— Une injection de pénicilline dans le péritoine, ça, je peux. Mais vous savez…
Il s’est décidé en fin de compte à déchirer un autre plastipak, il a tenté quelque chose dans cette région sacrée du nombril, là où l’enfant Manuel s’attachait à sa mère par un cordon qui ne ressert jamais. Un médecin, même quand il vient de vous condamner à mort, vous ne l’empêcherez pas de mériter sa présence en essayant de prolonger la vôtre, fût-ce contre votre gré. Merci, docteur, a dit Maria d’une voix glacée, avant qu’un linceul de silence ait recouvert ce cadavre provisoire mimant — au souffle près — le définitif. Après tout on peut le répéter : merci, docteur, ce n’était pas un répit inutile.
*
Ne pas bouger, surtout. Ne réveiller personne. Quand votre compte est bon, examinez un peu celui des autres. Une péritonite, ça peut vous laisser quelques jours, mais rien n’est moins certain. En mettant les choses au mieux, Olivier, survolant l’Atlantique, ne craindra plus rien. Reste Maria à qui on peut faire confiance : elle ne bougera pas d’un pouce avant la mort d’un homme qui a déjà si bien ravagé son existence ; elle ne bougera pas davantage ensuite. Voudrait-elle lui rendre secrètement les derniers devoirs qu’elle ne le pourrait pas. Un cadavre, Prelato le dirait, c’est affreusement encombrant. Qui oserait imaginer Maria en train de charrier, toute seule, un corps de soixante-dix kilos ? Qui oserait l’imaginer en train de creuser dans le jardin, sous les yeux des voisins, un trou de deux mètres pour enfouir décemment son proscrit ?
Mais Prelato le dirait aussi : là où il n’y a pas de cadavre, de quoi s’occuperait-il ? Manuel Alcovar est un disparu. Il n’a pas de raisons de se trouver ici plutôt qu’ailleurs ; il en a d’excellentes de se trouver ailleurs plutôt qu’ici. Mort pour mort, il convient, M. le Sénateur, d’aller lâcher votre dernier soupir là où Maria ne saurait être accusée de crime d’assistance à un ennemi public. Quand Olivier, le samedi soir, est venu annoncer la visite d’un médecin, Manuel estimait déjà que personne ne pouvait plus rien pour lui. Il peut se féliciter de ne pas avoir cédé à la tentation de « recommander » Maria à ses hôtes. Ils auraient pu comprendre que sa résolution était prise et lui faire échec. Ce qu’il a déjà tenté une fois avec trop peu de conviction pour courir — alors qu’il en avait la force —, ce qu’il a tenté avec assez de regret pour se laisser rattraper et ramener par Maria, c’est dans l’état où il est, au besoin en se traînant sur les genoux, qu’il faut y parvenir.
Avec simplicité. Sans laisser de trace ni de message. Ce ne sera pas facile. Depuis trois semaines pressentant son sort final, il s’est gardé d’y réfléchir. Mais la peau du dos toute frissonnante à la seule idée de la torture, il n’a pas évité quelques cauchemars qui lui ont laissé des doutes sur ce qu’il pourrait montrer de courage en pareil cas. Il n’appartient pas à cette race de fous héroïques capables de s’arroser d’essence et de se faire flamber sur une place publique pour déshonorer Caïn. Il n’appartient pas davantage à celle des fabricants de bombes artisanales dont le rituel exige que soient foudroyés ensemble le tyran et le justicier. Mourir pour une fille en se laissant ramasser par une patrouille qui vous fera grâce en vous fusillant vite au lieu de vous laisser crever dans la sanie d’une infecte agonie, c’est assurément moins flatteur.
Mais quoi ! Il ne s’agit pas de mourir pour Maria ; il s’agit de mourir sans Maria, de lui faire accessoirement cadeau de la vie. S’il y a autant d’honneur que de bêtise à périr pour une cause perdue — qui ne l’est d’ailleurs que pour un temps, dans une partie du monde —, s’il est absurde d’aller au-devant de son assassin, il ne l’est plus de le priver d’une victime. Il ne l’est plus de laisser quelqu’un derrière soi. Si notre survie — la seule certaine — c’est la durée du souvenir laissé à qui nous aime, en prendre soin, n’est-ce pas le plus bel égoïsme ?
*
La lune tourne. Adieu Maria. Blessée, bien sûr, elle va l’être, mais seulement blessée. En amour, disait-elle, deux moins un, c’est égal à zéro. Pour deux vivants qui se séparent, nul doute. Mais si l’un disparaît qu’au moins l’autre subsiste ! Quel est ce « bel égoïsme » dont il se pare encore ? On ne voue pas celle qui vous perd à ce chœur des veuves assurant cette vague symbiose d’une vivante et d’un mort. Pourquoi le peu de bonheur qui nous fut consacré exigerait-il une longue veillée funèbre ? Maria a soixante ans de vie devant elle. Il n’y a qu’un testament généreux : oublie-moi et qu’un nouvel amour, en toi, devienne l’enfant du nôtre !
La lune tourne. Il serait imprudent d’attendre que la bande lumineuse, parvenue à mi-corps, atteigne le visage de Maria et la réveille. Son acharnement l’aura sauvée. Surprise par le sommeil, elle dort tout habillée, une paume sur un sein qui se soulève et plus lentement retombe, tandis que l’autre main, déjà éclairée, égrène ses doigts sur la couverture à carreaux espacés comme ceux d’un treillage à chasselas.
Ne pas la regarder davantage. Ne pas la regarder davantage. Je voudrais te faire autre chose, témoignant de ce que tu m’es… En voici l’occasion. Manuel a repoussé le drap. Il s’est soulevé sans bruit, centimètre par centimètre ; il s’est assis sur le bord du lit ; il hésite à se mettre debout de peur de s’écrouler. La douleur n’est plus du genre coup de lance ; elle l’encastre dans une sorte de corset de fer à pointes tournées vers l’intérieur ; elle est tolérable, puisqu’il le veut. Mais il se sent plus mou que cire fondante. Tout empoissé de sueur dans le pyjama dont bâillent le col et la braguette, il grelotte. Vraiment il était temps : dans un jour ou deux, sans doute, il n’aurait pu bouger. D’un lent effort des reins il se lève, il flageole, il bat des bras, il s’accote d’une main à la cloison, il la suit, il commence à faire le tour de la pièce en posant un pied nu, puis l’autre, sur un parquet qui par bonheur ne craque pas.
Périple silencieux, interminable, qui réclame des stations, des repos affolés par la crainte de réveiller Maria. La commode doit être contournée. La porte — restée entrouverte pour appeler au besoin Olivier — sera saisie par la tranche pour servir de point d’appui et contrainte à tourner, lentement, lentement, afin d’éviter la trahison des gonds.
Alerte ! Sur son lit Maria vient de se retourner. Les tempes de Manuel, cramponné au chambranle, deviennent sonores. Mais il pivote sans regarder derrière lui ; il s’engage dans le couloir pour y petonner, l’épaule contre la cloison, jusqu’à la porte d’entrée dont la clef, engagée dans la serrure, est toujours associée à sa sœur, la clef de la grille.
*
Elle se retournait, Maria, c’est tout. Puisse-t-elle aussi se retourner de l’autre côté de sa vie où il ne l’accompagnera plus ! Quatre heures et demie. C’est vers cinq heures en général que dans ces parages passe la troisième ronde. Manuel est en train de réussir et le succès même, pour un peu de temps, lui redonne des forces.
Son plan n’était pas si fou. Il a ouvert la porte en faisant bien attention à ce que les clefs ne tintent pas. Toujours instable, obligé à des pauses de chemin de croix, il a glissé vers le garage en s’accrochant au crépi ; il a saisi le vélo.
Un vélo ? Dans son état ? Justement un vélo, pour traverser le jardin, c’est d’abord une béquille. Qui n’a pas vu d’ivrogne appuyé de biais sur un guidon progresser vers un nouveau bistro ? Qui ne l’a pas vu en ressortir et, enfourchant son engin, tanguant un peu au départ, profiter finalement d’un équilibre qui ne doit rien à l’effort et tout à l’habitude ? Le quartier haut, c’est le mirador de la ville. La rue descend, fort raide, vers l’avenue de l’indépendance qui, elle-même, descend vers le centre.
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