Je suis moins sûre, cependant, d'être contente que Catherine soit la bénéficiaire de celui-là. Avant-hier, continuant à jouer les marieuses (péniblement), pour limiter les dégâts et parce que après tout Serge et Catherine, ça peut aller ensemble comme gargotier et marée pas fraîche, je me suis permis de lancer : « Nouy devient très sortable. » Je l'aurais giflée, la petite, quand elle m'a répondu : « C'est bien pourquoi je sors avec lui. » Se rend-elle compte qu'elle promène sa dernière chance, sur ses talons hauts ?
Quant à Luc, qui travaille à l'essai depuis quelques jours chez Serge (notons ceci au crédit de l'un et l'autre), je serais tentée de faire un peu plus cas de lui. Je l'ai trop malmené. Ce n'est pas sa faute s'il appartient à la grande foule des gens qui méritent les choses après coup, qui n'ont pas une nature de prise (Nouy) ou de don (Pascal), mais une nature d'échange. Première démonstration : voulant à tout prix épater la confiance de son condisciple et patron, Luc vient de lui présenter un projet de carreaux de poterie artistique pour revêtements muraux qui lui a arraché ce cri : « Sensa ! » Et voilà mon Luc, tout excité, qui ne quitte plus l'atelier des maquettes.
Je ne parle pas du père Roquault, de Claude. Un vieillard, un enfant ne se justifient pas et je songe, amollie : « Pourquoi les uns nous réchauffent-ils mieux que les autres ? Celui-ci plus que celui-là. Serge plus que Pascal. Pourtant nous faisons tous trente-sept degrés. »
— Voilà ! fait Rénégault.
— Enfin ! soupire Mathilde, rabattant vivement les draps.
Un bien-être m'envahit, que je ne puis nier, mais que je peux attribuer à de plus nobles causes, n'est-ce pas ! Mes gars sont en progrès. C'est moi qui suis sur mon déclin. Une brusque réaction fouette mon pauvre sang, me rend mon optimisme agressif. Comment te montrer digne de toi, l'Egérie ? Tu es un peu lasse d'être fière par procuration. Ne serait-ce pas une gageure de tirer quelque chose de ton propre fonds, d'utiliser l'inutilisable Constance-tronc ? Où donc ai-je lu cet article sur la greffe de la cornée ?
— Pendant que je vous tiens, docteur, donnez-moi donc l'adresse de la Banque des yeux. Et dites-moi si les miens pourraient lui servir.
Rénégault sursaute, dirige vers moi un soupçonneux regard de psychiatre. Oui, mon bonhomme, je dis bien : mes yeux. Ma dernière fortune. Pourquoi les perdre inutilement ? Les morts sont une variété d'aveugles et je vais l'être prochainement. Je souris, comme s'il s'agissait d'une bonne plaisanterie. Rénégault retrouve ses fausses fureurs, joue de ce menton à coulisse, de cette barbe flamboyante qui impressionnent certains clients rétifs :
— T'es louf ? Tu te figures que, dans ton état, tu peux t'offrir le luxe de céder tes mirettes et qu'il se trouvera dans mon estimable corporation un monsieur encore plus louf que toi, capable de t'énucléer ?
Il a raison et, réflexion faite, j'ai encore besoin de mes ambassadeurs. Il faut ramener ce projet à des proportions raisonnables, sous la forme d'un nouveau legs :
— Je veux seulement remplir la formule qui permet à la Banque de récupérer les yeux des gens après le permis d'inhumer.
— Je n'ai pas encore signé le tien ! dit Rénégault, bourru.
La cellule blanche. L'ombre, par endroits, bleuit la chaux. Ailleurs se déplacent des taches lumineuses ; un couchant d'automne rend aux vitres leurs couleurs de fusion. Dans la salle commune, Claude — qui maintenant couche sur place et que sa mère fait seulement sortir le mardi — moud interminablement trois notes dans un moulin à musique. Mathilde tourne la ronéo. Le récepteur du téléphone n'est plus sur le lit. A quoi bon ! Le bras gauche a rejoint le bras droit sous les couvertures. Je monte en grade : de Constance-tronc, me voici promue Constance-tête. Couchée sur la joue gauche, je regarde Pascal.
Il serre les genoux. Ses pieds, chaussés d'honnêtes souliers ressemelés, sont collés l'un contre l'autre, ses mains jointes, ses épaules rentrées. Il ne semble pas vraiment embarrassé, ni à court d'éloquence. Mais ses mots, ses gestes, ses regards font penser à l'oiseau pris dans la glu. Il est tout enduit de pitié ; il ne sait comment s'en dépêtrer.
— Je crois, dit-il sourdement, que cela vaut mieux. Il va de soi, Constance, que personne ne m'y force. Je suis libre. Nous sommes toujours libres dans l'Eglise réformée de refuser un poste et même de renoncer à notre ministère. Nous jouissons aussi des plus grandes latitudes pour l'exercer selon nos moyens et dans l'esprit qui nous convient. Les conseils que l'on nous donne ne sont vraiment que des conseils. C'est moi qui, de mon propre chef, ai adressé une demande à la Société des Missions.
Il est bien, Pascal, aujourd'hui. Il pue la fougère, on voit qu'il sort de chez le coiffeur et ce détail imprévu rend sa présence plus vivante, plus « séculière ». Ses lèvres, d'ordinaire plus minces, ont une couleur, un contour franc, et les phrases qui en sortent sont enfin nettes, dépouillées de leurs habituels oripeaux de sacristie. Une bonne décision rend les gens simples, les allège. Pour m'alléger, moi, il faudrait que je me décide, que je me décide à mourir. Je me sens pesante comme une statue de plomb. L'air même que je respire est trop lourd : on dirait qu'il s'épaissit.
— Et ne croyez pas, reprend Pascal avec force, que je parte à cause des difficultés que je rencontre. Il y a des difficultés partout. Ce n'est pas non plus parce que j'ai l'impression de ne rien pouvoir faire ici, où nous avons au contraire une rude partie à jouer. Mais, comment dire ?… Dans ces vieux pays dont la trame chrétienne commence à s'user, il s'agit avant tout de ravaudage. Nous défendons des positions, nous ne faisons plus guère de conquêtes. Là-bas, au contraire, surtout dans certains secteurs — et c'est un de ceux-là que je désire, — il s'agit de tissage. Avant de maintenir une communauté, nous avons d'abord à la créer de toutes pièces. Vous me comprenez ?
Si je comprends ! Ah ! le bon élève qui me ressort mon vocabulaire, mis à la sauce Pascal ! Ce langage-là finirait par me rendre des membres. Je bouge vaguement et, sous moi, le matelas d'eau qui me défend contre l'escarre fait floc.
— Au moment où je prends cette résolution grave, je veux d'abord vous remercier de ce que je vous dois… Vous dites ?
Pascal tend son oreille ronde, bien ourlée, dont les replis sont pleins de petits bouts de cheveu fraîchement coupés. J'ai dit : « Vous ne me devez rien. » Mais d'une voix trop basse, trop lasse. Est-ce parce que l'air devient de plus en plus irrespirable et comme mélangé d'ouate au fond de mes poumons ? Pascal me doit peut-être quelque chose. Je n'en suis pas très sûre. En tout cas la réplique est sortie de ma bouche, instinctive, comme s'il m'était absolument nécessaire de battre en retraite devant ce succès. Ce que je vous dois !… Rien, rien, rien. Que ceci reste une formule de politesse ! Qu'il n'y croie pas, qu'il n'y croie jamais ! Une fois seul, il pourrait se sentir abandonné. Mieux vaut qu'il se fourre les pouces aux entournures de son gilet et dise : « Je suis content de moi », ou, s'il lui faut de l'humilité pour en faire un paravent de sa fierté, qu'il rende la grâce responsable. Dieu est un tuteur acceptable, assez lointain, qui bénéficie de la permanence et de l'ubiquité. Je répète, plus haut :
— Vous ne me devez rien. Comment me devriez-vous quelque chose, puisque je ne partage même pas votre foi ? D'ailleurs dans la vie nous faisons tous cavalier seul.
— Vous avez ferré le cheval ! dit Pascal avec vivacité.
Il a l'air ému, ses lunettes frétillent sur son nez, ses genoux s'agitent, se frottent l'un contre l'autre, ses doigts se croisent et se décroisent. Mais cette émotion doit lui sembler malséante. Il se calme, digne, froidement aimable, sentencieux, saintement agressif au besoin. Tout à l'heure il me confiera qu'un de ses regrets, c'est de n'avoir pu avant de partir découvrir une âme charitable pour aider sa troupe scoute dont son successeur trouvera la caisse vide. Je lui répondrai que la main croche de Serge se desserre parfois d'une façon inattendue.
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