— Je suis sur des épines. Rendez-vous compte ! Danin est un de mes paroissiens ; il a six enfants ; c'est par moi qu'il a connu Serge et il ne doit pas ignorer qu'il s'agit d'un de mes camarades de lycée. De là à penser — lui, sa famille, le conseil presbytéral, le synode — que je suis responsable de ce qui arrive, peut-être complice… il n'y a qu'un pas.
Ma main gauche descend mollement, comme si elle était retenue par un parachute invisible. Elle se pose sur le genou, s'y referme, sans pouvoir s'y crisper.
— Je ne comprends pas ! Comment Nouy a-t-il pu l'évincer en si peu de temps ?
— Oh ! c'est très simple. Danin n'est pas aussi retors que Serge et il avait confiance. Après augmentation du capital de la société, grâce à son apport, Nouy s'est trouvé propriétaire de quarante-cinq pour cent des parts. Danin gardait la majorité et la haute main sur l'affaire grâce à ses parts personnelles et à celles de sa belle-sœur, veuve de son frère ainé, qui en possédait seulement quelques-unes. Nouy a fait du charme auprès de la dame, il est entré fort avant dans ses bonnes grâces, on dit même qu'il lui aurait promis le mariage. Bref, elle lui a vendu ses parts et Serge est devenu majoritaire. Comme le mandat de Danin était renouvelable au début du mois, Serge s'est fort tranquillement élu gérant à sa place et ne lui a même pas laissé un poste en sous-ordre. Bien entendu, il a également laissé tomber la veuve.
Sois indignée, Constance ! Pourquoi ne l'es-tu qu'à moitié ? Comme c'est ennuyeux ! Une partie de toi-même crie : Bien joué ! L'autre dit : Pouah ! Le coup de la veuve, voilà ce qui t'offusque. Le silence de Serge aussi : s'il ne t'a rien dit, c'est qu'il n'a pas trop bonne conscience. Quant au reste, mon Dieu, ce n'est pas joli, joli, mais les combats pour le pouvoir ne sont jamais très propres.
— Je vois ! Serge a voulu prendre la barre.
Pascal secoue lentement sa tête sage, bien peignée.
— Même pas. Je doute que Nouy ait un tel appétit d'autorité. Il a des appétits, tout bêtement. Il s'assure des profits et la possibilité de trafiquer à sa guise. Il a déjà décidé de copier certains modèles, ce que Danin n'avait jamais voulu faire. En fait de création, il doit mettre en circulation un moutardier qui représente une cuvette de w.-c. Il a pris soin de s'augmenter, mais il restreint son personnel et parle de lui retirer certains avantages qu'il n'est pas légalement tenu de lui assurer. Le tout, en quelques semaines. Voilà qui donne une idée de ce dont il est capable.
Ceci est sans doute plus grave. On a des habitudes, disait Serge, l'autre jour. Combien de temps lui faudra-t-il pour les perdre ? Tout est là. Mais il n'y a pas de quoi s'affoler, de quoi prendre un air cafard et s'écrier comme le fait Pascal :
— Ah ! nous avons raté une belle occasion de le laisser mariner dans son jus !
Pasteur, mon ami, vous ne semblez pas affligé d'un trop grand acharnement apostolique ! Nous avons raté… Non. Pas encore. Merci pour le pluriel, cependant, par quoi vous daignez m'associer à vos scrupules… Mon fauteuil roulant prend la direction de la cellule. Pascal se précipite pour m'aider, me pousse jusqu'à mon téléphone. Il a compris que je veux appeler Serge, à son bureau, rue de la Roquette. Mais pourquoi semble-t-il si gêné en me regardant composer le numéro ? Ses paupières papillotent sous les verres de ses lunettes. Il détourne la tête… Ah ! j'y suis ! Il observait ce pouce qui fait tourner le disque, chiffre après chiffre, avec une telle lenteur qu'on se demande à chaque coup s'il atteindra le butoir.
— Allô ! Voulez-vous me donner le directeur ?… Allô, le directeur ?
Il y a des jours où l'appel classique sonne comme une fanfare, comme une joyeuse interjection proche du hello ! Oui, c'est vrai, cela arrive le plus souvent quand je téléphone à Serge. Aujourd'hui c'est un mot terne, qui n'ose pas sortir et qui se recroqueville dans ma bouche comme le lapin dans son trou.
— C'est toi, Serge ?
— C'est toi, Constance ?
Beau début, en vérité ! Donnons — à regret — un écouteur à Pascal, puisque nous sommes solidaires. C'est un geste qui me laisse un petit répit, pour m'organiser. Mais Nouy, appelé par son nouveau titre, a déjà dû comprendre. Il prend les devants. La phrase même qu'a prononcée Pascal, avec désolation, voilà qu'il la claironne :
— Hein ! ma vieille, tu as vu, ça n'a pas traîné ! Tu l'as, ton capitaine.
Et là-bas, dans son bureau, en présence d'une dactylo dont la machine produit un bruit de fond, il a le toupet de chanter les premières mesures de la rengaine :
— Je suis le maître à bord…
La dernière note s'éraille. Un raclement de gorge assure la transition.
— Sérieusement, je me demandais comment tu allais prendre ça.
— Mal !
Silence sur la ligne. On n'entend plus que ce faible cliquetis de machine à écrire, scandé toutes les trois secondes par le choc sourd d'un chariot sur son tabulateur. Je m'y connais, là-dedans ! Réflexion faite, ce n'est pas une dactylo, c'est une facturière. Un, deux, trois, quatre, cinq… Au moins dix mille francs. Pas de centimes… En réalité, je cherche l'inspiration. Que dire ? Ce Nouy a la même peau que moi. Mais l'envers de cette peau ne doit pas avoir la même couleur. Il est d'une autre race. Entre lui et moi, comme entre les noirs et les blancs, il y a un Sahara. Rassemblons une petite caravane de mots.
— Ecoute, Serge…
— Je suis tout ouies !
— Moche, mon vieux, moche ! Pas le résultat. La façon…
Voilà, le laïus ronronne, va son misérable petit bonhomme de chemin. Non, vraiment je n'ai rien d'un juge ; je ne me sens aucun droit précis pour m'avancer, toque en tête et bavette au cou. Il y a même quelque chose en moi qui n'est pas d'accord, qui croit que les ours sont faits pour être des ours et les Nouy des Nouy. Ma voix seule me donne satisfaction : c'est tout ce que j'ai conservé de souple. Pourtant elle m'abandonne en pleine péroraison. J'ose bégayer :
— Je… Je voyais plus grand pour toi !
Nouveau silence. Nul bruit de fond, cette fois-ci. La facturière se poudre, à moins qu'elle se soit cassé un ongle sur une touche et soit en train de le revernir. Je regarde le mien, celui de l'index droit, qui ne ressemble plus à rien.
— Ecoute, Constance…
— Je suis tout ouïes !
— D'abord, tu t'occupes beaucoup trop de ce qui ne te regarde pas. Ensuite…
Nouy se fâche, progressivement.
— Grand, grand… mademoiselle voit grand ! Pour les copains, bien entendu. Ensuite je vais te dire, tu te fous dedans ! Tu ne vois pas grand, ma souris, tu vois sublime. Et sublime, pour moi, c'est corniaud… Allô ! Ne te fâche pas, je te dis ce que je pense… Allô ! Quoi ?
Rien. Je ne réponds rien. Je rends à Nouy la monnaie de sa pièce. Je chante :
— Va, petit mousse…
* * *
Nous voici de nouveau dans la salle commune. Pascal parle tout seul et, sans doute parce que mon crédit est momentanément en baisse, il fait de l'apologétique… J'apprends qu'il n'est pas bon de fournir des moyens à un monsieur qui n'a pas de but ; du moins à un monsieur qui n'a pour but que soi-même ou — malheureux Nouy ! — ce qu'il estime tel. Autre lecon à tirer de l'affaire : il ne faut pas s'attacher à des gens, mais à des causes ; il faut aider tout le monde, mais personne en particulier. On risque d'avoir moins de déceptions. Dans le tas il y en a toujours qui se tiennent. Et puis — air connu — les hommes sont faillibles, les causes ne le sont pas… Je bâille. Je suis furieuse. Le plus terrible, c'est que je ne sais pas très bien contre qui je suis furieuse. Mathilde, qui promenait Claude, vient de remonter et le petit s'est aussitôt affalé sur la chaise basse qui lui est réservée. Il a le menton un peu moins rentré dans la poitrine, mais les yeux aussi fades, les jambes aussi molles. Un minus bancroche, voilà sans doute ce qu'il sera plus tard. Problème inverse, mon bon Pascal ! A quoi bon fournir un but à ceux qui n'ont pas de moyens ?
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