— C'est évident ! raille Margon, fier de lui.
Gilles, toujours debout, toujours les poings faits, repart à l'assaut.
— Et toi ? C'est un secret pour personne que t'as essayé de coucher avec Julie et qu'elle a jamais voulu de toi !
— Parce que toi, t'as réussi à l'avoir peut-être ?! ricane Roland. Les seules fois où t'as dû tirer ton coup, c'est sans doute avec les chèvres de ton père !
L'aubergiste ne peut s'empêcher de rire. Le jeune homme se précipite sur le pharmacien, son père le retient in extremis par le bras.
— Vous êtes devenus fous, ma parole ! C'est pas en se battant qu'on va s'en sortir !
— Ton paternel a raison ! acquiesce Roland avec un rictus narquois. Pour une fois qu'il est sensé, tu devrais l'écouter !
Séverin envoie un regard haineux en direction de celui qu'il pensait être son ami.
— Et puis j'étais pas le seul à tourner autour de Julie, je vous signale !
— Oui, mais toi, tu la voyais presque tous les jours ! assène Séverin. Quand elle venait faire le ménage à la pharmacie !
— Et Hugues, alors ? Elle bossait aussi dans son resto au cas où vous l'auriez oublié ! Pourquoi vous le soupçonnez pas, lui ?
L'aubergiste avale son pinard de travers.
— T'es malade ! s'écrie-t-il. J'ai jamais touché à cette fille !
— Ça, je m'en doute ! ironise le pharmacien. Je vois pas comment t'aurais pu…
Hugues tient un couteau dans sa main droite. Il le serre soudain très fort, rêvant de le planter dans la gorge de l'apothicaire malfaisant.
— Je vais vous dire, les mecs, ajoute Roland sur le ton de la confidence, la petite Julie, je me la suis faite ! Et pas qu'une fois ! C'était quand je voulais… Alors je vois vraiment pas pourquoi je serais allé l'étrangler !
Ils restent médusés quelques instants.
— Maintenant, écoutez-moi bien : on va choper cette photographe et l'obliger à se taire. Je n'ai pas le choix, vous non plus. Le premier qui se dégonfle aura affaire à moi.
— Tu nous demandes de commettre un meurtre ! gémit Séverin.
— Un ou deux, qu'est-ce que ça change ? conclut froidement le pharmacien. On le fait, et ensuite, on oublie tout ça. Comme un mauvais rêve, vous voyez ? Quand on se réveille, on l'efface…
— On n'oubliera jamais, murmure l'aubergiste en secouant la tête.
Roland le saisit soudain par le col de sa veste, le soulève jusqu'à ce que ses pieds ne touchent plus terre. Il lâche son Opinel.
— Si jamais tu parles de ça à qui que ce soit, je te jure que tu le regretteras…
— Lâche-moi, putain !
— Je me ferais un plaisir de révéler à tout le monde le moindre de tes petits secrets…
Il le repose sur le sol.
— Et des choses embarrassantes, j'en sais beaucoup sur toi, si tu vois de quoi je parle… Tu veux peut-être que je te rappelle ce qui s'est passé, il y a deux ans ? Que je te rafraîchisse la mémoire ? C'était un lundi soir, je m'en souviens parfaitement !
— Espèce de salaud…
— J'en sais sur vous tous d'ailleurs, rappelle Margon en ramassant son barda. Alors vous fermez vos grandes gueules et vous me suivez. Y a une dame qui nous attend…
*
— J'arrive pas à croire qu'on l'a eu, ce salopard ! exulte Rémy. Vous croyez qu'il est mort ?
Sarhaan pose la question à Eyaz.
— Non, répond ce dernier.
— Merde ! Je voudrais qu'il crève ! enrage Rémy.
— En tout cas, on a vengé Hamzat, conclut Sarhaan.
Eyaz acquiesce du menton. Il porte la prise de guerre à la ceinture de son pantalon. Le pistolet, avec un chargeur où il ne reste que cinq balles de gros calibre.
Ils s'octroient quelques minutes de repos. Important de ne pas atteindre l'épuisement. La soif et la faim les taraudent. Ils puisent depuis longtemps déjà dans leurs ultimes réserves.
Les aboiements lointains les poussent à se remettre en marche.
— Je me taperais bien une bière ! marmonne Rémy. Une bonne bière bien fraîche… Et un énorme jambon beurre ! Si je sors d'ici vivant, je vous paie un bon gueuleton, mes amis !
— Avec quoi ? raille Sarhaan.
— J'en sais rien, je me débrouillerai !
— Pourquoi t'es à la rue ?
— Parce que j'ai fait le con… J'ai couché avec la nana de mon patron. Il m'a viré et ma femme m'a mis dehors… Plus de boulot, plus de maison…
Sarhaan le considère en souriant.
— Ouais, t'as vraiment fait le con ! Elle était jolie au moins ?
— Qui ?
— La femme de ton patron !
Rémy hausse les épaules.
— Bof… Pas mal.
— Pas mal ?
Sarhaan rigole. Un rire puissant. Il traduit à l'attention d'Eyaz qui se marre à son tour. Tellement de pression à évacuer qu'ils riraient de n'importe quoi…
— T'es un drôle de type, toi ! dit-il à Rémy.
— Toi aussi ! T'es marié ?
— Oui. J'ai une femme, au pays.
— Des enfants ?
— Trois. Deux garçons et une fille…
Déjà ? s'étonne Rémy. Il semble si jeune, pourtant… Il a quoi ? La trentaine. Et déjà trois marmots ?
— Faut que tu les revoies… Faut absolument que tu les revoies ! Ça fait longtemps que t'es en France ?
— Six ans.
Rémy fronce les sourcils. Encore plus difficile d'avoir trois gosses ! Ou alors, il doit retourner en Afrique de temps en temps…
— Tu parles bien notre langue !
— Le français, c'est la langue officielle au Mali ! révèle Sarhaan avec un sourire narquois.
— Ouais, je le sais ! prétend Rémy. Qu'est-ce que tu crois ! Mais je trouve que tu parles vraiment bien… T'as été longtemps à l'école ?
— Non ! répond le Black. Pas très longtemps… Mais j'ai lu, beaucoup.
— Ah… Moi, j'ai jamais aimé bouquiner… Ça m'a toujours gonflé ! Bon, les gars, faudrait réfléchir à un plan maintenant, non ? On a un flingue, on a cinq balles… On a changé ces putains de règles du jeu ! Alors, qu'est-ce qu'on fait ?
*
La pluie commence à tomber. Légère, douce, caressante.
Sylvain ne peut le savoir, enfermé dans son caveau humide et circulaire. Il navigue entre deux mondes ; entre la lumière et l'obscurité définitive.
Il s'accroche à quelques lambeaux de vie, quelques pulsations cardiaques.
C'est à cause de Julie, tout ça.
D'ailleurs, il la voit, flottant au-dessus de lui, dans sa jolie robe bleue. Elle a toujours aimé le bleu qui seyait à merveille à ses yeux.
Elle le fixe. Il a beau tendre la main, il ne parvient pas à la toucher.
Elle ne fait aucun effort pour le rejoindre, se contente de le couver de ses yeux de lumière.
13 h 30
La pluie s'est calmée. Plus que quelques gouttes éparses. Mais les hommes savent bien que l'orage n'en restera pas là. Qu'ils ne viennent pas d'essuyer leur dernière douche forcée de la journée…
Cette maudite journée.
— Je crois qu'on se fatigue pour rien, soupire brusquement Séverin. Je crois qu'elle s'est noyée dans la rivière !
— Tu crois ? rétorque Roland Margon. Mais t'es pas sûr, hein ?
— Comment tu veux que je sois sûr ?!
— Moi, je dis qu'elle s'en est sortie ! Et je dis que si on lui met pas la main dessus, les gendarmes nous attendront ce soir à la maison pour nous coffrer !
— Même si elle est pas noyée, on n'arrivera jamais à la retrouver ! intervient Hugues.
Roland l'électrocute d'un simple coup d'œil. Cet œil noir, meurtrier.
— Je suis sûr de l'avoir touchée quand j'ai tiré. Elle est blessée, fatiguée. On va la rattraper.
À cet instant, ils voient arriver en face une silhouette familière. Marcel, un ancien du village, fusil cassé sur l'épaule, qui avance plutôt prestement pour son grand âge. Normal, en tant que conducteur de chiens de sang, il a de l'entraînement, habitué à marcher des heures durant sur la piste du gibier blessé qui s'est évaporé dans la nature, en compagnie de ses fidèles limiers.
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