Hervé Bazin - La mort du petit cheval

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La mort du petit cheval: краткое содержание, описание и аннотация

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« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. » Si loin de Folcoche qu'il vive désormais, Jean Rezeau n'en continue pas moins de subir, à travers ses révoltes glacées et ses illusions mort-nées, la tyrannie ancienne de la femme qu'il déteste le plus au monde. Dans l'apprentissage d'une liberté douteuse, les métiers exercés tant bien que mal, les amours sans conséquence, c'est toujours le spectre de la mère qui revient, tentaculaire et prêtant à toute chose les couleurs de la hargne, de l'amertume et de la dérision. A la mort du père Rezeau, Jean croit tenir sa revanche, mais comment humilier un être qui a le talent de rendre tout humiliant ?
La cruauté de l'analyse, le cynisme émouvant du héros et l'acidité du style font du roman de Bazin un des meilleurs réquisitoires, à la fois vif et modéré, contre un certain type d'oppression familiale.

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— Bref, tranche Madame Mère, qui a visiblement envie de passer aux travaux pratiques, nous ne pouvons te laisser abuser de la liberté. A la fin du mois, tu quitteras M mePolin. Nous avons enfin obtenu du recteur une chambre aux internats. Là, règne une certaine discipline : on n'en sort pas le soir sans permission et sans motif. Par ailleurs, tu abandonneras la Santima pour te consacrer uniquement à ton Droit. Et qu'on ne te voie plus le dimanche chez ces Ladourd ! Terminé, ce flirt de quatre sous…

— Bah, bah ! N'en parlons plus, propose précipitamment M. Rezeau, qui observe mon menton et le trouve sans doute menaçant.

— … qui est peut-être une liaison ! achève ma mère, crachant ce soupçon du coin de la bouche et observant du coin de l'œil ma réaction.

Elle est simple. Au prix d'un effort inouï, j'ai retenu mon poing qui partait dans la direction de la dent d'or. Je me lève, sans mot dire ; je commence à ramasser et à ranger mes affaires. Mon père ouvre des yeux étonnés ; ma mère, elle, a compris.

— Tu n'as que dix-neuf ans, reprend-elle lentement, et nous pouvons te couper les vivres.

J'empile mes chemises et mes caleçons (façon de parler : le tas est mince), très soigneusement. Puis je tire mon portefeuille, celui que m'a donné Micou. Le bout de papier que j'en extirpe est un bulletin de paye. Toujours silencieux, allant et venant à travers ma chambre comme si mes parents ne s'y trouvaient pas, je laisse tomber cet argument aux pieds de ma mère. Je la vois pâlir, puis sourire de son terrible sourire de combat. Elle fait trois pas, feint à son tour d'ignorer ma présence et d'un ton égal s'adresse à mon père qui suce, effaré, le bas de sa moustache.

— Je ne voulais pas d'éclat, mais nous y voilà contraints. Il faut aller rue du Pré-Pigeon.

M. Rezeau, qui intervertit décidément les rôles et joue celui de la mère crucifiée, se soulève et suit sa femme. Sur le pas de la porte, il se retourne.

— Voyons, mon petit ! implore-t-il.

Je ferais mieux de continuer à me taire. Jusqu'ici mon attitude avait de l'allure. Malheureusement mes vertus cabotines se réveillent et lancent une réplique superflue :

— Suivez donc Madame. Moi, je démissionne de la famille.

Et je lui claque la porte au nez.

Ils sont partis. « Tu ne pouvais pas le gifler ! » a crié ma mère dans l'escalier. J'ai ensuite entendu des protestations confuses et un « Si, si, nous y allons » qui semblent indiquer que M. Rezeau n'est pas très emballé par la perspective de se colleter avec le borgne. Puis le bruit d'un moteur, grognant ses vitesses, s'est éloigné, s'est perdu. On n'entend plus que les cris étirés des martinets, fauchant à toute vitesse la lumière du soir. Me voici seul. Enfin seul. Enfin libre. Enfin responsable de moi.

Mais à quel prix ? Que va-t-il se passer rue du Pré-Pigeon ? Une réflexion me traverse, me donne la mesure d'une inquiétude que je ne m'avoue pas et qui me semble encore disproportionnée avec son objet, tant il est vrai que nous ne connaissons guère le prix des êtres et des choses avant de les perdre : « Si j'avais remarqué la voiture, j'aurais crevé les pneus. Je serais arrivé le premier chez les Ladourd. Peut-être aurai-je ainsi amorti le choc. » Je sais déjà que ce choc va briser mes tendres porcelaines. J'ai beau penser qu'il me forge, je n'arrive pas à l'admettre. Je connais bien ma mère et je connais bien les Ladourd : le résultat n'est pas douteux. Assis à ma table. le menton sur mes bras croisés et mes cheveux secs éparpillés sur les tempes, je laisse passer cet étonnant souhait : « Donnez-moi un miracle ! », et ce stupéfiant corollaire : « Ah ! si je pouvais prier ! » Cependant je m'aperçois qu'on gratte à la porte.

— Entrez !

Dolente, égrenant comme un chapelet son double collier de jais, la veuve s'avance sur deux patins de feutre vert. Ses longues rides, ses fanons, les franges de son châle, les plis de sa robe lui donnent l'allure d'un saule pleureur.

— Je n'aime pas, dit-elle, changer de locataire. Mais si vous voulez, vous pourrez rester. Maintenant, il faut aller chez Félicien.

Dans mon désarroi, un petit remords se glisse. Pourquoi me suis-je moqué de cette guimpe ? Il n'y a qu'elle de rigide chez la mère Polin.

— Allez vite, mon petit ! répète-t-elle. Vous dînerez après.

Comme je dévale l'escalier, elle glapit soudain avec une conviction capable de faire sauter son râtelier :

— Ah ! cette femme !

Un quart d'heure plus tard, je saute du tram, je galope, j'enfile la rue du Pré-Pigeon à l'instant précis où la voiture paternelle en débouche. Bien qu'elle m'ait certainement repéré, ma mère ne se détourne pas. Je ne peux qu'entrevoir, derrière la glace, le couperet de son profil.

En trois sauts, me voici à la porte des Ladourd, carillonnant et piétinant. Mauvais signe : ce n'est pas une des filles, c'est la bonne qui vient m'ouvrir. Je la laisse sur place et me jette dans la salle à manger.

Ils sont tous là. Ils sont tous là, silencieux, économisant leurs gestes, figés dans la consternation comme dans une tremblante gélatine. Hormis le regard du borgne qui tape droit devant lui, tous les autres m'évitent, y compris celui de Micou, noyé dans son potage et comme hypnotisé par les yeux du bouillon. L'air pue la gêne, la colère et l'humiliation. La louche tremble entre les mains de M meLadourd, qui gémit :

— Vous n'auriez pas dû venir !

Ce « vous », dans cette bouche indulgente, vaut déjà un arrêt. Tandis qu'elle sert la soupe et que Michelle tente une diversion en mouchant une petite, je reste planté sur le parquet, ne sachant que faire de mes mains. Enfin Ladourd se croise les bras.

— Je ne vous apprendrai pas, assène-t-il, que vos parents sortent d'ici. Le moins que je puisse dire est qu'ils se sont montrés odieux. Malheureusement, je me demande si vous n'êtes pas leur digne héritier.

— Félicien, supplie M meLadourd, emmène-le dans ton bureau.

Le ! Me voici réduit à un pronom ! Le borgne se soulève. Son monocle d'étoffe noire me fait peur, bien plus que son demi-regard. Mais Ladourd retombe sur sa chaise, secoue la tête comme le taureau qui compte ses banderilles, mugit son indignation.

— Elle a osé dire qu'elle regrettait de m'avoir fait confiance, que nous en avions profité pour vous jeter notre fille à la tête. Et quel air ! Et quel ton !… « Ne protestez pas, monsieur Ladourd, je » suis très renseignée, j'ai ma police. D'ailleurs, » c'est le secret de Polichinelle. Jean raconte à » qui veut l'entendre que votre fille est sa maîtresse. »

Silence. Pas un regard de mon côté. Non, vraiment, je ne te haïssais pas, ma mère, j'apprends seulement ce que c'est que la haine. Voilà bien le genre de calomnies dont il reste toujours quelque chose. Voilà bien l'impardonnable, pour eux comme pour moi. A quoi bon protester avec des mots ? Mes poings, ma mâchoire et mes yeux protestent beaucoup mieux. En vain, d'ailleurs. Vraie ou fausse, la chose est presque aussi grave. Vraie, elle me juge. Fausse, elle juge une famille où de telles perfidies sont possibles, où une Micou ne saurait vivre. Ladourd recommence à parler et c'est justement ce qu'il m'explique.

— Je n'en crois pas un mot, mais tu comprendras, mon petit, que dans ces conditions il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. Tu nous connais. Nous sommes une famille, nous. Nous ne respirons peut-être pas à votre hauteur, mais nous avons un viscère appelé cœur. Mes filles sont libres, mais elles ne se marieront pas à la sauvette, dans la discorde et même dans l'indifférence. Si parfait soit-il — et ce n'est pas ton cas — on n'épouse pas seulement un homme, mais les siens. Dieu merci, Michelle et toi, vous n'avez même pas été fiancés, nous n'avons même pas voulu nous apercevoir de vos sentiments. Tout cela n'est pas sérieux, et ta mère aurait pu faire l'économie d'un ennemi, qui lui sera désormais tout acquis, je t'en réponds ! Quant à vous, vous êtes encore très jeunes, vous vous oublierez très vite.

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