Mes idées mêmes, que valaient-elles, à l’usage des miens ? J’estime exorbitant le droit des parents à la transmission de ces vérités qui, de l’autre côté du mur, pour le foyer voisin, sont d’horribles erreurs. Incroyant — comme tous les Astin, adeptes, toutefois, d’une fort raide « morale de concurrence » — je me serais cru ridicule de prêcher chez moi l’incroyance. Je ne voyais pas d’obstacles à ce que Laure, catholique de routine, se souvînt une fois par semaine de convictions héritées et se fît, d’occasion, accompagner par Louise à la messe. Je n’avais jamais demandé, mais je n’interdisais pas aux garçons de les suivre. Pour moi, la religion, c’est d’abord une certaine alimentation de l’esprit. On est ce qu’on naît, on mange un certain pain, on s’y habitue, on n’en veut plus d’autre ; la piété filiale s’en mêle, avec le goût des pompes, des explications simples, des assurances-survie ; l’apologétique est censée faire le reste. Je n’étais pas fâché, au fond, que l’abstention de mes fils leur économisât une formation que je tenais pour une déformation ; et pourtant j’hésitais, je n’étais pas sûr d’avoir raison. La main du pianiste se travaille dès six ans. L’enseignement, lui aussi, n’est qu’une longue forcerie, où il faut bien se passer du consentement de l’élève. Pour ne pas disposer de l’esprit de mes enfants, n’allais-je pas les priver d’une connaissance, leur engourdir un sens et par omission leur imposer mes propres conceptions ?
Attitude générale que j’étendais à bien d’autres domaines. Aux questions de toute nature, dont je ne manquais pas d’être accablé, je répondais de préférence par des citations : un tel dit ceci, un tel dit cela. J’ai mes idées, certes, je n’en ai pas honte, je m’y accroche même fort bien, mais c’est un hameçon où j’entends mordre seul. Je n’aime pas opiner : réserve qui m’est naturelle et que du haut de ses chaires l’Université recommande en faisant distribuer la compo : Ne vous aventurez pas, Mesdemoiselles et Messieurs. Pas de gloses personnelles. Songez que la question a été fouillée avant vous par les plus grands. Prière de vous en tenir à la méthode des auteurs comparés. Je continuais, à Villemomble. Mais à domicile, les enfants me réclamaient des raisons, non des comparaisons. Ils finissaient toujours par dire, agacés : « Et toi, qu’en penses-tu ? » J’opinais alors, faiblement. Puis je bousculais, soudain, M. Astin : « Et vous, qu’en pensez-vous ? » Ils restaient cois, étonnés, comme d’un honneur insolite. Même Michel. Et je songeais affolé : « C’est là qu’avant tout il faut changer de style. Tête bourrée n’est pas tête formée. »
Grande décision, petits effets. En fait de style, je m’en pris d’abord aux meubles. Le vivoir fut refait, puis les chambres — sauf la mienne. Louise obtint du be-bop, les garçons du chêne clair. Enfin, j’achetai une 4 CV, que Michel considéra d’un œil critique, en regrettant que je n’eusse pas choisi au moins une Simca, pour éviter de nous y tasser.
Marie, enfin. Je termine par elle, comme s’il s’agissait d’un hors-texte. Elle était cela dans ma vie, après tout : une chaleur extérieure pour tous, pour moi seul intérieure. Elle m’attendait toujours, discrète, agacée, accueillante. Elle m’écoutait, se laissant dire que tout allait mieux, que bientôt, dans six mois, dans trois mois ou peut-être après les examens, pour ne troubler personne, je pourrais imposer ma décision. Elle murmurait : « Tu crois ? » si elle était de bonne humeur, ou « Vraiment ! » si elle ne l’était pas. Je ne m’étais, en fait, pas plus avancé. Une seule fois, au cours d’une de ces promenades-entretiens que j’essayais d’avoir avec mes enfants et où je n’entraînais guère que Bruno, j’avais, longeant la Marne, fait allusion à un remariage éventuel :
« Ta grand-mère désirait que j’épouse Laure. Ta tante a toutes les qualités, elle s’occupe déjà de la maison. Mais je ne te cache pas que j’ai longtemps pensé à M lle Germin, que j’y pense encore.
— Je sais », avait répondu Bruno, retenant son souffle.
Pour ajouter négligemment :
« Si tu y penses depuis si longtemps, tu ne dois pas y penser très fort. »
J’en étais resté là.
« Ton précieux Bruno n’a peut-être pas tort », avait dit Marie, à qui j’avais rapporté, un peu légèrement, le propos. Seules, en effet, mes visites se rapprochaient. Cela semblait suffire et, chaque fois, je m’en félicitais, en feignant d’ignorer que les très vieux espoirs sont le décor de la résignation et les attentes interminables l’excuse de ceux qui — sauf miracle — n’attendront jamais qu’eux-mêmes.
À défaut de miracle, il peut se produire des surprises.
Nous sommes le 31 mars ou le 1 er avril. Ma montre, que je consulte enfin, annonce minuit moins deux ; le réveil, sur l’étagère, minuit trois. M. Astin se règle sur l’horloge parlante de la T. S. F. chaque matin, mais il est normal que ce soit moi qui retarde. J’ai même l’impression de retarder de dix-huit ans. Une giboulée nocturne claque aux fenêtres, dont les volets n’ont pas été tirés. Marie est assise dans son lit : une autre Marie que je ne connais pas, qui n’est pas ma digne collègue, fidèle à sa serviette, à son chapeau, mais une femme décoiffée, dépoudrée, attendrissante, aux épaules plus rondes que je ne l’espérais et barrées par les bretelles de la chemise de jour rose, dont les empiècements de dentelle mécanique, couleur thé, laissent transparaître la pointe des seins. Le drap recouvre le reste.
« Je rêve ou quoi ? dit Marie.
— Je crois que nous avons cessé de rêver justement ! » répond M. Astin, qui se reculotte, en tournant le dos.
Marie s’étire, pour se donner une contenance. Je la devine partagée, comme moi, entre la stupéfaction, la joie, l’inquiétude, la gêne et cette espèce de gentillesse vexée qui, dans l’après-bêtise, sale et sucre en même temps la salive. Pour l’instant, ce n’est pas d’être quasiment nue qui l’incommode. Elle se rajuste d’abord un visage. Avouons-le, son cas n’est pas facile. Les mièvreries, l’œil langoureux du relevons-nous lui sont interdits : si elle peut encore être coupable, une virginité de quarante ans risque surtout la faute de goût. Mais trop de calme en serait une aussi grave, dénoncerait le calcul, le petit enthousiasme, ramènerait la belle imprudence à la dimension d’un écart de régime.
« Mon Dieu, ce que nous sommes bêtes ! reprend Marie.
— Ce que nous avons été bêtes ! » rectifie M. Astin.
Lui, pas moi. C’est vrai que j’aurais pu, depuis longtemps, faire de Marie ma maîtresse : dès nos retrouvailles, puisque j’étais veuf et même bien avant, du temps de ma mère, pour lui forcer la main. Mais ce n’était pas cela que je voulais faire de Marie et ce qu’eût excusé notre jeunesse, notre âge mûr l’excuse moins. Amant neuf qui n’est qu’un vieil amant, c’est moi que j’ai voulu forcer. Mais Marie continue :
« Je me disais aussi, dès que tu es arrivé : il est drôle, il n’est pas comme les autres jours, il ne m’accable pas de ses histoires. Est-ce qu’il viendrait pour moi aujourd’hui ? Tu tournais, tu tournais, et puis soudain… »
Le geste qu’elle fait, pour s’abriter derrière son coude et qui découvre la touffe sombre de l’aisselle, a quelque chose d’un peu coquet. Mais la voix est sincère, qui ajoute, poussant les mots sous des lèvres pincées :
« Ça ne nous ressemble pas. Mais tu as voulu te donner un argument et j’y ai consenti. Je veux que tu saches bien que j’y ai consenti. J’en avais assez, Daniel. Assez. Je ne t’ai rien dit, pour ne pas faire pression sur toi, mais dans trois mois je demandais mon changement. Je serais partie à l’autre bout de la France pour ne plus te voir jamais. »
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