« Avec Laure, ce ne serait pas un mariage, mais une reconduction ! »
Aveu significatif, qui ne se sépare pas des commentaires de Marie, servis en deux temps. D’abord, du bout des lèvres :
« C’est vrai, mais depuis des années tu ne fais rien d’autre que de la reconduire, ta vie, dans l’attente. »
Puis d’une voix bizarre, mi-rieuse, mi-sérieuse, glissée sous les dents et qui, devenue plus fréquente, commençait à m’inquiéter :
« Tu ne dis pas tout, d’ailleurs. Ou tu l’ignores. Mais moi, je ne le sais que trop : aimer Monsieur, ce n’est pas tellement pour lui une référence. Il se roule si bien dans sa modestie, il se déplaît si fort qu’il n’admet pas de plaire. Tu es persuadé que Gisèle t’avait épousé par erreur, par inattention. De Laure, qui a eu le temps de réfléchir, tu penses confusément qu’elle n’a pas le choix difficile : ce qui la rabaisse à tes yeux. Ou encore qu’elle a pitié : ce qui tout de même te désoblige. Et ne parlons pas de moi… »
Il me faut pourtant bien parler d’elle, maintenant. De ce côté, ma gêne était peut-être moindre, mais la situation aussi fausse. En me taisant devant Laure, en confiant tout à Marie, j’abusais de la même patience ; et dans l’espoir de lasser l’une, dans celui de ne pas lasser l’autre, je cherchais à gagner du temps, à repousser l’heure des explications. Je me revois, tassé dans un gémissant fauteuil d’osier, devant Marie, qui surveillait sa bouilloire. Je m’entends lui raconter la scène avec Mamette et souffler, mollement satisfait :
« Enfin, je m’en suis tiré !
— Tiré de quoi ? On comprend qu’elle veuille savoir à quoi s’en tenir », jeta Marie.
Elle fit trois pas vers la fenêtre, en retenant sa jambe, comme elle le faisait devant ses élèves. Elle tapotait les vitres, nerveusement ; elle ne disait plus rien. Mais je comprenais trop bien ce qu’elle criait, à bouche fermée : « Et moi ? Saurai-je enfin à quoi m’en tenir ? Ton alibi, là-bas, ce sont ces liens de famille. Ton alibi, ici, c’est l’amitié. Et tu m’assotes de confidences, tu jases, tu jases, tu me répètes cent fois les motifs pour lesquels tu n’épouseras pas Laure, sans lâcher un mot de ceux qui te pousseraient vers une autre. Où en es-tu ? Où en sommes-nous ? Cela va-t-il encore durer longtemps ? »
Soudain elle revint de la fenêtre, boitant bas. Et je me souvins de l’entrevue que je lui avais ménagée avec Maman, quinze ans plus tôt, alors que j’espérais en faire ma fiancée. Refusant de tricher, elle était arrivée, dopant de toute sa jambe. Par loyauté, je pense. Et ma mère, après son départ, avait murmuré : « Quel dommage ! La fille est remarquable et deux traitements de professeur, au lieu d’un, c’était à considérer. Mais vraiment elle boite trop, nous ne pouvons pas. »
Cette fois encore, Marie dopait de toute sa jambe : avec beaucoup d’à-propos. « Je suis une pauvre dot, disait la jambe. Qui me porte ne peut être soupçonnée d’erreur ni de pitié. Est-ce que je boite assez fort pour te rassurer ? » Elle me rassurait, en effet, comme ces deux mariages manqués, avoués par Marie et qui, dans l’infortune, nous mettaient à égalité. De quoi s’inquiétait-elle ? Le fait de l’avoir retrouvée, après l’avoir perdue de vue, oubliée, m’apparaissait comme un signe. Je ne suis pas de ces frénétiques qui bouleversent leur vie — et celle de leurs proches — pour une femme. Mais si j’en souhaitais une, c’était bien elle. Avec Marie je retrouvais à la fois ma jeunesse et mon âge, une amitié et ce que je préfère appeler, par simplicité, un attachement. Un attachement libre. Nullement cerné par des obligations, des pressions, des arguments extérieurs. Ne me priant pas d’en bas, avec la patience harassante, les paupières tombées de Laure, mais d’en haut, avec l’assurance de ce regard vert qui ne se laissait point enfermer sous les cils, de cette bouche aux commissures un peu fripées et frémissantes, qui articulait posément :
« Il faudra pourtant bien te décider, Daniel. »
La bouilloire chantait. Marie étendit le bras vers la boîte à thé. Mais comme je bafouillais quelques phrases, vaguement encourageantes, elle haussa les épaules :
« Laisse, dit-elle, tu me fatigues. »
Une minute de silence nous soulagea. Elle restait figée, toujours debout devant moi et je lui trouvais cette grâce seconde que nous avons tous connue chez nos mères, ce charme en péril où s’abolit le règne bref de la peau et qui rend les femmes plus intérieures, comme si leurs premières rides, autour des yeux, en faisaient mieux rayonner l’éclat. Enfin Marie s’anima.
« Les petits, ça va ? demanda-t-elle.
— Oui, merci. Ça va même très bien. Michel est ébouriffant : 16,4 de moyenne. Et Bruno, lui-même, a trouvé moyen de figurer au tableau. J’ai eu peur un moment de le voir redoubler sa quatrième, mais le voilà qui démarre. Il change, d’ailleurs. Il est presque accessible. »
Le réveil — un tout petit réveil tapi sur une étagère — laissa filer quelques secondes.
« Le petit bougre t’a-t-il assez fait peur ! De ce côté-là, au moins, il y a du progrès », reprit Marie.
Sans conviction. Et de nouveau songeuse. Pour sortir les gâteaux, trop secs, pour empoigner la théière, ses gestes me parurent saccadés. Le passe-thé se décrocha, vint souiller le napperon. Marie non plus ne disait pas tout, taisait le véritable obstacle, le seul avantage de Laure. Oui, j’aurais dû écarter celle-ci, mais les enfants ne le voulaient pas. Oui, j’aurais dû épouser celle-là, mais les enfants ne le voulaient pas. Aucun des trois. Ni Louise que le seul nom de Marie transformait en statue de sel. Ni Michel qui devant moi osait dire : « La prof de Villemomble a téléphoné », et derrière moi, je le savais, disait : « la patte folle ». Et encore moins Bruno dont renaissait, à la moindre allusion, le sifflotement solitaire et farouche. La conversation languit, le thé tiédit dans ma tasse, à moitié vide et où le sucre n’avait pas fondu.
« Que fais-tu de tes vacances ? dit encore Marie.
— Nous irons à L’Émeronce, évidemment.
— Tâche au moins de m’écrire. »
Je l’embrassai, ce que je faisais rarement. Mais dans la rue l’humeur me gagna ; et même la mauvaise foi. Ce refuge allait-il devenir incertain ? Serais-je désormais à Villemomble aussi guetté qu’à Chelles ? Ce qu’espérait Marie, je l’espérais aussi. Mais y parvenir n’était pas le problème le plus urgent. Voilà que brusquement je repensais à Bruno. Les vacances approchaient, où, poil au vent, nous aurions sur le sable plus aisément raison de M. Astin.
Six semaines de vacances, c’est notre tarif, nous nous y sommes toujours tenus ; et nous les avons toujours passées à la maison d’Anetz, à L’Émeronce, qui nous évite, chaque année, une location.
Perdue au bout d’une tortueuse vicinale aux talus hérissés de têtards d’aune, aux fossés si profonds qu’y remonte l’anguille, L’Émeronce, ce n’est pas une propriété. Près d’une cale désaffectée, d’un semblant de plage, ce n’est qu’un poste de pêche, inabordable l’hiver quand les Ponts et Chaussées ferment les barrières de crue. Une bicoque sans valeur, en pierre rousse, entremêlée d’ardoise à bâtir. Une ancienne écurie, pour être précis, flanquée d’un four à chanvre, juchée sur une terrasse qui fut une plate-forme à fumier et qui devient une île à chaque inondation. Abritée par deux ormes géants, dont les racines maintiennent la butte, elle domine sept cents mètres de basse Loire.
Nous avons là trois pièces chaulées, presque vides, un campement, dont l’inconfort nous offre au moins un des rares paysages qui ne soient pas devenus un rendez-vous de saucissonneurs. Comme beaucoup de gens qui ont toujours habité près d’une rivière, je sais mal me passer d’eau et la plus belle lumière provençale ne m’en rembourserait pas : mon œil a soif. Bien que fief des Hombourg, j’aime ce coin, où flue une brume plus blonde que les nôtres, portée par un courant plus vif, que font chanter les épis noyés. Et le fait qu’à la mort de Gisèle et de son père, L’Émeronce soit passée à mes enfants (Laure gardant la maison de Chelles, en indivision avec sa mère) n’est pas pour me déplaire. M. Astin, à Anetz, est chez eux : leur invité, leur camarade, plus que leur père. Quand sa maladresse dérame à contretemps, rate un ferrage, il se sent, il se croit, il est sans doute plus proche d’eux, plus assuré de leur joie pointue, de leur narquoise gentillesse. À L’Émeronce, je suis autre. Nous sommes tous autres, Laure comprise. Et il n’y a que Mamette qui ne puisse s’y faire, qui ronchonne, qui regrette sa fenêtre, son cactus, son chat, ses guéridons, ses ficelles-miracles.
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