— Bon petit cœur de Frasquette !
Mais comme je retire vivement la main (vivement… Façon de parler ! Ma main n'a guère bougé), il change de ton, devient presque grave.
— Ne lui téléphone pas, dit-il très vite. Il fait un temps superbe. Je peux traverser la rue. Ça fera mieux.
J'en ai chaud. J'avais l'intention d'envoyer Luc. Il a deviné. De quoi se mêle-t-il, décidément ? Et ne va-t-il pas commettre quelque énorme gaffe ?
— Surtout, monsieur Roch, ne lui dites pas que…
Le père Roquault m'observe, narquois. Sa pomme d'Adam monte et descend entre ses fanons. Il retrouve son horrible voix :
— Pas folle, la guêpe ! Je lui dirai que tu es de plus en plus malade, que sa longue absence te navre… C'est toi qui as besoin d'elle… C'est elle qui doit avoir pitié de toi. Comme le père Roquault, pardi ! Je connais la musique.
* * *
Il va faire mieux, ce vieux furet. Quand il aura — sans délai et je ne sais comment — obtenu de Catherine qu'elle monte me voir, il s'éclipsera discrètement.
A vrai dire, cela ne m'arrange pas tellement. Je ne sais quelle attitude prendre. Pourvu que nous évitions la confession, la scène éplorée ! Je me consulte rapidement : « Pour Nouy, j'ai fait semblant d'avoir oublié. Pour elle, faisons semblant non pas de ne rien savoir (cela sonnerait faux), mais de ne rien savoir qui m'offense. Si on vient renifler dans mon giron, haussons doucement les épaules. Si on bat sa coulpe, battons la nôtre encore plus fort. Si on a le péché agressif — Ma chatte, c'est ce que je préférerais ! — je me fais souris pour soulager tes griffes. »
Craintes inutiles. C'est une Catherine en robe blanche qui m'arrive, une Catherine extraordinairement jeune fille au corsage pur et aux reins souples.
— Comme je suis contente de vous revoir, Constance ! chante-t-elle avec de petites mines et de ravissants dodelinements de tête.
Les mots tombent de sa bouche comme des crottes de pinson.
— Je reviens des Baléares. Quelle déception ! Il y faisait un temps affreux. Et je ne vous dis pas tout.
Va-t-elle mettre le bec sous l'aile, tristement ? Ce « tout » ne m'intéresse pas. Aucun détail, s'il vous plaît. Rien de plus terrible que les détails pour embarrasser les gens. Qui n'a pas de souvenirs précis n'a jamais été coupable de rien. Ma main gauche trouve assez de vigueur pour se soulever, pour les écarter.
— Oui, je sais. On a profité de votre absence pour vous chiper votre rôle. Ce n'est pas une catastrophe. Serge dit que c'est monnaie courante dans ce milieu-là, mais qu'on s'y recase très vite.
— Oh ! je n'en ai pas envie ! fait Catherine avec une petite moue dégoûtée.
J'aime cette moue. On dirait que Catherine vient de poser son escarpin dans une ordure. Elle a raison, la proprette ! Chaque femme est vierge, chaque matin, après l'amour. On ne se réveille pas, on renaît avec le jour, toute nouvelle. Avouons-le, je ne peux pas arriver à lui en vouloir. Pas plus que je n'ai pu en vouloir à Nouy. Serait-ce ma manière d'aimer les gens que de ne pouvoir détester leurs bêtises ? Je ne déteste vraiment que leurs hésitations. J'enchaîne :
— Rien de bien nouveau, ici. Je suis un peu plus patraque, c'est tout. A ce propos, excusez-moi de ne pas vous avoir écrit. J'aurais pu demander à votre maman de faire suivre, mais ma main droite s'est mise en grève.
— Je sais, dit Catherine à son tour, d'une voix lente, effrayée, Serge me l'a dit.
Parfait. J'avais placé ce prénom tout à l'heure sans avoir l'air de rien. Le voilà qui revient dans la conversation. Exploitons l'aubaine.
— Vous le voyez souvent ?
Et sans attendre la réponse :
— Vous avez raison. C'est un type. Pas si mauvais bougre qu'il en a l'air et qui commence à creuser son trou. Lui aussi m'a parlé de vous. Je me demande ce que vous lui avez fait…
« Gros, gros, gros ! » proteste ma prudence. Mais nous avons affaire à Catherine, dont la finesse n'est pas la qualité dominante. Elle rougit tout de même : un rien, une tache rose, une nuance d'églantine qui rehausse son teint. Ce qui ne me déplaît pas : si je n'ai pas du tout envie qu'elle fasse de la honte, je veux bien qu'à l'occasion il lui arrive de faire de la pudeur. Qu'elle rougisse encore, pour le septième ! (C'est Roquault qui a fait le compte. « Ça fait son sixième, dit-il, si mes notes sont complètes. ») Tant que ses joues auront cette faculté, il y aura de la fraîcheur en elle.
Déjà Catherine se soulève. Il s'agissait d'une visite-éclair, pour voir. Au fond, c'est exactement ce que je désirais : nous avons raccroché sans histoires. Au moment de partir, rassurée, elle retrouve une gentillesse d'enfant qui n'a pas été grondée, me suçote, me câline.
— On se revoit, comme avant ? dit-elle enfin.
Comme avant. Inutile d'interpréter ces deux mots maladroits. Il n'y a pas d'avant et d'après. Il y a devant moi Catherine, qui était déjà ce qu'elle est : une petite fille sans bonnet, mais dont les gestes ont tant de grâce qu'ils ont de la vertu.
— A bientôt, Cathie.
Je ne sais pas quelle douceur elle a trouvée dans ma voix. Elle se retourne sur le pas de la porte, m'offre un dernier sourire, d'une qualité nouvelle, un sourire sur qui pèsent ses immenses paupières. Puis elle s'en va. Je l'entends galoper, en songeant à Nouy qui, lui aussi, est tellement à son aise dans sa peau et dont la friponnerie a tant de franchise qu'elle a de l'honnêteté. Serge, Catherine… La jolie paire ! Sans avoir l'ingénuité d'intervenir sur cette carte du Tendre qu'aucun conquérant n'a jamais modifiée, il faut reconnaître qu'ils sont faits l'un pour l'autre. Mais pourquoi ne suis-je pas entièrement de cet avis ? L'hypothèse me plaît autant qu'elle me déplaît. Finalement, c'est une Constance bougonne qui a cette réflexion saugrenue : « Ce Nacrelle ne pouvait donc pas la garder ? »
Une seule chanson, maintenant, Constance, quand tu auras envie de fredonner (ce qui devient de plus en plus rare), une seule chanson : J'attendrai… Ici, se place la pire période de ta vie : celle de l'enlisement. Jours, semaines, mois vont défiler, défiler. Tu n'en as pas fini d'attendre. Tu n'en finis pas de finir.
En apprenant la suprême « sortie », Rénégault avait poussé les hauts cris : « Elle peut avoir une syncope à n'importe quel moment. J'interdis qu'elle mette les pieds dehors. » Protestation superflue. J'aurais été incapable de renouveler mon équipée. Je ne tenais plus debout du tout, même soutenue. Il fallait m'attacher dans mon fauteuil. Nécrosé jusqu'à l'os, le médius de ma main droite était tombé. Un nouveau panaris indolore attaquait l'annulaire. Mon épaule se disloquait. Mon bras droit ressemblait à un bras de polichinelle. Quant au bras gauche, il s'atrophiait de plus en plus. Je ne pouvais plus ni manger, ni me coiffer, ni me déshabiller sans l'aide de Mathilde, qui me coupait mon pain, ma viande, m'écrivait mes lettres, me mettait au lit, me conduisait aux cabinets comme un enfant. Charmante existence ! Il m'arrivait malgré moi de m'en plaindre, de dire en passant ma main lente en travers de mon cou :
— A combien d'années de guillotine sèche m'a-t-on condamnée ? Je vis jusque-là… Je suis décapitée vivante.
Je ne pouvais même plus collationner. Je ne pouvais plus faire quoi que ce soit dans le domaine des choses pratiques. Tourner le bouton de la T. S. F. ou les pages d'un livre, décrocher le téléphone, c'était à peu près tout ce qui me restait permis. Encore devenait-il difficile de déplacer mon fauteuil roulant pour atteindre ces objets en l'absence de Mathilde ou d'un tiers secourable. Deux ficelles, l'une attachée au pied de la table, l'autre à un barreau de mon lit, me facilitaient un va-et-vient entre ces deux meubles, la porte de communication demeurant toujours ouverte pour les besoins de la cause. Quand la main gauche faiblissait, je tirais avec les dents.
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