Bobby Carlyle avait invité les petits chanceux qui partageaient sa promotion, une soixantaine de jeunes fraîchement diplômés ou affiliés, et la fête était vite devenue un joyeux bordel.
Jane sortait avec un garçon de la bande, James Carver, qui aimait jouer les leaders sur et en dehors des terrains de sport où il excellait. Jane n'avait pas couché avec lui, ni d'ailleurs avec personne. Elle avait laissé Carver la peloter sous toutes les coutures, mais ils s'étaient arrêtés là, ne voulant pas faire ça sur le siège d'une voiture — pas la première fois en tout cas —, ni dans sa chambre quand il leur arrivait de s'y enfermer, de crainte que ses parents entrent… D'un an son aîné, Carver comprenait. Il n'irait pas voir d'autres filles, promis. Et puis ils avaient le temps.
La fête battait son plein, l'air était doux, le ciel californien. Comme tout le monde Jane avait bu, il y avait de la musique et des rires, des déclarations d'amitié surévaluées ; après l'été, chacun partirait de son côté, selon la géographie et les spécialités on ne se croiserait peut-être jamais plus. L'alcool aidant, ils avaient le sentiment de basculer côté adulte et qu'au fond c'était carrément excitant : on se serrait dans les bras, on buvait encore, pour fêter ce grand moment juvénile. Carver passait de sa bande à Jane, qui papillonnait, l'embrassait au passage.
Il était minuit passé quand il prit Jane par la main.
— Hey ! glissa-t-il à son oreille, il y a un chouette jardin dans la propriété… Viens !
Il la tirait doucement, comme une invitation, si bien que Jane ne résista pas. Ils s'embrassèrent au bord de la piscine sous les reflets d'eau turquoise, ivres sans doute. Jane était bien. La vraie vie commençait, un tapis d'étoiles s'étendait sous ses yeux, témoins d'un monde bien réel.
— Oh, y a des endroits pour ça ! les apostropha un type éméché dans leur dos.
— Ha ! ha ! ha ! commentait son compère.
Ils étaient deux, une bouteille de vodka à la main, ricanant de leurs blagues. Carver hocha la tête à l'encontre des jeunes avinés, lança un clin d'œil à Jane.
— Viens…
Il l'entraîna vers le jardin de la propriété et les arbres fruitiers qui se dispersaient dans le noir. La musique devint une rumeur sourde tandis que Carver la guidait vers les fourrés. Ils s'arrêtèrent à l'ombre de la lune et s'embrassèrent encore. Jane portait une robe et des escarpins ; Carver passa sa main sur sa poitrine, la malaxa énergiquement, pressa sa jolie croupe contre lui et empoigna ses fesses. Jane le laissa faire, excitée, anxieuse.
— Viens… Viens…
La voix de Carver n'était qu'un souffle. Il l'allongea sur l'herbe. Sa main très vite fila sous sa culotte, frotta son pubis, son clitoris. Jane se rétracta un instant, puis le laissa faire. Après tout, il était l'heure de grandir… Son cœur de jeune femme battait à tout rompre. Il faisait nuit derrière les fourrés, Carver bandait contre sa cuisse, l'embrassait en soufflant, un doigt cherchant à s'immiscer entre les lèvres de son sexe. Elles n'étaient pas humides, pas encore, mais c'était bon.
— Pas trop vite, chuchota-t-elle : pas trop vite…
Jane entendit alors un pouffement de rire, quelque part sur sa droite. L'effet d'une piqûre de guêpe : elle redressa aussitôt la tête, scruta l'obscurité et ne vit rien dans les fourrés trop épais.
— Tu as entendu ?! souffla-t-elle.
— Quoi ?
— Ho ! Ne me dis pas que tu n'as rien entendu !
— Quoi ? s'irrita Carver. Y a rien : allez viens !
— Non… Non, répéta Jane. Il y a quelqu'un, là…
— Tu fais chier, allez viens, dit-il en la tirant par le poignet.
— Lâche-moi, je te dis qu'il y a quelqu'un !
Mais Carver aussi avait bu, il ne voulait rien savoir : il la maintint de force allongée, immobilisa ses bras et colla sa grosse main sur sa bouche :
— Maintenant tu la boucles et on reprend tout à zéro.
— Va te faire foutre ! siffla Jane entre les doigts de son amant.
Un nouveau rire éclata, puis un autre. Démasqué, Carver appela ses copains à la rescousse, ces chiens qui guettaient le coït de la pucelle depuis les buissons.
— Aidez-moi à la tenir !
Il était son petit copain, non ? Il allait la baiser, depuis le temps qu'ils attendaient, elle allait aimer ça, c'était juste une question de laisser-aller, détends-toi baby, même qu'après elle lui dirait merci.
Jane se débattit mais elle ne faisait pas le poids, et ce n'était pas ses cris étouffés sous leurs poignes qui allaient alerter les autres.
Carver lui avait arraché la culotte, l'avait déflorée en quelques coups de boutoir, grogné à son visage grimaçant des insanités qui s'étaient perdues sous les rires imbéciles de ses acolytes, et avait joui dans la foulée.
Une minute trente.
Jane ne songeait pas à la durée du supplice : la musique de la fête avait disparu, le reste de la bande se tenait incliné sous les étoiles mortes, quatre mâles fiers de l'être dont l'un commença à se défroquer.
Carver lut-il le hurlement qui se dessinait sur le visage de Jane ? Eut-il peur des représailles ?
— Ho ! grogna-t-il à l'attention de ses copains. Rangez tout de suite votre artillerie, les gars, c'est ma gonzesse : compris ?
Jane profita du moment de flottement pour ramener sa robe entre ses cuisses, roula sur le flanc comme si cette position pouvait l'épargner. Carver rebouclait son ceinturon, la queue molle.
— Allez les gars, on se casse ! (Il leur tapa sur l'épaule pour qu'ils se bougent.) Allez !
On bougonna pour la forme, un regard partagé vers la pucelle à terre. Dommage, ouais.
Carver était reparti vers la fête avec sa bande.
Jane avait attendu qu'ils disparaissent derrière les arbres pour pleurer. Peur, humiliation, rage : où commençait, où s'arrêtait le pire ? On lui avait fait payer sa différence, cher.
Quand toutes les larmes de son corps furent taries, Jane était rentrée chez elle à pied sans parler de ce qui était arrivé à la fête. À personne. Ni à ses parents, ni aux gourdes qui lui servaient d'amies. Quelque chose s'était glacé entre ses cuisses, le fluide lui remontait dans le ventre, mais Jane était une bagarreuse dans son genre : elle ne resterait pas à Fresno, à attendre qu'un autre prenne la place, de gré ou de force, entre ses cuisses. Sa liberté serait sa vengeance. Le sexe, on verrait plus tard.
Jane avait quitté Fresno à dix-neuf ans, en bus.
Les parents n'avaient rien compris au départ précipité de leur fille, ni au fait qu'elle ne remettrait jamais les pieds dans leur ville de merde.
San Francisco était à trois heures de route : Jane avait débarqué avec deux cents dollars en poche, un guide vieux de cinq ans et un plan de la ville idoine. Elle avait trouvé une chambre meublée et écumé les lieux à la mode où les rencontres ne finissaient pas à six derrière les fourrés avec des bites entre les jambes.
Tout n'était pas rose à San Francisco, mais, deux ans après sa fuite, Jane prenait des cours de théâtre et gagnait sa vie comme mannequin de mode. Elle côtoyait des photographes, des journalistes, des artistes, les boutiques hype de Haight-Ashbury lui donnaient des fringues, il fallait marner pour payer sa part de loyer mais tout valait mieux que Fresno.
Jane habitait le quartier gay de Castro, une maison à étage qu'elle partageait avec Frank, un homo fou de cinéma porté sur la coco qui, en attendant de devenir producteur, se contentait d'être son ami.
À Fresno, et bien qu'on ne les vît pas, les homosexuels étaient des pédales, des tantes, des tarlouzes qui s'enculaient par la rondelle et en ressortaient plein de merde : ceux que Jane rencontra à San Francisco se montraient d'une liberté folle, cultivés et autrement plus drôles que les veaux dopés aux hormones qui avaient jalonné sa vie. Frank la sortait partout, l'habillait de manière extravagante, la conseillait dans ses lectures, Pygmalion désintéressé. Coqueluche d'un soir, volontiers vautrée sur les canapés avec un joint à la main et une foule de prétendants alentour, Jane gardait la tête sur les épaules.
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