— Amanda ?
— Oui, madame ?
— Vous pouvez faire ma chambre.
— Très bien. Je termine de nettoyer la cuisine et je monte.
— Vous pourrez également faire la chambre de Maud.
— Je préfère la laisser se reposer.
— N’ayez crainte ! sourit Charlotte. Mademoiselle est partie en douce…
Le visage d’Amanda se décompose. Charlotte feint de ne pas le remarquer et continue sur sa lancée.
— Je suppose qu’elle avait envie de prendre l’air…
— Monsieur m’avait demandé qu’elle ne sorte pas, avoue Amanda.
Charlotte la dévisage avec un sourire cruel.
— Vraiment ? Et pourquoi donc ?
— Parce que Luc n’est pas là aujourd’hui.
— Ah… C’est pour ça que j’ai entendu la moto ce matin. Réveil en douceur !
— Désolée… Je devrais peut-être appeler Monsieur pour le prévenir, non ?
— Vous ne pensez pas que c’est à moi de le faire ? objecte Charlotte.
— Oui, bien sûr, bredouille Amanda.
— Passez-moi le téléphone, voulez-vous ?
— Tout de suite, Madame.
Charlotte attend que la gouvernante lui donne le combiné puis elle sort sur la terrasse. Elle compose le numéro de portable de son mari et tombe sur le répondeur. C’est si rare qu’il décroche quand elle appelle…
— Bonjour, c’est moi. Je me suis aperçue que Maud était partie en voiture et Amanda m’annonce que Luc n’est pas là aujourd’hui… Je ne sais pas quoi faire, je suis inquiète. Rappelle-moi quand tu as ce message. Sur mon portable parce que je vais essayer de retrouver Maud. À très vite.
Elle revient dans la cuisine et pose le téléphone sur la table.
— Moi aussi, je sors, annonce-t-elle. Je pars à la recherche de cette petite écervelée…
* * *
Ce matin, Nice est engorgée. Elle patiente dans les embouteillages, la nervosité se devinant dans chacun de ses gestes.
Régulièrement, Maud jette un œil dans le rétroviseur pour vérifier que la Mercedes blanche n’est pas derrière elle. Mais ce malade pourrait tout aussi bien être dans une autre voiture…
Le fourgon de devant met quelques secondes à démarrer au feu vert, Maud envoie un coup de klaxon.
— Avance, putain !
Dix mètres plus loin, la file est de nouveau arrêtée. Les doigts de la conductrice tapotent le volant. Elle est pressée d’arriver.
Pourtant, plus elle approche, plus son cœur se serre. Elle s’apprête à faire ce qu’elle redoutait le plus. Mais elle ne peut s’en empêcher, comme si une force invisible et démoniaque l’avait conduite jusqu’ici.
Une force invisible et démoniaque ? Seulement sa propre faiblesse.
Elle ferme les vitres, pousse la climatisation à fond. Un souvenir, brutal, remonte à la surface contre sa volonté.
… Les couloirs uniformes, peints en bleu pastel.
Deuxième étage, des grilles à chaque fenêtre.
Pour éviter les suicides.
Pas le droit d’abandonner, ici.
Pas le droit de décider.
Juste se laisser faire.
Subir une loi qu’on n’a pas choisie, tout juste acceptée…
La Mini plonge dans un parking souterrain et il faut que Maud descende au troisième sous-sol pour trouver une place libre. Avant de sortir de sa voiture, elle passe un coup de fil.
— C’est Maud…
— Tu es en retard.
— Je sais, ça circule très mal. Mais je suis là dans cinq minutes.
— Je t’attends.
L’homme raccroche sans rien ajouter et Maud court jusqu’à la sortie. Elle monte les escaliers à toute vitesse et débouche à bout de souffle sur une petite rue animée.
Elle pourrait faire le chemin les yeux fermés.
Elle aimerait fermer les yeux sur ce qu’elle est en train de faire.
Pourtant, elle continue à courir. Impatiente et désespérée.
Trois minutes plus tard, elle appuie sur la sonnette.
— Oui ?
— C’est moi. Maud…
La lourde porte se déverrouille et elle s’engouffre dans l’immeuble de standing. Un ascenseur étroit l’emporte jusqu’au cinquième et dernier étage. La porte de l’appartement s’ouvre avant qu’elle ait le temps de frapper.
Un homme d’une trentaine d’années se tient dans le vestibule. Il n’a pas pris la peine de s’habiller pour la recevoir et porte seulement un jean déchiré et une chaîne en or autour du cou avec un pendentif en forme de tête de mort.
Maud pénètre dans l’appartement, son cœur accélère encore. Et quand la porte se referme dans son dos, elle sursaute.
Prise au piège.
C’est elle qui l’a voulu.
— Bonjour, Axel.
— Viens, dit l’homme en la précédant jusqu’à l’immense salon.
La pièce est impeccablement rangée, Maud s’assoit sur le canapé et son hôte s’installe en face d’elle.
— Ça faisait longtemps, murmure Maud.
— Très longtemps même… Je t’offre un truc à boire ?
— Je veux bien.
— Une bière ?
Il est bien trop tôt pour la bière, mais Maud hoche la tête. Axel file jusqu’à la cuisine et revient avec deux bouteilles mais pas un seul verre.
— Merci.
— Qu’est-ce que tu as sur le visage ?
— Je… Je me suis fait agresser il y a deux semaines par un taré.
— Il voulait de la thune ?
— Non…
— Il te voulait toi ?
— Oui.
— Et ?
— Et un mec qui passait par là s’est interposé.
— Tu vas l’épouser, j’espère !
Elle sourit tristement.
— Apparemment ce type est toujours après moi… Mais parlons d’autre chose, d’accord ?
— Comme tu voudras. Tu as le pognon ?
— Bien sûr.
Axel avale une gorgée de bière et s’éclipse. Pendant qu’elle est seule, Maud s’exile sur la magnifique terrasse et allume une cigarette. Ses doigts tremblent de façon poignante.
Putain, mais qu’est-ce que je suis en train de faire ? Je dois être cinglée, c’est pas possible…
Pendant quelques secondes, elle songe à s’enfuir.
… Deuxième étage, des grilles à chaque fenêtre pour éviter les suicides.
Pas le droit d’abandonner, ici.
Pas le droit de décider…
Sortir de cet appartement luxueux, courir jusqu’à sa voiture.
Mais ses jambes sont paralysées. Quelque chose dans son cerveau lui impose de rester.
De plonger.
De retourner dans ces contrées qu’elle a eu tant de mal à quitter.
Dans cet enfer qui lui a tant manqué.
Perdue dans ses tourments, elle n’entend pas Axel arriver. Et lorsqu’il pose une main sur son épaule, elle sursaute une nouvelle fois.
— Rentrons, dit-il.
Maud regarde fixement ce que l’homme vient de poser sur la table basse en verre fumé.
Un petit plateau argenté, ciselé. Étincelant.
Sur le plateau, un sachet.
Dans le sachet, un aller sans retour.
… Les couloirs uniformes, peints en bleu pastel. Quelques autocollants de fleurs en guise de décoration. Quelques dessins d’adolescents torturés.
Appels au secours sur feuilles blanches.
Les chambres spacieuses, donnant sur l’immense parc, parfaitement entretenu.
Rien n’est laissé à l’état sauvage, ici. Tout est carré, taillé, ordonné. Réglé au millimètre.
Deuxième étage, des grilles à chaque fenêtre.
Pour éviter les suicides, les sauts dans l’inconnu.
Pas le droit d’abandonner, ici.
Pas le droit de décider.
Juste se laisser faire.
Subir une loi qu’on n’a pas choisie, tout juste acceptée…
Mille euros par jour, mais c’est papa qui paye.
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