Wakan Tanka avait-il rafistolé un bout du Cercle, pour lui ?
— Viens, souffla Jane à son oreille. Allons-nous-en…
Elle avait fini sa vodka et commençait à faiblir : le Lakota la saisit par le bras et chemina tant bien que mal jusqu'à la sortie. On fit un écart devant eux avant que la brise du dehors ne les rafraîchisse un peu. Ils enjambèrent un vieux hippie allongé sur le trottoir, passèrent devant un bar où des jeunes Wasichu riaient de leurs exploits, traversèrent un carrefour, puis deux…
— On va où ? demanda Sam.
Jane ne tenait plus qu'à lui.
— À Bellavista…
*
Sam n'avait jamais grimpé sur les hauteurs de Haight-Ashbury : ils empruntèrent le chemin tortueux qui divaguait à flanc de colline, elle serrée contre ses flancs, la lune intermittente entre les branches des arbres.
— Tu tiens le coup ? demanda-t-il à mi-chemin.
— Super.
Sam gambergeait dans les allées du parc de Bellavista. Que deviendrait-il après Jane ? Comment pourrait-il reprendre sa vie d'avant, traîner dans les rues avec pour seul but d'éviter les coups, racler les miettes, picoler, recommencer ? C'était impossible, pourtant il fallait qu'il garde Jane près de son cœur malade, qu'il la possède même un instant, encore un instant.
Ils atteignirent le sommet de la colline, en proie à des sentiments divers. San Francisco s'étendait sous leurs mines échaudées, les lumières comme des miroirs. Le vent de la nuit courait sur leur peau, c'était bon.
— Je n'en peux plus, souffla Jane à ses côtés.
Elle était toute pâle.
— Tu veux t'asseoir ?
— Oui…
Sam l'aida à trouver une place au creux d'un rocher, avec vue imprenable sur la ville, les étoiles, et sur ses beaux yeux clairs. Il aurait voulu lui dire tous les mots d'amour qu'il n'avait pas dits, murmurer à cette femme inconnue qu'il n'avait jamais été aussi heureux que ce soir ; grâce à elle il se sentait vivant, libre, mais Jane se mit à fouiller dans son sac.
— Qu'est-ce que tu cherches ?
— La dope, dit-elle.
— De la dope ? Hum, tu ne crois pas que tu as déjà ton compte ? Jane — il insista doucement —, tu arrives à peine à marcher.
— Je n'ai plus besoin de marcher…
Elle releva la tête pour croiser son regard :
— Grâce à toi.
Son sourire ne valait pas tripette. Jane sortit un étui à cigarettes de son sac : il y avait un étrange objet à l'intérieur, une sorte de joint avec un tube de plastique blanc, qui faisait office de filtre.
— C'est quoi, de l'herbe ?
— Aussi, oui… Pour toi, Deux-Ours… Pour nous.
Sam observa l'objet qu'elle tenait à la main — oui, étrange… Jane fit claquer son briquet-tempête et alluma ce qu'il fallait prendre pour un joint. Elle aspira une première bouffée, les yeux brillant de larmes. Puis une seconde.
Il ne ressortait rien de sa bouche, qu'une vague fumée prise dans le givre.
— Ça te dit, Deux-Ours ? fit-elle à mi-voix.
Ça avait l'air costaud.
— Hum.
Sam n'allait pas la laisser seule. Pas ce soir. Jamais. Il prit le joint entre ses doigts meurtris et aspira à son tour. C'était chimique, moins fort qu'il se l'était imaginé, avec un arrière-goût de marijuana…
Ils fumèrent en silence, jusqu'au bout. Une à une, les étoiles commencèrent à s'éteindre.
— Viens, dit-elle. Viens contre moi…
La lune éclairait son visage spectral. Sam oublia la prothèse d'acier, son malheur : il nicha la tête de Jane contre son épaule, caressa ses cheveux de ses pattes maladroites, heureux, défoncé… La nuit de San Francisco les enveloppait. Sam croyait n'avoir plus rien à craindre, mais de petites araignées radioactives couraient sous sa peau, des picotements alternatifs qui grimpaient… ici… et là… embrumant son esprit et son cœur malade. Alors Sam prit peur : les fantômes-ancêtres étaient-ils repartis ? Et Jane ?
Bientôt le Sioux ne sut plus quoi contempler, la ville étendue à leurs pieds ou la fée amputée qui reposait contre sa poitrine : il voyait double.
Il y avait de la drogue dans la drogue… Rien à voir avec celle qu'elle s'envoyait quand elle avait rencontré Jefferson ; Jane carburait aux amphets à l'époque, tout ce qui terminait par « drine » et lui permettait de tenir le coup. Comme mannequin, Jane avait eu du succès. Elle savait évidemment que ça ne durerait pas — le propre d'un mannequin de mode était de passer de mode — et comptait bien en profiter.
Elle avalait des cachets pour multiplier le temps d'exposition, courait les castings entre deux shootings , acceptait les lancements foireux où des gominés efféminés vous appelaient chérie sans vous peloter le cul et vous la mettaient quand même profond au moment de passer à la caisse mais, philosophe, elle passait les aléas de sa vie par pertes et profits. Jane était jolie sans être belle, avec à vingt-deux ans assez d'allure pour tenter de devenir comédienne. La façon d'y arriver importait peu, elle pouvait faire cent métiers ; Jane s'en fichait.
Elle avait quitté Fresno, sa ville natale, conglomérat de béton aux avenues sans âme où les flics encerclaient les terrasses des bars à l'heure de la fermeture et vous dispersaient à la lampe-torche avec une forte envie de nettoyer la place à la matraque.
À Fresno, Jane ne se retrouvait nulle part. Les garçons buvaient de la bière au large des filles, braves paysans fiers des chemises à carreaux qu'ils portaient ouvertes sur leur tee-shirt, la casquette vissée sur des nuques rouges et rasées, riant fort en attendant d'être assez bourrés pour aborder les filles. Elles se déplaçaient en groupes disséminés selon l'épaisseur du maquillage, dindes pathétiques rêvant de coq.
La peur de finir caramélisée, l'amour rôti, fourrée jusqu'à la gueule, un Thanksgiving qui aurait mal tourné.
Non merci.
Jane préférait plutôt baiser avec Hitler que de rester dans ce trou perdu.
Elle avait dit ça un jour à une vague copine du lycée : la fille l'avait regardée, visiblement piquée d'intérêt.
— Ah oui ? C'est qui ce mec ?
Jane aurait voulu rire, mais la fille en question ne riait pas.
Fresno, élue plusieurs fois par les magazines la « ville la plus bête d'Amérique », autant dire du monde.
Ses parents n'avaient pas l'argent pour l'envoyer étudier à Berkeley ; Jane savait qu'elle devrait se débrouiller seule. Rien que de très normal ici, et puis les choses s'étaient précipitées…
Jane avait grandi tout à coup deux ans plus tôt, déliant un corps jusqu'alors explosif — on se faisait tellement chier à Fresno qu'elle avait pratiqué divers sports de manière intensive. Connue comme une sorte de garçon manqué avec ses éternels shorts XXL, ses tennis et ses cheveux lisses tirés en queue-de-cheval, Jane était devenue un animal féminin de première catégorie, toute châtain et grâce dehors. Rien d'ostentatoire, mais le genre de beauté à attiser les jalousies — un cancer si commun qu'il était entré dans les mœurs.
À Fresno, la jalousie se manifestait par des remarques acerbes (« pour qui elle se prend ?! ») qui cachaient mal une amertume féroce. Personne ici ne serait à la hauteur de ses rêves, et Jane était aux premières loges pour le savoir : elle n'était pas pour eux, voilà tout.
Jane et ses copains de promo avaient fêté l'obtention de leurs premiers diplômes chez le fils Carlyle, le géant du surgelé qui possédait une usine dans une des zones industrielles de la ville. La famille Carlyle habitait une propriété dans les faubourgs huppés de Fresno, avec une piscine en forme d'ogive (était-ce en rapport avec ce qu'on pouvait lire sur ses camions frigorifiques, « Carlyle supports our troops », et le visage souriant du patriarche ?), un jardin ombragé courant sur plus d'un hectare et un employé de maison vêtu de blanc qui s'occuperait de tout en l'absence des parents.
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