— A toi de jouer. Le pion de la dame, comme d'habitude ? me demande enfin le vieillard, qui ajoute aussitôt en se touchant la caroncule du bout de ce sixième doigt-qui-n'a-pas-de-nom et qu'il préfère à l'index : « Tu t'ennuyais tant que ça ! »
Un de mes yeux en effet ne m'a pas obéi, a pigné cette larme de crocodile qui glisse lentement vers l'aile du nez. Je rougis, en regardant le jeu.
— Oui, Pd4. Mais dites-moi, monsieur Roch…
Roquault avance un pion blanc pour mon compte et un pion noir pour le sien. Il relève son nez pointu, secoue ses fanons.
— Quelque chose te chiffonne ?
Tant pis ! Sans préambule, sans précaution, je lui jette ma sotte question :
— Dites-moi pourquoi je préfère Nouy à Bellorget.
Il tique un peu, saisi. Son visage s'épanouit et se plisse, exprime à la fois la satisfaction et l'inquiétude, le plaisir de la confidence et la peur de faire mal. Il murmure, du coin de la bouche.
— Tu préfères… Tu préfères… Ce n'est pas le mot qui convient. Mais en gros je peux te répondre. Pascal t'a donné des satisfactions, Serge t'a donné des émotions. Et comme sans le savoir tu es femelle comme pas une… Allons, qu'y a-t-il encore ?
L'autre œil me trahit à son tour.
Ils ne me trahiront pas longtemps, mes yeux. Je vais mettre bon ordre à cette comédie. Il ne suffit pas de me taire : une bouche peut rester hermétique, mais pas toujours un visage. Ma décision est prise. Après l'avoir ruminée toute la nuit, je me la suis arrachée de haute lutte. J'avais contre moi plusieurs Constance : l'amoureuse qui gémissait, pathétique, laissait cogner avec ferveur ses palpitations ; la scrupuleuse qui prétendait que mon renoncement (comme dirait Pascal) était surtout un abandon de poste ; la faraude qui jetterait volontiers sa belle agonie à la tête des gens pour qu'ils se souviennent respectueusement d'elle, de son dernier hoquet.
J'ai eu raison de toutes les trois. Ni lamento, ni air de bravoure, ni marche funèbre. Quoi qu'il m'en coûte — et cela me coûte ! — je dois disparaître, redevenir pour chacun ce que j'étais au lendemain du saut en Marne : une malade inconnue. Du reste, tout me pousse au silence. Une voisine est passée dans la matinée ; puis des cousins de province, venus participer à une exposition horticole et qui « ont profité de l'occasion » pour me voir. Enfin, la concierge est montée pour se rendre compte de mon état. Les uns et les autres, riches d'une encourageante salive, braquaient sur moi des regards maladroits, significatifs. Mathilde elle-même en était gênée. Le prétexte était trop beau : je n'avais qu'à sauter dessus.
— Ça va défiler longtemps ? ai-je crié à Mathilde. Je ne dois pas être belle à voir, je m'en doute. Vous pensez tous : « Il vaudrait mieux qu'elle soit morte » que de traîner ainsi. » Je l'ai dit moi-même, jeune fille, au chevet de grand-mère. De la pitié, je t'en fiche ! C'est de la peur. On dirait qu'une fille aussi diminuée menace les gens dans leur intégrité. Ils me crispent. Dis à tout le monde que je suis trop malade pour recevoir.
— Mais tes amis… a balbutié Mathilde, stupéfaite.
— Sans exception !
* * *
Précaution insuffisante. On me sonne de tous les côtés. D'abord Pascal, qui m'annonce :
— Il faudrait que j'aille à Sète. On y consacre après-demain une de mes amies, une camarade de faculté, qui sera la première femme-pasteur de France. Au dernier moment elle m'a demandé d'être l'un des sept qui, selon notre rite, étendront le bras sur elle. Mais…
Mais, n'est-ce pas ! Les paupières mi-closes, la tête écrasée sur l'écouteur, je me Je représente ce bon Pascal, assis dans son fauteuil de rotin, comptant sur les doigts de la main gauche les jours qui me restent à vivre et sur ceux de la main droite les jours nécessaires pour effectuer ce voyage. Soyons brutale.
— Vous craignez que je ne trépasse avant votre retour ? Allez, Pascal ! Mon corbillard attendra.
Claude raccroche. Mais il va revenir trois fois. Mlle Calien, puis Catherine demandent des nouvelles. Elles camouflent leur inquiétude, elles ont toutes les deux un petit prétexte à la clef.
— A votre avis, puis-je poser pour Luc en nymphe ? demande Catherine.
— Avez-vous des idées pour ma kermesse ? dit sérieusement Mlle Calien.
Je leur donne ma bénédiction. Ça va, ça va. Pour le reste, que leur jugeote en décide ! Ce n'est pas, ce n'est plus, ce n'a jamais été mon rayon. Mais la nymphe… Tant pis si elle est nue ! Mais la kermesse… Tant pis si elle est mortellement ennuyeuse ! Je voudrais faire semblant de dormir. Hélas ! voici Serge, qui dispose, lui aussi, d'une excellente raison de me déranger :
— Je file à Monaco pour l'installation du bar. Ne t'étonne pas si tu ne me vois pas d'ici une huitaine… Comment vas-tu ?
Ils partent tous, décidément. Bravo ! Ça simplifiera les choses. Et si cette autre absence m'est plus sensible que la première, cela prouve seulement que je suis encore trop mal défendue.
* * *
Le soir tombe. Mathilde vient me faire avaler, à la petite cuiller, le peu de purée liquide que je peux supporter. Brusquement, je lui propose :
— Abandonnons le téléphone. C'est cher, ça me fatigue et je peux à peine m'en servir.
Ma tante hoche la tête, répète l'objection qu'elle m'a faite le matin :
— Mais tes amis…
— Il vaut mieux qu'ils ne comptent plus trop sur moi. Rappelle-toi ce que je t'ai dit. Je ne veux plus recevoir personne.
— Compris, compris…
Claude, assis par terre, tient l'assiette. Une main sous ma tête pour la relever, Mathilde enfourne de l'autre les cuillerées de purée qui passent difficilement. La langue ne suffit pas à les entraîner et mon menton, instinctivement, pointe en avant pour aider la déglutition. Pour boire, je dois le relever tout à fait, laisser glisser l'infusion à petites gorgées. C'est ce que Claude appelle « faire la poule ».
— Et Luc ? demande Mathilde, mal convaincue et qui veut sans doute éprouver la solidité des consignes en les soumettant à l'épreuve du détail.
J'ai failli riposter : « Luc comme les autres ! » Mais je me suis retenue, je réfléchis. Milandre est un cas particulier. Mathilde aura besoin de lui, bientôt, pour l'aider dans un tas de formalités. Enfin, ce doux ballot aime une imbécile qui en aime un autre : il peut me servir d'antidote. Laissons-lui la porte entrouverte.
— Evidemment, Luc n'est pas un ami. Il fait plutôt partie de nos meubles.
— Et le père Roquault ?
Geste d'impuissance. Il est difficile de l'empêcher de traverser le palier, après avoir tout fait pour l'attirer ici.
— Et Serge ? reprend Mathilde, enfournant la cuiller à fond.
Surtout pas lui. La bouche pleine, je ne peux pas répondre tout de suite. Du reste, j'ai avalé de travers. Je tousse, je me gratte la gorge, je me débats contre moi-même. Je faiblis et toutes mes résolutions s'effondrent dans une pitoyable réplique.
— Serge ?… Il est absent. Pascal aussi, du reste.
L'amoureuse marque un point. Aussitôt la faraude relève la tête. Les voici liguées pour mettre mes bonnes intentions en déroute. On leur impose silence ? Soit ! Elles parleront après leur mort.
— Dis, tantine, veux-tu prendre ton bloc. J'ai un topo à te dicter. Je voudrais expliquer…
Mes amis, je me suis laissé entraîner. Je voulais d'abord vous écrire une simple lettre. Voilà qu'elle est devenue un récit, dicté par tranches, tantôt à Mathilde, tantôt au père Roquault (plus spécialement chargé de recueillir les passages susceptibles de ranimer trop cruellement les souvenirs de ma tante). L'un comme l'autre, d'ailleurs, ont souvent protesté. « Tu es beaucoup trop gentille ! » disait le père Roquault. « Tu es dure et injuste ! » assurait Mathilde. Fallait-il donc mentir pour pousser au noir ou pour laisser de moi une hagiographie ? J'ai bien failli abandonner. D'abord à cause de mon souffle qui devient rare ; ensuite et surtout parce que je ne sais pas très bien si je commets une mauvaise action ou si je vous rends un dernier service. C'est pourquoi, par prudence, je désire que vous ne lisiez pas ces lignes avant deux ans. Dans deux ans, vous m'aurez presque tous oubliée et vous aurez eu raison : la vie ne peut pas s'embarrasser de la mort, les pommiers ont des droits sur les ifs. Il est inutile de vous souvenir de moi, de mes béquilles et même de cette curieuse affection, raide, mordante, que vous avez fini par m'inspirer tous. Mais souvenez-vous de vous-mêmes : chacun de nous est son propre repoussoir.
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