Échange ! Ce qui appartenait à Louis passe à Aline et vice versa. On apprend encore que la présente ordonnance deviendra de nul effet à défaut par Louis Davermelle de saisir la juridiction compétente pour statuer au fond dans un délai de un mois de ce jour. Et la fin s’enfonce dans le pathos local : Ce qui sera exécutoire par provision nonobstant appel sur minute et même avant enregistrement vu l’urgence…
*
Le côté fenêtres a perdu : le côté horloge a gagné. Les toges tournent le dos et refluent par la petite porte située derrière le siège. C’est une honte ! Combien ont-ils payé ? vocifère Aline que M e Grainde entraîne en murmurant :
— Ce n’est qu’une ordonnance provisoire dont nous allons faire appel.
Le vainqueur, assassiné de regards, passe à un mètre du groupé des vaincus. Il hésite.
— Viens donc ! dit Grancat en le tirant par la manche. Tout ce que tu pourrais dire en ce moment jetterait de l’huile sur le feu.
Cinq pas et il ajoute :
— À propos n’oublie pas mon chèque.
Trente pas et il se frappe le front :
— Mais j’y pense ! Le quatrième dimanche, c’est après-demain, 23 juin. Ça ne va pas être drôle pour les enfants, mais il faut absolument qu’ils aillent en visite chez leur mère. Tiens-y la main. En appel de référé comme au jugement sur le fond, un constat d’absence arrangerait bien les affaires d’Aline.
— Ça n’en finira donc jamais ! dit Louis.
Se retrouver nue sur le bord d’un lit en face d’un homme nu, à forte broussaille d’adulte, à menton piqueté, aux yeux gris fer, ce n’était pas ce qui la gênait : après l’amour, il y a comme une grâce d’état qui renvoie soudain le corps à la statuaire, qui rend la nudité pudique, bien plus décente en tout cas que le fiévreux tâtonnement du déshabillage. L’appartement lui-même, dont la moquette, les doubles rideaux, les cloisons insonores feutrent l’élégance un peu sèche, lui paraît plus innocent que la chambre d’hôtel où Marc, naguère, s’efforçait de ne remplir qu’une fiche ; et surtout il ne lui fait pas regretter ces petits abus de confiance commis à la va-vite, ces renversements brefs et craintifs sur le divan de la salle — le divan de Guy —, quand d’aventure il n’y avait personne à la maison. L’effrayant, c’est qu’il soit, Edmond, ce qu’il vient d’avouer. Qu’il le soit en ce moment :
— Si ma mère l’apprend, dit Agathe, elle en deviendra folle !
Oui, l’effrayant, c’est d’être devenue, en somme, une autre Odile. Avec un enthousiasme qui gomme sans effort une première expérience. Aucune comparaison possible, en effet : jusqu’ici pour résister aux histoires des parents, pour s’isoler de leurs cris, pour avoir un bout de vie à soi, Léon avait son stade, Rose ses livres, Agathe les garçons. Ce qui arrive est bien plus grave.
— Allons, dit Edmond, ta mère comprendra d’autant mieux qu’elle est passée par là.
— Elle admettra d’autant moins, dit Agathe. Elle a depuis des années des tas d’ennuis de ce genre. Et c’est moi qui maintenant risque d’en rajouter.
La large main d’Edmond, où luit une chevalière a chaton carré, reprend Agathe à l’épaule, la tire en arrière et quatre-vingts kilos en écrasent cinquante. Mais ce velu, qui connaît son pouvoir, n’exploite que son poids pour écouter de plus près :
— Dire que je défends ma mère, murmure Agathe, et qu’en même temps, papa, je commence à le comprendre !
Edmond se soulève un peu, les coudes en ailes, les mains sur ces petits seins dont chacun lui remplit exactement la paume :
— Tout peut s’arranger, dit-il.
Mais ces yeux étranges qui ne sont ni bleus ni mauves se foncent et cette bouche, entrouverte sur de petites dents voraces, se récrie vivement :
— N’arrange rien surtout ! Nous sommes très bien comme ça.
Aux yeux gris de noircir. Dire à un homme qu’on ne veut pas l’épouser — quand bien même il ne le voudrait pas, quand bien même il ne le pourrait pas — l’inquiétera toujours. Agathe d’un coup de rein se dégage, étend un long bras blanc qui va cueillir son soutien-gorge et, l’agrafant, chuchote :
— Je ne dis pas que je n’ai pas envie de vivre avec toi. Mais timbré sur papier, l’amour, j’ai vu ce que ça donne.
Rose et Guy attendaient, pas tellement rassurés. Leur père, avant de sortir pour aller voter, avait bien insisté : Soyez gentils avec votre mère : il faut désormais nous comporter avec elle comme elle aurait dû le faire avec nous. Mais Rose, rapatriée de la veille à Nogent, n’avait pu s’empêcher de répondre : Décidément, c’est comme au ping-pong : quand on change de côté, le jeu continue et c’est toujours nous qui faisons la balle. Toute harnachée, elle regardait la grande trotteuse du cartel électrique avancer vers le IX, en comptant tout haut :
— … Sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un, zéro !
— Pile ! cria Guy, enfonçant le bouton de l’interphone entre les deux coups de sonnette.
Une sorte de gloussement aigre — celui qui avait valu son surnom à leur mère — retentit dans le micro, suivi d’une phrase sèche adressée au bon entendeur, quel qu’il fût :
— Vous avez deux minutes pour m’envoyer les enfants.
— Trottez, les mômes ! lança d’en haut la voix d’Odile. Il y a une autre voiture avec un type dedans. Si ça se trouve, c’est un huissier.
*
Huissier ou voisin complaisant, embauché comme témoin, il fila sans demander son reste. Mais le contact se fit dans la glace et, qui pis est, dans la glace fondante. Rose et Guy de l’autre côté de la grille furent embrassés comme des orphelins au cimetière : sans un mot, dans les larmes, par leur mère et leur grand-mère. Ils se retrouvèrent au fond de la voiture sous la surveillance du rétroviseur, et ce fut seulement après s’être arrêtée devant le distributeur de son garagiste habituel, pour reprendre vingt litres, qu’Aline murmura en remontant sa vitre de portière :
— Vous voyez, il faut quand même me revoir. Un mari peut abandonner sa femme. Un enfant ne peut pas abandonner sa mère.
— Aline ! fit M me Rebusteau. C’est si peu de leur faute.
La voiture longea l’école devant quoi fleurissaient les panneaux électoraux des législatives, puis stoppa de nouveau à la hauteur de la quincaillerie où Aline pénétra pour acheter de la paille de fer. Elle en ressortit avec M me Gaulon qui, du pas de la porte, considéra le contenu de la voiture, tandis que sa cliente ricochait chez la charcutière, très occupée, mais qui, haussant le cou, se rapprocha quand même de la devanture. Enfin dans l’immeuble même un passage dans la loge acheva de convaincre Rose que sa mère confiait à quatre ou cinq personnes, n’ayant qu’une vague notion du droit de visite, le soin de propager la rumeur : Qu’est-ce qu’on disait, madame ? On les lui a rendus, ses enfants. Je les ai vus ce matin, avec elle.
— Vous revoilà donc là, mademoiselle Rose ! dit la concierge.
— Deux fois par mois, dit Rose, c’est ce que papa avait auparavant.
Aline repartit précipitamment vers l’ascenseur en se contraignant à ne pas éclater. Rose appréciait ses gestes secs comme elle avait apprécié ses larmes. Sa mère continuait, dans la fureur, à aimer son père engagé dans d’autres liens : elle n’en doutait pas. Sa mère continuait à aimer une fille qui ne pouvait lui accorder la préférence : elle n’en doutait pas non plus. Quand les parents divorcent, est-ce la faute des enfants s’ils sont obligés d’en faire autant ? Pris entre deux affections, ne devront-ils pas désoler l’une pour sauver l’autre ? Agathe l’avait fait. Coupable de toute façon, mieux valait l’être selon son choix, en espérant n’être jamais plus tard responsable du même dilemme. En arrivant au palier, tout de même, le cœur lui manqua : Rose se jeta au cou de sa mère qui se remit à sangloter.
Читать дальше