La moitié de mon temps était employée à chercher à quoi je pourrais bien employer l'autre moitié. Rassemblée dans ma tête et même rassemblée dans mes yeux, je ne me résignais pas à désarmer. Ils étaient importants, mes services, pensez donc ! Ceux de mon regard qui faisait la mouche du coche : « Mathilde, le lait va passer par-dessus bord. » Ceux de ma mémoire, qui se taillait une spécialité dans le genre mouchoir-noué-aux-quatre-coins : « N'oublie pas la commande du papetier. » Ou encore : « C'est ce soir que tu livres chez Mme Baux, rappelle-toi, tantine. » En somme du beau travail de perroquet !
Faute de mieux, je jouais de plus en plus souvent aux échecs avec le père Roquault, qui déplaçait les pièces à ma place pour ménager mes mains, tandis que j'annonçais, immobile : « Db8… Rh2… Th6, échec ! » Je lisais, aussi. Peu de romans. Des livres techniques, en général. Pour peu de temps, pour si peu de temps — mais qu'est-ce que le temps ? — je me documentais sur la peinture, la céramique, l'organisation des Eglises protestantes… Après tout, était-ce si absurde de vouloir arriver un peu plus instruite devant la mort qui anéantit avec indifférence les grandes misères comme les grandes fortunes de la pensée ? N'était-ce pas une forme de ce combat contre la pendule, plus urgent pour moi que pour tout autre, mais qui n'épargne aucun de nous ? « Ne serait-ce qu'une seconde, j'ai connu, j'ai compris, j'ai dominé quelque chose de plus, et cette connaissance est le meilleur reproche que j'oppose à ma fin. »
Autre avantage : je devenais plus compétente, j'enrichissais mon « fichier ». Les livres eux-mêmes, qu'il me fallait pour la plupart emprunter, constituaient un appât. Admirable animatrice, qui devenait bel et bien l'unique bénéficiaire de la S. S. M. ! Epouvantés par l'idée que j'en étais réduite à vivre comme un pieu, émus par ce trois quarts de cadavre qui leur criait : « Je m'ennuie à mourir. Apportez-moi des bouquins », flattés de ce que je les choisissais dans leur spécialité, intéressés (du moins, certains) par le sentiment obscur de racheter quelque chose à bon compte, de s'offrir une pénitence facile… Serge, Pascal, Luc, Catherine, Mlle Calien, ils revenaient tous, avec plus ou moins de régularité. Ils me trouvaient immobile, enveloppée dans une grande couverture blanche qui cachait mes difformités et tombait jusqu'à terre, par-dessus le fauteuil roulant. Tandis que je leur offrais les mêmes sourires, les mêmes boutades (celles-ci comme ceux-là bien forcés !), ils avaient la gentillesse de laisser l'Egérie moribonde croire à son influence. Les « Croyez-vous que… » fleurissaient de plus belle sur les lèvres de Pascal, et Mlle Calien ne s'asseyait jamais auprès de moi sans avoir dit :
— Ah ! je suis fatiguée, je suis découragée, Constance. Je viens recharger les accus.
Pensez si j'étais dupe !
* * *
Comment l'aurais-je été, du reste ? Tout enfant, j'avais déjà horreur des phrases, des projets, des bonnes intentions (dont l'enfer est pavé, assure le proverbe, tandis que le ciel doit être couvert de mauvaises actions, de « tuile récupérée », comme disent les gens du bâtiment). Je n'ai jamais pu m'intéresser qu'aux faits, aux essais, aux preuves tangibles qu'offre de soi un caractère. On ne m'offrait pas grand-chose.
Ne soyons pas injuste… Si, Pascal au moins devenait intéressant. Son fameux « porte à porte » n'avait guère réussi ; il n'en avait ramené que des déboires, des quolibets. Son conseil presbytéral s'inquiétait d'un zèle qu'il jugeait intempestif et ses supérieurs lui conseillaient les missions où peut se donner libre cours cette fureur apostolique qui semble ridicule aux civilisés et dont ils font volontiers profiter les sauvages. Mais Pascal donnait l'impression de vouloir aller jusqu'au bout. Je le voyais attentif, inquiet, serrant une mâchoire plus solide. Un jour, il m'apporta une publication de la Société évangélique qui tirait en gros caractères : En Afrique centrale, des peuplades entières passent au Christianisme. Je devinai ses intentions et j'éprouvai, pendant une demi-heure, un sentiment qu'il ne m'avait jamais inspiré : une sorte de regret. Je me crus balancée entre ces deux façons que nous avons de perdre un être : le perdre en sa présence si nous le laissons s'éloigner de son but, le perdre en son absence si nous le poussons vers un but qui l'éloigne de nous. Mais il m'apparut très vite que ce regret manquait de chaleur, qu'il ressemblait au dépit des supporters qu'un transfert prive du meilleur joueur de leur équipe. Pascal allait peut-être gagner ailleurs… Dommage ! Mais, gagnée ou perdue, sa partie ne serait plus la mienne. Du reste, avait-elle jamais été mienne ? Avait-il jamais eu vraiment besoin de moi ? Un test, voilà tout ce que j'étais pour lui. Trois gouttes de salive dans le creux de la main… Gédéon, va !… Va boire ailleurs ! Et je pensais, peu satisfaite d'être satisfaite de lui seul, curieusement hostile et en même temps presque indignée de mes contradictions : « Lui, ça ne fait rien. Mais si c'était Nouy ! »
Nouy ? Charmant garçon ! Celui-là ne m'épargnait guère, ne ratait pas une occasion de me jeter dans les transes. Que le désintéressement ne fût pas son fort, je l'admettais. Après tout, il y a plusieurs façons de vivre également valables et, sans rapaces, les colombes finiraient par devenir bien encombrantes. Mais pourquoi ce garçon, si large des épaules et capable d'enfoncer les vantaux d'une place forte, gardait-il la nostalgie des portes basses par où se glissent les pâles combinards ? Son affaire marchait bien. Il vendait du moutardier-w.-c. par milliers. Tant pis pour les Américains ! Malheureusement il ne pouvait s'empêcher de traficoter en marge. Je lui aurais plus volontiers pardonné un beau coup de main, une escroquerie d'envergure. Après une histoire de tabac belge — où il avait laissé des plumes — il s'intéressait à une « filière » d'importation clandestine de l'or, dont il n'était même pas le manitou, mais un vague comparse, un de ces innombrables intermédiaires qui grignotent des deux pour cent au passage. Pure distraction. Véritable manie. Il faisait collection de fraudes comme d'autres font collection de timbres. Et j'avais beau faire, je n'arrivais pas à me persuader que chez lui c'était un besoin de risque, de forcer la petite chance à défaut de la grande, une sorte de sport dévoyé.
Quant à la sémillante Cath, qui déjà n'était plus chagrine, elle avait — sur le conseil d'on ne sait qui — essayé de s'aligner dans un concours de beauté pour le titre de Miss Paris. Je ne l'avais ni encouragée ni découragée. Parvenue en finale, mais desservie par une certaine rumeur qui flottait autour d'elle, Catherine avait échoué. Peu de temps après j'eus le tort de vouloir lui offrir une revanche. Luc (qui, entre parenthèses, ne reprenait pas de travail) m'avait confié :
— Catherine ferait une admirable cover-girl. Je donne quelquefois des dessins à une revue féminine qui l'engagerait sûrement. Cover-girl, toutefois, c'est un métier où la beauté ne suffit pas.
J'hésitai. Cependant, parce que la beauté « ne suffisait pas », je finis par transmettre la proposition. Mal m'en prit. Gâchant l'idée (et ses chances), Catherine se prodigua bientôt, pile et face, dans un de ces illustrés dont la loi n'autorise plus l'étalage.
Ce nouveau déboire me fit rentrer dans ma coquille. Bien sûr, je ne pouvais, moi non plus, perdre ma manie : celle de glisser mes petits avis dans la cervelle des gens comme des sous dans une tirelire défoncée. Mais je me sentais gagnée par la cir-cons-pec-tion (l'affreux mot !). « Halte à l'exaltation, mignonne ! me disais-je de temps en temps. Les grands gestes ne valent pas plus cher que les grands mots. Il y a des méthodes plus banales, des patiences plus sûres. » Des patiences ! Elles m'étaient cruelles, à cause de la pendule dont les battements ne seraient pas longtemps parallèles à ceux de ma poitrine. Et je me soupçonnais de lâcheté : « La paralysie te remonte de nerf en nerf, ma pauvre fille ! T'aurait-elle déjà traversé le cou ? »
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