Hervé Bazin - Madame Ex

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Après les maternités, les paternités difficiles, les révoltes adolescentes, les embarras conjugaux, voici le roman d’un divorce.
Publié par hasard au moment où s’amorce une révision de la loi, ce livre peut accessoirement lui fournir des arguments. Mais son thème n’est pas là. La procédure est une chose. L’état de divorcé(e) en est une autre qui — l’union par l’enfant restant indissoluble — dramatise souvent toute une vie. Aline, devenue Madame Ex, Louis remarié à Odile, leurs enfants divisés en Papiens et Mamiens, leurs parents, leurs amis, leurs avocats — intervenant sans cesse dans une guérilla où la rancune, l’intérêt, l’orgueil, le remords, le souvenir se mélangent — en fournissent ici un exemple tour à tour passionné et douloureux.
Madame Ex, par le ton, le trait, le mouvement, la précision du détail, est un roman typique d’Hervé Bazin et sans doute l’un des plus émouvants dans l’évocation de ce tragique quotidien où se meuvent comme nous ses personnages.

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MAI 1969

9 mai 1969

Lorsque Gabriel passa — vers l’heure du dîner pour être sûr de le voir —, Louis n’était pas rentré. Odile, qui servait sa belle-fille, qui servait son beau-fils, qui entonnait de la bouillie dans la bouche dégoulinante de Félix, qui se relevait pour tourner l’omelette, qui trouvait parfois moyen d’avaler un morceau, ne put quitter sa cuisine pour le recevoir et lui expliqua que Louis, pris deux jours sur trois par des séances de pose à la sortie de l’Atelier Mobiliart, revenait souvent à neuf ou dix heures.

— Il court le cachet, si je comprends bien, dit Gabriel.

— Comment faire autrement ? fit Odile.

Elle avait les traits tirés, l’œil cerné, le visage empreint de cette résignation laborieuse qui refuse de s’avouer proche de la surcharge :

— Comment faire autrement ? répéta-t-elle. Nous sommes cinq, il n’est plus question que je travaille. M me Rebusteau nous force à plaider sans arrêt depuis un an. Quatre procès ! Nous y avons laissé le triple de ce que nous dépensions pour les vacances. Avec les pensions, les annuités de la maison et le reste, nous n’arrivons plus à boucler et je me demande comment Aline elle-même peut continuer le cirque.

— Elle a liquidé le petit capital qui lui revenait du partage et dont le revenu l’aidait à payer son loyer, dit Gabriel. Mais elle est au bout de son rouleau, la pauvre.

— Je la plaindrai quand j’aurai le temps, dit Odile. Excusez-moi, je vais coucher le petit.

*

Cette grosse boule de laine à quatre pseudopodes, ça grouille, ça s’embrouille, ça réagit déjà mollement à la chatouille en roulant de la tête pour faire un trou dans l’oreiller. Mon chat, mon chou, ma chose, ma petite bête, murmure Odile, prodigue de ces chuintantes qui sucent l’air comme les baisers sucent la peau. Ses doigts savent depuis quinze mois que toucher de l’enfant ou toucher de l’homme, ceci avant cela, ceci après cela, c’est dans l’agrément deux choses qui se tiennent, mais ne se remplacent pas. Voilà bien la meilleure heure, où la remise au berceau, au sommeil, simule la remise au ventre. Odile s’attarde. Tu vois, si les mouflets d’Aline avaient ton âge, je la comprendrais mieux. Mais qu’est-ce qu’elle a donc à nous disputer si fort ses grands empotés ?

Félix n’a plus d’yeux. Seulement des paupières dont les cils, si longs, si longs, frémissent encore sur la joue ballon. Comme tous les soirs en guise de berceuse on se lâche, on se défoule, on se confie au petit dormeur. Tu as entendu ? Elle est au bout de son rouleau, la dame ! Tu vas me dire que tu t’en fiches, qu’elle ne t’est rien. Erreur, mon chéri. Si papa venait à mourir, cette dame qui ne t’est rien, te réclamerait une part de pension sur ton héritage. C’est pas beau, ça ? Il n’a pas fini de nous mettre à plat, son rouleau.

Il dort, ce léger souffleur dont le nez s’enfonce dans la peluche d’un agneau à fermeture Éclair qui fut un porte-biberon et qui est devenu un fétiche. Odile s’attarde plus que d’habitude. Elle a tout éteint sauf la fleur-veilleuse qui s’épanouit sur une prise haute. Elle se tait. Elle n’en pense pas moins. Si Gabriel est venu faire le bilan, il sera bon de l’y aider un peu. Elle récapitule. C’est assez effrayant.

Référé : on gagne. Enfin M me Davermelle, numéro deux, y gagne deux lits, deux lavages, deux raccommodages, deux couverts de plus. Deux enfants sans papiers, sans carnets de santé, sans cartes d’identité, sans vêtements, sans livres, M me Rebusteau refusant de rendre quoi que ce soit, faisant même les pires difficultés pour retarder le transfert des Allocations familiales. Et faisant appel, bien sûr, tandis que Monsieur saisit le juge du fond. Et un, puis deux nouveaux chèques pour Grancat !

Félix vient de se retourner : Odile le recouvre. Que ça traîne surtout, que ça traîne ! Y a du monde pour vivre des longueurs ! M me Rebusteau a droit à son mois de juillet. Elle se méfie de Rose, elle l’envoie en Angleterre chez de braves gens qui l’ont déjà accueillie et dont la fille est restée sa correspondante. Papa paie. M me Rebusteau se concentre sur Guy, l’isole, l’emmène à Pornic, ne lui laisse ni recevoir ni envoyer une lettre, l’accable de prévenances, de bonbons, de parties de pédalo, mobilise pour l’encadrer la grand-mère, les tantes, Agathe, Léon et même leurs amis (ies). Frénétique assaut dont l’affreux moutard, pas fou, profite pour récolter un vélo neuf, un canot gonflable, un appareil de photo — qu’il sera d’ailleurs obligé, au retour, de laisser à Fontenay.

Le tout contre du vent. Ou presque : trois malheureuses cartes, écrites dans un moment d’euphorie sur modèle standard, à deux professeurs (bon, ça, le prof, en justice) et à la petite Flore Valdoux : Je suis bien content d’être à Pornic avec maman qui est très gentille avec moi. Trois cartes qui se retrouveront au dossier, naturellement. Avec, il est vrai, dans le dossier adverse, une autre carte théoriquement expédiée en douce, donc taxée faute de timbre : On me tarabuste. Si je flanche, hein ! Tu ne m’en voudras pas (habile ! Appris par cœur, sur le conseil de papa, pour le cas où…).

L’heure tourne. Il faudrait peut-être redescendre auprès de Gabriel. Il est bien, Gabriel. Il n’a voulu témoigner pour personne. Il a vainement essayé d’empêcher Louis de produire la page de cahier ramenée par Rose de Fontenay et qui, entièrement écrite de la main d’Aline, constitue une preuve flagrante de pression. Il criait : Tu vas brouiller définitivement la mère et la fille ! Avec raison. Mais comment arrêter une mécanique dont les engrenages ont happé tout le monde ? Les dates ont tourné. Le 8 août, Louis a récupéré ses enfants, les a emmenés à Combloux. Plus malin que M me Rebusteau, il les a soigneusement fait écrire à leur mère, prenant photocopie de chaque lettre (au surplus recommandée) afin d’empêcher la destinataire de prétendre qu’elle n’a rien reçu. Le 15, Rose écrit à sa petite amie anglaise, s’étonne qu’elle ne soit pas venue, comme promis, la rejoindre à la montagne pour trois semaines. Huit jours plus tard elle reçoit une courte réponse : Excusez-moi, je ne pourrai pas venir. Je vous avais écrit à Fontenay pour vous demander de me préciser vos dates. Mais votre mère s’est adressée directement à mon père pour lui déconseiller de m’envoyer « dans un milieu où elle regrette de voir vivre sa propre fille ».

Et une pièce de plus dans le dossier ! Où vont être versées au retour de Combloux deux expertises de pédo-psychiatres, payantes celles-là, bien concluantes. M me Rebusteau, qui s’affole, cherche à reprendre M e Lheureux (renseignement parvenu par Guy). Il refuse. Elle garde M e Grainde, mais lui adjoint un ténor du barreau : M e Flaucosté. Il ne l’empêchera pas de perdre l’appel de référé, le 11 septembre ; mais il cherchera à s’en excuser en lui mettant sous les yeux sa propre prose. Rugissements de M me Rebusteau : Je ne veux plus voir Rose ! Mais rugissements verbaux : refoulant Rose, dès la première visite, elle s’empresse d’aller au commissariat en déclarer l’absence. Réaction d’ailleurs attendue (qui vous vaut vous devine). On renvoie Rose, accompagnée d’un huissier qui s’embosse dans l’escalier et constate tout à son aise que la mère, avec un flot d’invectives, qu’elle espérait privées, a pour la seconde fois repoussé sa fille en gardant le gamin.

Et une pièce de plus versée au nouveau dossier que Grancat enrichit des deux précédents pour le jugement sur le fond ! Rejugement, pourquoi ? C’est comme ça. Deux décisions provisoires, l’une confirmant l’autre, ne répondent pas plus de la définitive que le bourgeon de la feuille ou l’amour de la fidélité. M e Flaucosté biaise, annexe au principal une demande d’augmentation de pension, réclame enquête sur les moyens, examen des comptes, fait bloquer ce qu’il peut. Quatre mois passent au long desquels Guy fait la navette, chouchouté, mais sondé par sa mère sur les intentions de Nogent, sondé par son père sur les intentions de Fontenay. M e Grancat a répliqué à l’adversaire par une bonne plainte en non-représentation des aînés devenus tout à fait invisibles et, tandis qu’elle suit son cours, l’affaire vient enfin devant la Deuxième Chambre, le 14 mars. Superbe empoignade ! Défilé grotesque de témoins jurant une vérité que les autres témoins déclarent aussitôt mensonge. Numéro de M e Flaucosté, peut-être moins efficace devant la petite robe que devant la simarre. Ce qu’il y a de bien chez Aline, c’est qu’elle n’arrive pas à douter de l’éloquence ! estime Grancat à la sortie de l’audience. Du jugement, mis en délibéré, il ne sera pourtant la semaine suivante pas totalement satisfait : Aline perd toujours la garde des cadets, mais elle a obtenu quinze pour cent d’augmentation et dans la foulée fait appel…

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