À la fin du mois de janvier, Isabelle se rendit à Montivilliers, à l’hôpital Jacques-Monod, pour un soin de conservation. Quand elle eut terminé l’embaumement, elle rangea le matériel, coiffa et maquilla la défunte, puis elle porta ses valises à sa voiture sur le parking de la chambre mortuaire. Le véhicule allait rester là, car elle avait rendez-vous à onze heures avec sa thérapeute à l’étage au-dessus.
La psychiatre était satisfaite de l’évolution de sa patiente. Sur le plan professionnel d’abord où Isabelle réussissait au-delà des espérances, ensuite sur le plan de la santé physique, car Isabelle avait repris quelques rondeurs et la pâleur maladive qu’elle avait arborée des années durant avait quitté son visage, et enfin sur sa santé mentale, car la jeune femme était capable de parler de Frédéric sans pleurer ni même bafouiller. Isabelle commençait à reprendre soin d’elle, à redevenir une femme, un maquillage léger mettait à nouveau son visage en valeur, elle était allée chez le coiffeur et arborait une nouvelle coupe de cheveux, et elle avait repris goût à choisir ses tenues, cela se voyait au premier coup d’œil. Son seul ancrage au passé était un petit morceau de chaume du métaké séché, percé et traversé d’un fil de nylon, pendant au rétroviseur intérieur de la voiture. Au cours de l’aveu, la psychiatre avait souri. « Sans conséquences, il est logique d’avoir un souvenir, une relique, du temps où cette plante fut considérée comme gardienne de l’âme de votre époux. »
Au cours de cette séance, Claire Finck la questionna sur son mariage, ses parents, sa profession, leur vie commune avec son mari disparu, la passion de celui-ci pour la planche à voile, pour la mer et aussi sur la mort de Frédéric. Des questions pièges sur des sujets sensibles afin de tester les multiples réactions de sa patiente.
Des sujets dont, trois mois plus tôt, elle ne pouvait parler. Et ce jour-là, la guérison approchait, Isabelle était visiblement sortie de sa déprime.
L’entretien se termina vers midi quinze, après que la doctoresse lui eut donné un rendez-vous pour le mois d’avril.
— Ce sera sûrement le dernier si vous continuez comme cela, Isabelle ! Ensuite, vous pourriez penser à refaire votre vie. Vous êtes jeune, vous pouvez vivre encore de belles choses…
Isabelle ne répondit pas, elle avait compris le sous-entendu. Sortir de la déprime était une chose, retrouver quelqu’un pour partager sa vie, elle ne pouvait pas l’envisager. Dire je t’aime à un autre homme que Frédéric, se retrouver nue face à lui, le toucher, qu’il la touche, rien que d’y penser, elle sentit des frissons parcourir son corps. Cela aurait été comme le tromper. Elle hocha juste la tête murmurant un hum discret, puis au bout de quelques secondes elle déclara :
— C’est trop tôt pour moi… penser de nouveau à l’amour… Un jour prochain, dans quelques années, peut-être, mais pas pour l’instant.
Chaque 14 février, Isabelle et Frédéric avaient fêté la Saint-Valentin. Souvent, ils dînaient au casino d’Étretat. Ce soir-là, elle était seule, elle ne fêterait rien mais elle ne se morfondait pas, la vie continuait.
Elle repensa à tous ces mois de détresse et de désarroi qu’elle venait de vivre, tous ces actes insensés qu’elle avait commis, toutes ses lubies. Isabelle se rendit compte qu’elle n’avait pas appelé la brigade de gendarmerie depuis bien longtemps. Elle n’était même pas capable de se souvenir de la date du dernier coup de fil. Elle ne culpabilisa pas, elle n’oubliait pas Frédéric, simplement elle faisait enfin son deuil. Depuis le temps, de toute façon, elle s’était résignée… Jamais son corps ne remonterait, c’était fini, elle ne se faisait aucune illusion là-dessus. Broyé par les hélices, mangé par les araignées de mer et autres charognards aquatiques, voilà ce qu’il était advenu de ce corps qu’elle avait aimé, touché, caressé. Non pas que cela la rendait malade, mais il lui fallait simplement prendre son mal en patience pour avoir l’autorisation de donner enfin à son mari adoré une sépulture, car en ce jour où l’on fêtait les amoureux, elle aurait aimé pouvoir déposer une rose rouge sur sa tombe.
Elle avait pensé à en mettre une au pied des bambous, mais elle renonça à cette idée, cela aurait pu la faire rechuter, elle le savait. Il n’était pas question pour elle de faire voler en éclats tout le travail qu’elle avait accompli sur elle depuis plusieurs mois.
Tout en refermant sa trousse à instruments, elle se dit : « Dans moins de huit ans, Isabelle, juste un peu moins de huit ans… »
Dans le jardin aussi, le temps faisait son œuvre d’oubli. Depuis deux ans qu’il était en place le pseudosasa Japonica avait eu le temps de tracer un joli réseau souterrain avec ses rhizomes. Aux premières chaleurs d’avril, des turions pointèrent leur tige dure un peu partout dans le sable. Isabelle hésita un instant, puis elle prit la décision de laisser la nature faire son œuvre. Elle ne les cassa pas comme les années précédentes. Qu’ils envahissent cet autel où elle sacrifiait il y a encore peu sa raison ne lui importait plus. Ce bambou fut Frédéric, Frédéric était mort, que la plante vive…
Le rendez-vous d’avril avec Claire Finck se passa très bien et comme la psychiatre l’avait suggéré, ce fut le dernier. Bien sûr, elle assura à sa patiente que si elle sentait la moindre rechute arriver, elle ne devait surtout pas hésiter à l’appeler, voire venir en consultation en urgence.
Quelque temps plus tard, Isabelle reçut l’appel qu’elle redoutait avec anxiété, elle savait que cela devait arriver un jour, et ce jour, c’était aujourd’hui. On avait besoin de ses services pour pratiquer des soins de conservation sur le corps d’un jeune homme… Un jeune homme retrouvé noyé en pleine mer. Des images lui revinrent en tête. Elle sut qu’il lui fallait être forte. Elle accepta la mission.
Quand elle gara son véhicule sur l’une des places réservées du parking du funérarium, elle vit monsieur Boukhalo qui l’attendait.
— Bonjour, Isabelle, je suis désolé, j’ai hésité avant de t’appeler, je ne savais pas comment faire…
— Il n’y a aucun problème, monsieur Boukhalo, je vais assurer. Je savais qu’un jour cela arriverait, ce n’est pas un souci…
— En plus, la famille est déjà là, ils viennent de m’amener les vêtements, ils ne veulent pas repartir, ils attendent…
— Alors, je n’ai pas de temps à perdre, j’y vais !
Isabelle sortit ses valises de cuir noir de la voiture et se dirigea vers l’entrée du laboratoire. Elle passa sa combinaison jetable, mit ses lunettes de protection et enfila une paire de gants bleus en nitrile. Le corps reposait sur une table en inox, il était enfermé dans une housse de plastique blanche. Isabelle fit glisser la tirette de la fermeture Éclair et le visage du jeune homme lui apparut. Des algues dans ses cheveux bruns mouillés, le visage légèrement cyanosé, les yeux vitreux grands ouverts… Isabelle resta en arrêt quelques secondes. Elle se reprit aussitôt et commença son travail.
Un peu moins de deux heures plus tard, le garçon était préparé, habillé, le visage serein et souriant, ses parents allaient pouvoir se recueillir. Elle mit le corps en salon, puis voyant que monsieur Boukhalo était au téléphone, elle alla chercher la famille.
Elle se mit à discuter avec les parents du garçon, les consolant, leur parlant avec tendresse et humanité. Quand ils furent partis, elle regretta de ne pas avoir repris plus tôt sa profession de thanatopractrice, elle aurait pu faire son deuil plus facilement. Elle avait compris à l’instant où elle prononça les premiers mots de consolation que le meilleur remède pour soigner son chagrin, sa peine, c’est de s’intéresser à celui des autres. Elle expiait son deuil en s’occupant de la douleur de ses contemporains, en prenant soin de leurs morts.
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