Rassurez-vous. Je ne fais pas, pompeuse, un testament spirituel. Je ne vous laisse pas — de quel droit ? — la moindre consigne. Je ne vous laisse rien. Rien, sauf ce que vous possédez. En somme je m'institue ma propre légataire : je me lègue ce que vous serez.
* * *
Et voilà, je vais mourir. Ah ! j'avais la vie dure ! Il y a des gens qui doivent mourir aux forceps, comme ils sont nés. Mais cette fois, je n'en ai plus pour longtemps. Je le sais, je suis contente de le savoir, je n'aurais pas voulu mourir subitement. Il y a des gens qui le désirent parce qu'ils ont peur de finir diminués ou de ne pas être prêts. Moi, j'ai vécu diminuée, j'ai toujours été prête. Ma mort, quoi ! ce ne sera qu'une paralysie plus complète.
Mon regard erre à travers la cellule. Sur le mur, à l'endroit où aboutissait le branchement, la chaux est largement écaillée. Le monteur qui est venu enlever l'appareil était tellement impressionné, il a eu si peur en travaillant près de moi de contracter on ne sait quel horrible mal qu'il n'a pas pris le temps de défaire les vis et a tout arraché. Les yeux fermés, la bouche pincée, momie vivante, je refusais de le voir faire, je ressentais la chose comme une amputation. Il n'y a plus d'abonné au numéro que vous avez demandé, doit chantonner maintenant la voix automatique, gardienne du cimetière des lignes mortes. Voyons plus loin… A terre, là, le long de la cloison, il y a le matelas que Mathilde a ramené de sa chambre et sur lequel elle couche, toujours prête à bondir et ne dormant guère. Au-dessus du matelas, sur le mur lisse, se trouve le signe : simple éraflure symbolique parce qu'elle est en forme d'S. Je n'ai pas la moindre photo de S. En aurais-je une que je ne l'afficherais pour rien au monde : nul n'a besoin de savoir et d'ailleurs ce signe me suffit. J'ai toujours détesté les portraits, figés, faux, infidèles, jamais actuels, toujours en retard sur la vérité d'un visage. Je peux me passer de la photo de Serge.
Sinon de lui. Ces derniers jours, je m'étais bien reprise. Excessive comme toujours, je m'étais verrouillée : malgré leurs efforts, ni Catherine, ni Marie Calien n'ont réussi à franchir ma porte. Faveur réservée à Luc. Pascal, rentré de Sète, est venu trois fois et trois fois Mathilde, désolée a été obligée de lui dire que « le médecin interdisait toute visite ». Mais, à sa quatrième tentative, je me suis rappelée que, moi aussi, j'étais retournée quatre fois rue des Pyrénées avant de « l'accrocher » et je l'ai accepté, pour une minute. Il avait d'étranges yeux d'or mouillé et ses lèvres minces frémissaient un peu :
— Voilà. C'est fait. Je pars dans huit jours pour la nouvelle mission qui s'installe sur les plateaux Bamiléké au Cameroun.
En traversant la cellule, il m'a crié, gaiement :
— Mon bagage sera bientôt fait !
Puis il a osé se pencher sur moi, il a osé me lisser les cheveux en murmurant avec une étonnante âpreté :
— Constance, Constance, pensez aussi à faire le vôtre !
Il s'est retiré sur ces mots et je me demande ce qu'il a voulu dire. Là où je vais, nul n'emmène rien. D'ailleurs je n'ai jamais rien eu à moi ; j'ai horreur de posséder, car ce sont les choses qui nous possèdent. M'approprier, pour moi, ce fut donner ma forme (et mon bagage, aussi, est bientôt fait !). Mais sans doute s'agit-il d'un zèle apostolique : le missionnaire aimerait bien convertir, in extremis, sa première sauvagesse. Après tout peut-être lui accorderai-je cette illusion. Les médecins disent à ceux qui soignent les mourants : « Vous pouvez lui donner tout ce qu'il veut. Rien ne peut plus lui faire de mal… » Les mourants peuvent rendre la monnaie.
En tout cas, cette visite autorise celle des autres. Sinon, ils pourraient croire que j'ai voulu marquer une préférence, décerner à Pascal le prix d'application ; ils ressentiraient cette faveur comme un blâme. Qu'ils viennent ! Pour être franche, je suis infiniment lasse. Lasse de me contredire et de me combattre. J'ai honteusement envie de les voir. De le voir… Venez ! Vous ne risquez plus rien. Quel danger maintenant peut représenter cette larve, écrasée sur son matelas d'eau et qui ne peut plus rien inspirer, sauf l'horreur et la pitié ? Ce visage que je n'ose plus regarder et qui se creuse de partout, ces cheveux devenus plus ternes que le foin délavé, cette poitrine qui grince comme un vieux soufflet, ce ventre qui attend la sonde quotidienne, cette main qui a encore perdu un doigt et n'est plus qu'un affreux moignon… Suis-je assez effritée, assez pourrie pour être rassurante, dépouillée de toute morgue, offerte en comparaison à votre force et à votre santé ! Mon orgueil, encore une fois, m'avait trompée. Ce que j'ai voulu, c'est m'épargner vos regards, éviter de vous donner en spectacle une infecte agonie qui me diminuerait dans vos souvenirs. Venez. Viens… Venez, voyez, je suis jolie ! Toute petite. Toute plate. Et nullement affligée de l'être, si vous êtes là. Mon Dieu, comme l'humilité nous vient avec l'amour !… Père Roquault, père Roquault, ne faites pas cette tête-là. Ne reniflez pas, stupidement. Ecrivez, vieux scribe à douze doigts. Ecrivez. Dites-leur encore… Non. Appelez Mathilde. Appelez Rénégault… J'étouffe, j'étouffe.
Moi non plus, je ne sais pas si je commets une bonne ou mauvaise action. Ce texte qu'elle nous a dicté, Constance nous a plusieurs fois priés de le détruire, dans les derniers jours. « Déchirez, disait-elle, déchirez ce feuilleton. » Il est vrai qu'à d'autres moments elle voulait l'achever, « gratiner son macaroni » ou « laisser un petit mot gentil à chacun, en particulier ». Elle n'en a pas eu le temps ni le moyen. Etouffée peu à peu par la paralysie qui envahissait les organes respiratoires, elle n'avait plus la force de parler longtemps.
Après sa mort, sous prétexte de le relire, j'avais mis son récit en sécurité. Je l'ai gardé de longs mois. Puis je me suis décidé à le compléter. Peut-être ai-je été dupe du petit rôle que Constance m'avait donné : celui de scribe. Je ne crois pas qu'elle ait vraiment eu souci de sa mémoire et, si d'aventure elle y a pensé, elle se sera dit que cette fantaisie meublerait ma solitude, que de toute façon mon grand âge y mettrait vite un terme. Raison de plus, à mon sens, pour vous communiquer ces lignes.
Nous y sommes tous assez malmenés. Constance s'y révèle souvent injuste (et, cela encore, elle l'avoue elle-même). Elle n'y est jamais accablante. Mlle Mathilde, d'abord hostile à mon projet, chasse maintenant dans ses souvenirs pour y trouver, pour y monter en épingle les « nobles traits de caractère » de sa nièce… en oubliant volontiers ses traits d'humeur. J'ai dû me défendre pour éviter ce qui aurait plus que toute autre chose hérissé la disparue : un bel épilogue. Ne nous suffit-il pas de la retrouver ici, vivante, cette espèce d'héroïne en chambre, obscure et par là plus précieuse, puisque réservée à nous seuls ? De la retrouver avec ses fredons, avec ses tics de langage : « Ça, c'est un détail » (devant une difficulté), ou : « Pas question de… » (pour bousculer une hésitation). Avec son goût de l'argot (où elle se réfugiait, comme toute cette génération, pour se défendre contre ses sentiments, pour les habiller d'un ton léger ou gouailleur). Avec ses attitudes de sportive cassée, de jeune-colonel-invalide. Avec ses naïvetés, ses roueries désarmantes. Avec ses gravités, ses bravoures de collégienne grisée par un mélange de Corneille et de Saint-Exupéry. Avec cette rigueur qu'elle apportait en tout même dans l'extravagance. Je vous en parle en vieux pion, aigri, revêche, qui avait quelque cinquante ans de trop et qui ne l'a sans doute pas tout à fait comprise. Mais ce vieux pion increvable et qui, hélas ! en a tant vu mourir de jeunes filles (je cite une de ses dernières plaisanteries forcées, à la limite du goût, comme les miennes), ce vieux pion, caressé par elle à rebrousse-poil, en gardera jusqu'à la fin le cuir attendri. La voilà, cette petite infirme sans moyens, sans expérience, dont on se demande : « D'où tirait-elle sa force et qui lui en avait tant appris ? »
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