« Sans compter les nôtres, dit M. Astin, vous vous êtes gâché quelques satisfactions. »
Propos de circonstance, pour rester le père noble. Bruno n’en doute pas :
« Excuse-moi », murmure-t-il.
C’est la troisième fois qu’il le dit aujourd’hui, sans employer un verbe plus fort. Mais que je l’excuse ou que je lui pardonne, la situation reste la même. Nous sommes quatre ici, destinés à nous accrocher à cette rue, à vivre ensemble. Ce mariage hâtif mais inévitable, ne peut pas se faire contre moi. Je ne peux même pas avoir l’air de m’y résigner, sous peine d’exclusion future. Je suis, je dois être le bon père de famille qui, dans l’intérêt du couple, ergotait sur des dates, qui regrette une coucherie de fiancés, réputée courante par des statistiques qui affirment même que moins de trente pour cent des époux ont une vraie nuit de noces. Réservé, encore triste parce que l’affaire est fraîche et qu’il faut aussi être digne, nous, dépositaire des principes, mais déjà tout bon, tout sacré-cœur, bénissant les coupables, je n’ai plus pour sortir d’embarras qu’à me montrer le plus pressé :
« Évidemment, il faut faire vite.
— Odile, vos parents ne se doutent de rien ? » dit Laure, aussitôt.
La petite fait non, de la tête. Sa mine s’allonge. Elle en redevient toute gosse, fragile, charmante d’ignorer l’attendrissement trouble que font naître la chute de ses longs cils humides et l’idée qu’en cette grâce fautive se développe une greffe d’avant-printemps. Les parents du Vieux-Chelles lui font plus peur que nous : ceci lui sera compté. Laure me touche le bras :
« Si vous voulez, Daniel, je la raccompagne et je parle à sa mère. Entre femmes, ce sera plus facile.
— Dites-lui que je recevrai M. Lebleye ou que j’irai le voir, comme il voudra. »
Laure passe un manteau. Depuis que, sa mère disparue, elle représente la ligne maternelle, son mutisme, sa soumission s’atténuent, décidément. Elle n’y gagne pas seulement en présence et en autorité : on dirait qu’elle commence à vivre. Mais l’heure n’est pas à ces considérations. Bruno embrasse Odile sur la bouche.
« Allez, ma petite fille », dit M. Astin, qui s’est détourné.
Le genou sec et flanqué de Madame, qui picote le gravillon du bout d’un parapluie, voilà l’autre père qui m’arrive, le lendemain, en l’absence de Laure, partie faire son marché. Il a pour me serrer la main la même expression qu’au cimetière et s’assied.
« Nous sommes bouleversés », dit-il, en mettant ses gants dans son chapeau et son chapeau sur ses genoux.
M me Lebleye soupire sous son collier, tourne de la prunelle, qu’elle a terne, couleur de bois, exactement faite comme le bout non taillé d’un crayon. M. Lebleye reprend :
« Quand je songe à nos situations… »
Il se croit tenu, bien sûr, à un honorable exorde. La crise passée, je m’amuse presque. Le père du fils est toujours dans une situation plus confortable que le père de la fille, puisque la fille seule, on se demande pourquoi, est réputée déshonorée. Se voir livré aux clabaudages, gémit-on, malgré vingt ans de réputation sur la place, de vie stricte, sans compter l’aide apportée aux œuvres locales et l’aimable notoriété acquise dans ces travaux sur le premier âge, dit chelléen, de la pierre taillée ! J’approuve du menton, lorgnant la raie aubergine du revers, que vingt ans de professorat ne m’ont pas encore value. On en vient à la stupéfaction qu’un père peut éprouver quand sa fille, bien connue de tout Chelles comme une enfant sérieuse, se laisse séduire par celui-là même dont on aurait le moins attendu cette vilenie. Ceci juge la fille, selon moi, autant que le garçon. Mais évidemment, pour le bonhomme qui traiterait sans doute de salope la fille coupable de sa voisine, sa propre fille ne peut être qu’une victime et lui-même un justicier auprès du suborneur et des siens. D’où l’œil, sur moi dardé. M me Lebleye renifle : sincère d’ailleurs à n’en pas douter. Je me demande : « Pourquoi la douleur d’autrui, dès qu’elle est revendicative, semble-t-elle si ridicule ? » M. Lebleye continue. Il n’excuse pas Bruno, il ne veut pas l’accabler ; il n’accable que l’exemple, donné par ceux-ci ou celles-là qui, dans chaque famille…
« Il ne sert plus à rien de récriminer », dit M me Lebleye.
M. Lebleye baisse d’un ton, réclame un mariage rapide, qui pourrait être suivi, en temps utile, d’un séjour en province où Odile accoucherait, discrètement, dans une retraite assez longue pour brouiller les dates.
« Vous avez, je crois, une petite maison près d’Ancenis ?
— Elle est même à mon fils, dis-je, pour faire valoir Bruno, propriétaire.
— Pour un tiers, oui, je sais », dit M. Lebleye.
L’envoi d’Odile à L’Émeronce me paraît superflu : on a le courage de ses actes et les précautions de ce genre ne font qu’exciter les rieurs, sans jamais troubler l’état civil dont les bulletins de naissance proclameront toute la vie que vous êtes né six mois après le mariage de vos parents. Mais nous entrons évidemment dans le vif du sujet : questions de logement, de situation, de ressources. In the end all passions turn to money.
« Ils n’ont pensé à rien, nous devons y penser pour eux, dit M. Lebleye. Je ne vous le cache pas, quarante mille francs par mois, pour un jeune ménage qui aura tout de suite un bébé, cela me paraît plus que juste. Et je ne vous le cache pas non plus, actuellement je ne saurais pas faire grand-chose.
— Ne vous inquiétez pas, je donnerai le complément, dit M. Astin.
— Quant à moi, reprit M. Lebleye, j’aurais volontiers logé le couple, si Odile n’avait deux petites sœurs et si nous n’étions assez à l’étroit. Mais peut-être M lle Laure qui est si seule maintenant dans cette grande maison pourrait-elle donner l’étage aux enfants.
— Laure est pauvre. Elle n’a pour ainsi dire rien en dehors de sa maison. Les enfants seraient obligés de lui payer un loyer.
— C’est bien ainsi que je l’entends.
— Ici, ils n’en paieront pas. Et ils n’auront pas de meubles à acheter. »
M. Lebleye hésite, déplace son chapeau, puis se lance :
« Vous allez m’excuser, monsieur Astin, si je me montre aussi rond, aussi franc qu’en affaires. Il ne s’agit pas d’une solution provisoire, mais d’un long avenir. Si respectueux, si aimant qu’il soit, un jeune ménage a besoin d’indépendance. D’autre part, en cas d’accident, de succession, il faut tout prévoir, les enfants seraient considérés comme occupants sans titre.
— Je peux leur faire un bail. »
M. Lebleye regarde M me Lebleye. Ai-je lâché une bêtise ? M. Lebleye, dont s’entortillent les paupières, glisse une nouvelle objection :
« Mais vos autres enfants…
— Ils sont pratiquement casés. Quant au partage futur — il faut en effet tout prévoir — eh bien, disons que cette maison sera pour Bruno, celle d’en face et L’Émeronce, pour Michel ou Louise, au choix. »
Je viens de disposer bravement du bien de Laure, compris dans le lot. M. Lebleye n’en marque aucun étonnement. Il murmure tout de même :
« Mais M lle Laure…
— Laure et moi, vous savez !… » dit M. Astin.
M. Lebleye de nouveau regarde M me Lebleye d’un air entendu.
« Oui, je sais, dit-il, vous vivez depuis quinze ans dans une entente étroite. »
Le mot entente a sonné curieusement.
« En somme, si j’ai bien compris, c’est vous qui passeriez en face avec M lle Laure ? »
J’en reste cloué. Croient-ils que… Je n’y avais jamais pensé : pour beaucoup le dévouement inhumain de Laure a pu s’interpréter, trouver de sales raisons dans la tête des gens. Mais n’est-ce pas moi qui suis en train d’interpréter ? M. Lebleye veut peut-être dire que, me réservant l’étage du mair, je songe à lâcher tout à fait le pair. S’il m’en croit capable cet homme — qui, lui, ne fait aucun sacrifice, qui abuse de sa situation d’offensé — il a de l’estime pour moi. Il en a trop. J’ânonne :
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