— Vous avez l'air gais, tous les deux ! dit Mathilde, qui s'avance vers le tabouret de travail, son rond de caoutchouc passé en travers du bras.
— Nous avons de petits ennuis, répond faiblement Pascal, et comme Mathilde inspecte aussitôt mon visage, il ajoute prudemment : Nouy nous donne de grosses déceptions.
Mathilde hausse l'épaule gauche et s'installe, commence à taper, avec cette agilité qui étonne de la part des gros boudins qui lui servent de doigts. Ce n'est pas très poli. Pourtant, de sa part, il faut y voir une sorte d'hommage. Cela veut dire : « Vous êtes un intime, comme Luc. Je n'ai plus à me gêner devant vous. » Mathilde, qui est assez friande de respectabilité, a un faible pour le si respectable Pascal. Pas moi. Serge était mon client préféré. Je sais ! Il est… ce qu'il est. Pascal a cent fois raison — cent fois trop — de le maltraiter. Mais qu'il se mette en colère ! Qu'il crie ! Qu'il n'emploie pas cette voix calme et posée pour dire :
— Je regrette le mot. Pourtant, il faut bien le prononcer : Serge est un salaud.
Un salaud, oui. Un franc salaud. Tant pis ! Je ne peux pas lui en vouloir. J'en voudrais plus aisément à ceux qui essaient de creuser un fossé entre lui et moi. Je suis une fille injuste. Voilà dix ans que je suis injuste avec ce pauvre bougre de Luc qui a le ridicule béguin de mes restes et fait preuve d'une fidélité trop touchante, trop couchante. Voilà dix ans que je bouscule Mathilde, molle statue de l'abnégation. Ce n'est pas ma faute si je préfère ce qui résiste sous la dent à ce qui fond sur la langue ! Nouy et moi, nous ne sommes peut-être pas de la même race, mais en face de ces petits caractères, de ces végétariens, nous sommes tous deux des omnivores. Comme je ne dis rien, Pascal se méprend.
— Ne soyez pas trop accablée. Vous n'avez péché que par naïveté. A l'avenir, vous serez plus prudente. Et sachez donc enfin…
Le singulier, cette fois, le sépare de moi. Mais, ce qui l'éloigne plus encore, c'est le goût de sirop de sa salive. « Sachez donc en fin ce que vous voulez, d'où vient la force qui vous mène. » Sous-entendu : elle est de même nature que la nôtre, voyons ! Chez ceux qui n'ont pas la lumière, Dieu se reconnaît à ses reflets… Ah ! la scolastique ! L'éternelle annexion ! Tu me rases, prédicant ! Pourtant il faut subir ceci, puisque ceci est pour toi une occasion d'être dans ton rôle. Il me suffit d'établir une ventilation suffisante entre l'oreille droite et l'oreille gauche et d'écouter sans rien entendre, sans cesser d'afficher cet air convaincu qui est celui des sermonnés du dimanche (qui pensent : « Il ne parle pas mal… A propos, en partant, ai-je bien fermé le compteur à gaz ? »).
J'écoute donc. Je regarde Claude et m'inquiète. Le docteur Cralle veut l'opérer la semaine prochaine. Ça ne m'emballe pas… Tiens, Claude relève la tète. Un bon point ! Car relever la tête constitue pour lui un effort. Mieux ! Voici que cette bonne grosse tête pas fine et couverte de filasse devient agréable à voir. Claude sourit. Il me sourit. Si c'est tout ce qu'il sait faire, cet enfant, il le fait bien. Le sourire rend son visage intéressant, ses yeux mornes y prennent de l'éclat. Le pauvre chéri ! Mais qu'est-ce qui me prend ? Voici la première fois que je fais de la sensiblerie. Et qu'est-ce qui lui prend, à lui ? Il s'est soulevé tout seul, sans en avoir été prié pendant une heure. Sa tête jaune se balance avec une grâce d'oison. Il fait trois pas, il chavire, il vient s'abattre entre mes genoux.
— Tout seul, hein ! Tout seul, Stance ! murmure-t-il, faraud.
Petit bougre ! Voyez-moi cette Constance qui avance une main de cire, qui essaie de lui fourrager dans les cheveux. Et qui serre les lèvres. Et qui plisse les yeux. Qui lutte contre le grelottement de son menton. Qui répète d'une voix rauque : « Mon pauvre chéri ! » Qui — c'est un comble ! — éclate soudain en sanglots ridicules. Pascal toussaille, enlève ses lunettes, les essuie avec sa cravate, continue à ne rien comprendre et conclut :
— Vous prenez tout cela beaucoup trop à cœur, ma chère amie !
Ma tante est déjà près de moi, pressante, enveloppante, prodigue de mèches et de mots. Mais non, mais non, elle n'est pas malheureuse, votre nièce, qui secoue ses larmes, qui embrasse du Claude et du Mathilde, tout ce qui se trouve à la portée de sa bouche, au hasard. Un peu vexée, certes, de se donner en spectacle et de faire de l'émotion devant M. le Pasteur. Mais toute guillerette au fond et surtout réchauffée. En train de penser : « Qui l'eût cru ? La bonne journée ! » Elle dont la peau ne sent plus la chaleur, voilà qu'elle en découvre une autre, figurez-vous. On fait de ces découvertes que tout le monde a faites avant vous. Vous par exemple, tantine, qui haussez toujours l'épaule gauche : celle qui est la plus proche du cœur. Ou Luc, ce roudoudou de Luc qui avait rêvé de certaines choses et en portera toute la vie le petit deuil sur son visage constellé de points noirs. Ou même Catherine, qui chante si facilement la romance… Oui, c'est une bonne journée. Comment vous dire ? Mon bel orgueil blanc, mon ange gardien, je le logeais à l'étroit dans ma tête et voilà qu'il s'est évadé, l'animal ! pour s'installer plus au large dans ma poitrine. Ça me gonfle. D'où ces petits hoquets…
— Allons, allons ! fait Mathilde.
Oui, il est temps de nous rasséréner. M. le Pasteur, cet homme grave, est dans ses petits souliers.
— Qu'allons-nous faire ? gémit-il.
Je me retrouve. C'est lui qui est atteint. Pas moi.
— Mais rien ! Nouy souffre de ce que mon père appelait le « mal des crochus ». Il a des habitudes malhonnêtes comme on a des rhumatismes déformants. Il a sans doute besoin d'un dernier bain de boue.
Pascal lève les yeux au ciel. Sa voix devient sévère.
— Vous prenez vite votre parti de tout, dit-il.
Quasimodo, fête des invalides, nabots et contrefaits (selon mon calendrier personnel). Deuxième incident.
Celui-là s'annonçait depuis quelques semaines ; mais, sans nier l'évidence, mieux vaut douter jusqu'au bout. Le doute a sauvé bien des faiblesses en leur permettant de se reprendre à temps ; il a évité bien des mépris à ceux qui n'aiment pas mépriser les autres dont ils se savent les répliques. A mon avis, c'est même le seul cas où le doute soit utile à quelque chose.
Maintenant, impossible d'ignorer. Le service que j'ai rendu à Catherine lui a causé du tort. Il serait plus juste de dire : en exploitant mal le petit service que je lui ai rendu, Catherine s'est causé un grand tort. Mais en matière de responsabilité, je n'admets pas le distinguo. Encore moins le désaveu. J'exagérerais plutôt : grain de sable, j'eusse revendiqué l'honneur d'avoir tué Cromwell.
Bien entendu, c'est Milandre qui est venu ce dimanche matin me hululer la nouvelle. Bon zigue et méchant échotier, comme d'habitude. Il remue le nez en parlant ; il secoue la tête, ce hibou, comme s'il déchirait des entrailles de taupe.
— Ah ! la Cathie ! Tu parles d'une enfant de Marie ! De Marie l'Egyptienne, oui… qui se donnait au batelier pour faire son chemin. Je parie…
— Je parie que tu n'as pas l'ombre d'une preuve.
Milandre ricane, puis moralise.
— Ce n'est pas une catastrophe. Elle en a vu d'autres ! Mais tu ne fais pas assez attention tout de même ! On te l'avait dit. On ne pousse pas n'importe qui n'importe où !
Prose qui sent le Pascal ! Par quel détour compliqué est-elle parvenue dans la bouche de Luc ? Est-ce pour son compte qu'il fait hou-hou ? Mais Luc s'explique déjà :
— J'ai vu Bellorget tout à l'heure. Je blague, je blague… Au fond, ça m'embête. Je me demandais s'il fallait te prévenir. Pascal hésitait, lui aussi. Enfin, il m'a dit que c'était préférable, pour éviter des gaffes. Les parents ne savent rien et comme vous êtes voisins…
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