Mais Laure rentre, traînant son cabas d’où émergent des fanes de carottes. Pensez à la rigueur : « Le pélican dégorge ma provende. Tant que je serai là, pélican associé, on ne secouera pas du bec, sur un goitre trop sec. Mais ce sont les petits, les petits affamés, qui pourraient nous manquer. »
La porte tourne sur des gonds bien huilés. Laure apparaît plus mince, plus nette dans la robe qu’elle a fait teindre en noir à la mort de Mamette. Une ride bouge sur son visage lisse. Elle tend une petite enveloppe à carte de visite.
« Bruno m’a laissé ça, pour vous, ce matin. »
Dans l’enveloppe, plié en quatre, il y une sorte de billet griffonné au bic. Lisez, monsieur Astin, brûlez-vous l’œil :
Je ne suis pas très bavard, Papa, et sur la corde sensible le coup d’archet n’est pas mon fort. Je préfère t’écrire un petit mot pour te dire que, franchement, ce que nous avons fait, Odile et moi, je ne peux pas le regretter. Ne penses-tu pas comme moi ? Si je le regrettais, même pour la forme, ce serait mauvais signe.
Je voulais te dire ensuite que, si je parais moche, c’est sans le vouloir et que vraiment toi, hier soir, tu t’es montré trop chic pour qu’on puisse l’oublier.
« Il m’a laissé la même », dit Laure.
Une suffisait. Et même aucune. Nous détruirons ceci, qui ne doit pas se garder, qui pourrait nous gêner, qui nous gêne. D’un petit mot, pour d’immenses efforts, le fils nous rétribue. Nous rétribue et nous relance. Comme il est facile d’être fils, comme il est somptueusement malaisé d’être père ! Voilà une petite heure que je tourne, que je tourne, que je dispute et discute avec moi-même sur les décisions à prendre, sur une nouvelle procédure de vie. Les vraies conditions d’un bonheur ne sont jamais celles sur quoi, sottement raisonnables, nous nous appesantissons. Le vieil oracle aussi m’a laissé un message : suivez Bruno à la distance qu’il faut… Ni de trop près, ni de trop loin, ni avec moi, ni sans moi, la bonne distance est de trente mètres. Et la bonne façon est de ne pas faire tant de manières. Est-ce qu’elle pense à elle, est-ce qu’elle se préoccupe de ce qu’elle va devenir, celle-ci, qui est devant vous ? Et à qui est-ce de s’en préoccuper, sinon à vous, qui depuis bientôt quinze ans essoufflez son courage ? Elle n’a jamais rien eu. Vous qui aimez régler vos dettes, jusqu’au dernier centime, réglez celle-là ou vous êtes un salaud.
Laure retourne à la cuisine, son temple. Pour vous honorer, pensez : « Je me suis engagé à donner le pair, en somme, avec les Lebleye. » Pour vous exalter, pensez : « C’est moi qui paie », et soyez-en faraud. Pour vous ravigoter, pensez : « Le mair n’est pas si loin. Mamette voyait tout de son observatoire. »
Puis montez dans votre chambre. Regardez le portrait de votre mère, si haute dame en votre souvenir, si fortement et même abusivement protectrice de votre jeunesse, mais qui, sur la fin, sut si bien s’effacer et mourir. Pensez : « C’est à mon tour. » Et pour que ce soit mieux, pour que ce soit parfait, pour qu’au moins une seconde vous ayez eu cette illusion, pensez : « Qui parle de sacrifice ? Ceux-là qui peuvent se sacrifier, pardi, c’est qu’ils ont mis ailleurs leurs complaisances ; c’est qu’au fond du cœur ils y trouvent leur compte. »
J’entends les « Ouin » de Bruno, qu’on vient encore d’appeler. C’est fou ce que son frère, sa sœur, ses amis, la plupart incapables de supporter les critiques, peuvent l’accabler des leurs ! L’acharnement des gens contre les apparences malheureuses me rappellent la haine que vouent les paysans aux inoffensives petites couleuvres qu’ils réputent aspics pour les mieux talonner.
« Eh bien, non, figure-toi, crie Bruno, je suis ravi. »
Je sais de quoi Bruno est ravi : d’être père. Je sais aussi pourquoi : le crédit qu’il s’accorde est mince. Peut-on être sûr d’une femme tant qu’on n’a pas intéressé sa sécurité ? Et le meilleur moyen que de lui faire un enfant ? La femme, rémora de l’homme, s’en détache moins souvent quand, parasite à son tour parasité, elle en reçoit l’enfant, rémora de la femme.
« Du cynisme, où vois-tu du cynisme là-dedans ? »
Aucun doute : c’est Michel qui est au bout du fil. Ma mère disait : « La ressource suprême des hypocrites est d’appeler cynisme la franchise, comme celle des imbéciles est d’appeler paradoxe la vérité. » Bruno raccroche, sèchement. Le voilà dans le vivoir. Il jette :
« Michel veut que j’aie fait un gosse à Odile pour te forcer la main. Et il me plaint ! Est-ce qu’il te plaint de l’avoir fait, lui ? »
Bruno se calme, parce qu’il n’est point en situation de brailler trop fort et bougonne :
« Il téléphonait du café de la gare. Il vient d’arriver avec Louise. Je vais les chercher. »
Je vois. On s’intéresse à mes dispositions. Bruno lui-même s’en mêle à peine ; il a la pudeur de me faire confiance. Je lui ai dit que je logerai le ménage, je n’ai rien ajouté à mon sujet. Mais Michel a raison de venir : il n’est pas impossible que j’aie autre chose à lui annoncer.
Deux jours de réflexion m’ont suffi. Puisque ce dimanche matin Laure est chez elle, traversons : je suis le demandeur et il est bon que je le marque ainsi, évitant de lui parler chez moi où elle se trouve un peu en condition servile.
Je ne sonnerai point. Un tas de cartons, de boîtes à chaussures, d’oripeaux, de reliques inidentifiables attend le passage des boueux, près de la porte. Laure s’est enfin décidée à faire le vide, à distribuer au fripier et au brocanteur le bazar dont Mamette, depuis un demi-siècle, encombrait ses armoires. Le capharnaüm, purgé de la plupart de ses meubles, est devenu une autre pièce.
« Attention au chat ! » crie Laure.
Cachou, qui m’a sournoisement suivi, se jette sur l’ennemi, qui bondit sur la commode Louis XV et crache. Laure se précipite. Elle est en pantalon et en chemisette : tenue qu’elle a fini par trouver commode, mais qu’elle ne s’autorise pas au pair. Ainsi libérée, elle est, je cherche le mot… Elle est, ma foi, appétissante. Gisèle aurait mon âge. Marie aussi. Laure a dix ans de moins. Ça compte. Allons, ce ne sera pas si désagréable.
« Je le laisserai aux enfants », dit M. Astin, qui a empoigné le chien et refermé sur lui la porte du vestibule.
Bon début. Laure observe, intriguée, le visiteur qui l’observe, inquiet. Dix ans de moins que moi, bon. Mais tout de même, mais enfin trente-cinq ans : ils lui font grâce du handicap qu’était pour moi sa jeunesse ; ils lui ont donné un peu de poitrine, d’assurance et ces ridules qui, sans trop les défraîchir, délissent les dangereux visages de porcelaine, pour leur donner le sourire gratuit, rassurant, de ceux auprès de qui les hommes mûrs se souviennent d’avoir été enfants. Un argument de plus : qui a décidé quelque chose, une bonne fois, s’en trouve mille qui feront boule de neige autour du premier. Mais celui-ci, pour moi, est d’une étrange force. Je peux me jeter à l’eau :
« Ma petite Laure, je viens vous poser une question saugrenue. »
Laure écarquille ses yeux pâles. Brodons. Brodons l’écran, qui masquera mon trop petit feu : « Votre mère est morte, auprès de qui vous vous êtes dévouée jusqu’au bout et voilà les enfants qui nous lâchent. Nous allons rester seuls, tous les deux.
— Vous, pas tellement, murmure Laure.
— Vous savez bien qu’un beau-père cohabite mal avec un jeune ménage. On ne prend pas le risque d’agacer la tendresse des siens. »
Un doigt de Laure pointe vers le plafond, d’où ne pendent plus les ficelles de Mamette :
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