La méninge devenue un peu chiche, M me Hombourg resuçait sa trouvaille :
« Et vous êtes toujours célibataire ! Un célibagénaire, oui, mon pauvre Daniel. »
Laure. Des trente ans de celle-ci, pas un mot dans la bouche de sa mère. C’était pourtant sans importance pour la petite belle-sœur installée d’avance dans la trentaine. Elle ne changeait guère, elle ne changerait plus avant longtemps. Il y a de fragiles vieilles filles, à utiliser avant le, comme les médicaments. Il y en a d’autres du genre conserve, plus résistantes, mais qui s’aigrissent. Laure était décidément du genre confiture : défendue par cette patience, cette douceur, ce sucre qui va s’épaississant à la surface du pot.
Silencieuse, toujours. Invisible dans l’ubiquité. Continuant à s’occuper de tout ce que nous, les hommes, nous appelons les petites choses et s’y démenant, se faisant décidément une fête de ces accablants fétus. La fourmi ténue, la fourmi tenace, qui fait rêver aux cigales. Délicate pourtant : mais avec cette indécrottable déférence qui lui interdisait de sembler délicieuse.
Seule nouveauté, avouée par les cordes de chanvre où séchait la lessive : Laure ne portait plus de combinaisons de toile ourlées au point cocotte, de culottes de jersey. Depuis que Louise l’avait raillée devant moi, elle faisait, comme elle, sécher du nylon blanc, de tendres riens, sur quoi fleurissaient des coquines et multicolores épingles de plastique.
Pour le reste, résolument conservatrice.
Louise. Celle-là ne le serait pas du tout. Au physique et bien qu’elle me ressemblât (les filles ont de ces tours pour enjoliver les ressemblances), elle devenait plus qu’agréable. Il lui restait encore un teint de celluloïd, mais elle poudrait ce baigneur, avec application, d’une oreille à l’autre.
Au moral, j’en étais moins content. Elle tanguait de la hanche, se retournait sur son sillage, ravie d’y découvrir un garçon furtif, travaillait mal, sabotait sa rhéto. À la maison elle commençait à flûter haut, cherchait à prendre le pas sur Laure, à qui toutefois elle laissait très volontiers l’ouvrage, y compris le soin de laver son linge. Qu’elle fût moins chatte et s’écartât un peu de son père pour rechercher les complicités féminines nécessaires à ses dix-sept ans, j’y souscrivais. Mais sa grand-mère et sa tante n’en bénéficiaient pas. Louise leur préférait la petite Lebleye et d’autres bécasses, étroitement empantalonnées, qui l’accompagnaient parfois jusqu’à la grille :
« Ton vieux te fait habiter au diable ! criait l’une.
— Z’yeutez la crèche ! » criait l’autre perchée sur un vélo d’homme et pédalant, les genoux écartés, pour emmener plus loin une troisième copine assise sur le cadre.
Et Louise rentrait, suivie par des cheveux rebelles, pour nous piquer vaguement du bec et se précipiter sur le tourne-disques.
Michel. Lui aussi faisait l’apprentissage de l’insolence. Mais négligente chez Louise, entrecoupée de sursauts, de frétillements qui la rendaient candide, l’insolence chez Michel s’entourait de garanties, devenait le mordant du raisonnable.
« La licence de maths, non alors, pour quoi faire ? Le professorat ? Je n’ai pas envie de m’encroûter. Je ferai l’X. »
Il avait tout à fait fini de jouer. Au labo, il ne faisait plus que des « expériences ». À Charlemagne, il caracolait de plus belle, cavalier seul, en tête du cours. Le cortège de Louise l’entourait volontiers, au retour du lycée. Satisfait d’être trouvé beau, musclé, intelligent, il se laissait admirer par ces demoiselles, mais ne cachait pas que, lui, il les trouvait idiotes. Point d’amis. À peine tolérait-il un ou deux camarades, humbles malins qui venaient quêter son infaillible solution du dernier problème ; et un correspondant londonien dont il épouillait l’anglais, avant de lui répondre, en pur Oxford, quatre pages de sa petite écriture ferme, aux t barrés très haut.
Bruno. Restait Bruno. Un garçon qui avait trois ans de moins que son aîné, qui paraissait petit auprès de lui. Pour l’imiter, il faisait son grave, voire son bravache, creusait un peu sa voix, brusquait sa sœur et, quelquefois, sa tante. D’aventure, il osait même braver son auguste frère.
Jamais son père. Non que je l’eusse apprivoisé : peur, respect, affection, j’étais au milieu du triangle. Bruno ne cherchait pas un accueil spécial auprès de moi. Il n’y comptait, il n’y pensait en aucune façon. Encore isolé, moins isolant, il laissait seulement passer le courant. Cela se sentait sans doute. L’r de Bruno s’était si bien adouci dans ma bouche qu’on me parlait de lui sur le ton que j’employais moi-même. « Votre benjamin », disait Mamette. Et Marie, qui l’appelait naguère « le petit bougre », disait plus brièvement « le petit » ou « ton dernier » et même, sur la pointe d’une dent, « ton précieux Bruno ».
À noter : cet enfant n’essayait jamais d’intéresser mon orgueil. On connaît les classements de lycée : Félicitations, encouragement, inscrit, non inscrit, refus, avertissement, blâme. De fondation, Michel était félicité ; Louise, d’ordinaire non inscrite. Après avoir frisé les trois blâmes de l’exclusion, collectionné les avertissements, Bruno remontait, sans éclat. Il fut encouragement, d’un air découragé. Il fut troisième et je l’appris par Laure, car il n’était même pas venu offrir son relevé à mon paraphe. Je lui en fis doucement la remarque, à table, devant tout le monde.
« Pour une fois, il aurait pu le chanter ! s’écria Michel.
— Ces notes-là, ça chante faux », dit Bruno, modeste, en triant la macédoine sur le bord de son assiette.
M. Astin. Triait aussi. Comme il commençait à avoir des ennuis avec sa ceinture, il ressuscitait un aphorisme cher à sa mère : quand vient l’heure de s’habiller plus large, il nous reste à penser moins étroit. Comme sa mère aussi, il admettait qu’il sentait le renfermé, qu’il se devait d’aérer les siens. Mais il est délicat pour un père de changer de régime, sans laisser entendre qu’il s’est trompé, qu’il peut encore le faire, surtout quand ses enfants, enhardis par les centimètres, évoluent au rythme accéléré, deviennent des interlocuteurs qui discutent à plaisir parce que leur existence, pour s’affirmer, a besoin de bousculer la vôtre. À peine adoptées, pas encore adaptées, les concessions deviennent insuffisantes, caduques. On aménage de plus en plus vite ; on aménage comme on déménage. Les violons sont sans cesse à réaccorder ; la part d’importance dévolue à chacun, le volume d’air, la proportion de vin dans le verre, sans cesse à reviser. Oui, tu peux aller voir ce film. Oui, tu peux rentrer à neuf heures. À dix. À onze. Oui, oui, oui. Le non s’amenuise, se déguise, prend l’aspect d’une objection, dont il faut à force de courtoisie balancer la fermeté. Méthode pédagogique, pour division des grands. M. Astin butait devant trois tempéraments ; et Mamette avait raison, qui grognait :
« Prenez-les donc comme ils sont. On peut raisonner Michel. On doit commander Louise. Et amadouer Bruno… »
Pour compliquer les choses, j’étais une fois de plus la proie de mes scrupules. Le grand aiguillage approchait, le temps des choix, décisif pour de futures carrières. Qui n’a pas réussi sa vie n’a que peu de conseils et pas d’exemple à donner. Trop heureux de s’être reproduit, ne doit-il pas avoir la pudeur de ne pas chercher à se reproduire encore, en rendant ses enfants semblables à lui ? Ne doit-il par leur refuser la tentation — même pieuse — du proverbe : tel père, tel fils ? Mais comment leur servir de repoussoir, sans y perdre l’autorité ?
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