Le plus difficile a été de passer la grille et surtout de se mettre en selle, de donner ces premiers coups de pédale qui lui arrachaient les entrailles, mais qui lui permettent maintenant de filer en roue libre sur la pente qui plonge vers le quartier bas. Il sera bon de freiner dans les lacets. De freiner doucement : car s’il tombe, Manuel ne se relèvera pas et la sécurité exige qu’il aille le plus loin possible.
La sécurité ! Mot plaisant quand, du sens ordinaire, il passe à celui qu’il lui donne. Qu’a-t-il à craindre sauf d’être surpris trop tôt par ceux qu’il va rejoindre. S’il était vide comme un poulet paré pour la broche, s’il était débarrassé de son ventre, il serait presque joyeux. Le couvre-feu dégage si bien les rues qu’il ne risque pas de voir son élan coupé avant deux kilomètres. Il est libre : comme la roue qui, au-dessous de lui, mouline son ronron métallique. Il est un défi ambulant : à la maladie, au bon sens, à l’ordre établi. Cette bonne bicyclette dont le moteur est son propre poids — honneur à toi, gravité, qui nous abandonneras bientôt au royaume de l’impondérable ! — , cette bonne bicyclette atteint déjà l’avenue de l’indépendance tant de fois descendue par les cortèges. Entre les immeubles qui ont remplacé les villas, entre les trottoirs que fractionnent — un réverbère, un arbre, un réverbère, un arbre — des zones d’ombre et de lumière, défile un peuple de fantômes précédé d’invisibles banderoles. Me voici, les amis, me voici ! Excusez mon retard !
Il va, il va. Sur cette longue ligne droite dont la déclivité dépasse le huit pour cent, le vélo accélère. Les pneus chantent. L’air s’engouffre dans le pyjama de Manuel dont la poitrine se glace. Il rit. Qu’a-t-il à faire d’une bronchite, voire d’une congestion pulmonaire ? Il rit. Figurez-vous qu’il est un des rares hommes capables de prédire le jour de leur mort. Il rit. Faute d’avoir braqué la roulette de la dynamo sur la jante, il roule sans feux : il est passible d’une contravention pour défaut d’éclairage. Il rit. Quand on parle du loup, on en voit la queue. Durant une fraction de seconde, à un croisement dont le signal était à l’orange — à l’ambre, comme dit Selma, bonne Scandinave —, il a pu apercevoir une jeep qui s’éloignait dans une rue transversale. Une minute plus tôt il lui rentrait dedans. Certes, il n’a pas de destination précise, mais ce vélo est peut-être capable de franchir sur son erre le long palier qui mène à la place de la Liberté. La place où il a connu Maria. La place où elle s’est assise sur un banc, devant la statue. La place où Manuel, couché sur ce banc en attendant la suite, ne serait pas fâché de rendre à l’une comme à l’autre l’hommage qu’elles méritent. Quand on n’a rien de mieux à s’offrir, les symboles ne sont plus des attrape-nigauds.
Un coup de sifflet déchire la nuit dont une grande débauche de néon souligne l’aspect désertique. Un coup de feu suit. Un seul. À trois ou quatre rues de là on a descendu ou manqué un rôdeur. Le vélo ralentit en abordant le plat. L’équilibre, vertu du mouvement, devient moins bon. Attention ! Le bâtiment à droite, c’est le palais du Sénat. Tenir droit, à tout prix. Ne pas bouger d’une ligne. Respirer largement : c’est un exercice dont il sera loisible de s’abstenir sous peu, mais qui demeure nécessaire pour fournir au sénateur l’oxygène du dernier effort.
Encore cent mètres. Encore cinquante. Le cliquetis de la roue libre se desserre. Il faudrait aider cet engin à bout de course, mais celui qui le monte est à bout de souffle, et son pied nu mordu par les dents de la pédale précipite la chute qu’illustrent un grand bruit de ferraille et des jurons divers. Le vélo peut bien rester sur place. Manuel ne se relève pas, mais rampe vers cette géante à forme humaine qui, comme lui, se moque de l’état de siège. Il se l’était bien dit que pour atteindre son but il devrait au besoin se traîner sur les genoux.
Le vent s’était levé : non pas cette forte brise, bien étoffée, recousue sans fin par les aiguilles de pin du parc, mais une bourrasque inégale procédant par rafales, par tourbillons, secouant les volets et faisant battre la porte d’entrée, restée ouverte.
Ainsi réveillée et confrontée au lit béant, Maria avait tout de suite compris, et la stupeur, l’admiration, la colère s’étaient succédé en elle. Ce héros, ce salaud, il avait osé l’écarter, il avait osé écourter ce peu de temps qui leur restait à vivre ensemble. La part faite au courage, la part faite au délire, celle de l’offense balançait celle du dévouement. Elle en demeurait comme paralysée :
— Olivier ! Olivier ! gémissait-elle.
Et pour elle-même, à voix contenue :
— Si ce n’est pas sa vie qui l’intéresse, mais la mienne, j’en ai autant à son service !
Le ressort du sommier dans la chambre voisine lâcha son habituel do dièze. Olivier apparut, les yeux bouffis, la main étouffant un bâillement :
— Vous n’allez pas me dire qu’il a pu…
— J’avais accepté l’exil, dit Maria, mais pas cet exil-là.
Les bras ballants, très « Gilles », Olivier ne sut que murmurer :
— Il a voulu vous épargner.
— C’est bien ce que je lui reproche.
Ingrate, égarée, soupçonnant qu’Olivier ne restait pas pour rien en travers de la porte, Maria enfilait nerveusement ses chaussures. Quand on s’y refuse pour soi-même, a-t-on le droit d’épargner l’autre malgré lui ? Qui peut dire de quel côté est le moindre sacrifice ? L’amour n’a pas de reliques. Est-ce que la nature s’est jamais préoccupée de sauver ses réussites ? Cette fleur rose qui naissait, à la fenêtre de M me Gallo, d’un banal cactus rond à douze côtes, cette fleur royale qui allongeait un cornet follement lamellé, étaminé, parfumé, sonnant pour un seul jour sa propre gloire, aurait-elle pu redevenir bouton ? Les papillons, rhabillés d’arc-en-ciel, retournent-ils à la chenille ?
— Il n’a pas dû aller bien loin. Si ça se trouve, il est dans le jardin, fit Olivier.
C’était ce qu’il ne fallait pas dire. Ouvrant la fenêtre, Maria sautait déjà. La première chose qu’elle aperçut dans l’ombre, ce fut une tache blanche : le mouchoir de Manuel tombé de sa poche à l’entrée du garage. Elle y courut tout droit. Près de la voiture assoupie sur ses pneus dans une fade odeur d’huile, il n’y avait plus qu’une bicyclette : celle de Selma. Quand Olivier, craignant pour ses pieds nus et qui avait pris le temps de mettre des savates, déboucha sur le seuil, Maria passait la grille :
— Revenez, c’est de la folie ! cria-t-il. Vous n’avez pas une chance de le retrouver et, si vous y arrivez, vous ne pourrez pas revenir.
Maria lui accorda un regard, puis un geste de la main, mais ne répondit pas. D’un léger saut qui fit voler de la jupe, elle s’était mise debout sur les pédales et poussait à s’en tordre les chevilles. Olivier trotta jusqu’à la rue pour la suivre des yeux. Assise enfin, cheveux au vent, elle filait, aspirée par la pente et lui confiant le soin de la conduire.
Beau tête à tête entre un homme et une statue. À vrai dire la statue a l’avantage du bronze : elle se tient très convenablement sur son socle d’où le général président ne saurait la précipiter : il a trop besoin d’alibis. Place de la Liberté alors qu’elle est supprimée, avenue de l’Indépendance alors que ce pays a toujours été dépendant de l’étranger, avenue de la Constitution alors qu’il en a changé dix fois et que la dernière a été abrogée sans être remplacée… On ne débaptise pas ! Les mots sont précieux pour couvrir — un peu partout — leur négation. L’homme affalé, innommable, qui vient de recommencer à vomir, qui déshonore cette place solennelle, en serait-il le plus juste ornement ? Il maugrée :
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