Hervé Bazin - La mort du petit cheval

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« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. » Si loin de Folcoche qu'il vive désormais, Jean Rezeau n'en continue pas moins de subir, à travers ses révoltes glacées et ses illusions mort-nées, la tyrannie ancienne de la femme qu'il déteste le plus au monde. Dans l'apprentissage d'une liberté douteuse, les métiers exercés tant bien que mal, les amours sans conséquence, c'est toujours le spectre de la mère qui revient, tentaculaire et prêtant à toute chose les couleurs de la hargne, de l'amertume et de la dérision. A la mort du père Rezeau, Jean croit tenir sa revanche, mais comment humilier un être qui a le talent de rendre tout humiliant ?
La cruauté de l'analyse, le cynisme émouvant du héros et l'acidité du style font du roman de Bazin un des meilleurs réquisitoires, à la fois vif et modéré, contre un certain type d'oppression familiale.

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En somme, j'étais ravi et je n'étais pas content. Dans mon enfance, il ne m'était jamais arrivé d'être ravi, il me suffisait d'être content de moi. Certes, je me rétractais encore sous la bénédiction des sourires entendus, mais je perdais de mon intransigeance, de ma sauvagerie. Quelquefois, campé devant le fichier général de la Santima et révisant article par article l'incroyable variété de vierges ou de saints qui soutiennent le tourisme pèlerin, je songeais que Micou était la fille d'un marchand du Temple et que les vertus familiales des Ladourd avaient leurs cours à la mercuriale des grâces. Néanmoins, le dimanche suivant, pour faire plaisir à la tribu, j'allais m'agenouiller avec elle devant des plâtres qui avaient été pour Félicien un simple élément comptable. Debout, les bras croisés, les jambes agacées, je laissais la petite dévider son chapelet de nacre.

— L'évangile du jour, page 146 ! chuchotaient les sœurs, entre elles.

Et Micou poussait son paroissien de mon côté pour que je puisse lire avec elle. J'y jetais les yeux, mais mon regard remontait très vite vers son décolleté qui laissait voir des salières creuses, où était tombé le poivre de menus grains de beauté. Ce poivre commençait à me brûler les yeux.

XII

Paques. Autres vacances sur place. M meRezeau se plaint de son foie. Qu'importe !

Vivre loin d'elle n'est pas un exil.

J'ai d'ailleurs trop envie de me faire voir chez les Ladourd. J'arbore mon premier costume sur mesure qui a exigé le sacrifice de tout ce que j'ai gagné depuis le Jour de l'An. Je me sens plein d'audace et d'importance. Il n'y a de vrai neuf que sur un jeune dos. A cet âge, sortir de chez le tailleur, c'est sortir de la cuisse de Jupiter. Voilà qui me transfigure et relègue au trente-sixième dessous les lointains frères encore affligés par la confection chère à notre mère. Mémorable journée ! Qu'allons-nous encore inaugurer ?

Pour la nième fois depuis six mois, je pénètre dans cette maison de la rue du Pré-Pigeon que dominent deux longues cheminées tricotant leur fil de fumée. M meLadourd (qui attend son huitième) tricote aussi dans sa chambre. Il est onze heures douze, et celte précision prouve que je n'ai pas perdu le nord. Micou et moi, par hasard seuls, sommes assis à chaque bout du canapé rose (c'est depuis ce jour, je vous l'avoue, que je tolère le Louis-Philippe). Nous voici, je le sens bien, silencieusement d'accord pour en finir. Pour en finir de ne pas commencer. Michelle affecte de se polir un ongle sur le revers de la main. Je me rapproche. Je me rapproche d'une demi-fesse. Profils parallèles, pantalon et jupe bien tirés sur le genou, nous nous taisons d'une manière de plus en plus éloquente. Je feins d'être mal assis, je me déplace cette fois d'une fesse entière. Comment entrer en matière ? Je pourrais dire : « Michelle, tu es à l'âge du mariage. Je ne voudrais pas qu'éventuellement tu acceptasses… » Non, mieux vaut moderniser : « Micou, toi et moi, est-ce que ça ne pourrait pas bicher ? » Je me rapproche, je me rapproche si bien que nous voilà serrés l'un contre l'autre.

— Tout de même ! fait Micou.

Cette légère impatience n'honore pas le conquérant, mais je l'interprète. Le léger défaut de prononciation de la petite me permet de croire qu'elle a décliné le verbe sacré des mélos et demandé : « Tu m'aimes ? » A vrai dire, je n'en sais rien et je n'ai pas l'impression que ce soit important. Répondons à tout hasard :

— Oui.

L'essentiel est de me pencher, l'œil trouble et la patte en crochet. Nos mentons se provoquent une minute, puis obéissent à cette aimantation qu'ils partagent avec le fer doux.

— Rien qu'un ! exige Michelle, entr'ouvrant cette bouche gercée qui sent la pommade rosat.

Nous connaissons notre Apologétique. Dieu aussi est unique, mais en plusieurs personnes. Sucette, donc, et resucette. Cependant je ne ferme qu'une paupière en sacrifiant à ce délicat usage. Tu dois avoir l'air complètement idiot, assure le ricaneur-maison, qui ajoute très docte : Sais-tu que nos grand-mères appelaient « lune de lait » la période des premiers baisers ? Fais attention ! Le lait, ça caille. Le ricaneur-maison a tort : la pommade rosat a bon goût. Cependant, une porte claque, Micou récupère ses lèvres, dont la supérieure tremble un peu, et repousse ma main qui s'intéresse trop vite à l'un de ses perceurs de chandail.

— On prévient maman ?

— Jamais de la vie !

Il s'agit de la sienne, évidemment. Mais je n'ai pensé qu'à la mienne et j'éclate d'un rire faux, d'un rire effaré, à l'idée qu'on pourrait lui faire part de cette scène attendrissante.

XIII

Précaution inutile : dans ce lac de sirop, voici que tombe un pavé. Nous voulions en finir de ne pas commencer. Nous en finirons purement et simplement. Trois jours plus tard, Madame Mère a tout liquidé.

Mâchonnant un refrain, je rentre de la Santima. Je ne me doute de rien. Il fait si bon dehors qu'en grimpant l'escalier je regrette ce soleil neuf qui recrépit la maison. Personne dans le vestibule, personne dans la salle à manger. Mais quel est ce remue-ménage du côté de ma chambre ? Des cambrioleurs ne feraient pas mieux. Mon épaule fait valser la porte entr'-ouverte.

Tableau ! Il s'agit bien d'une variété de cambriolage. Mon linge, mes papiers, mes vêtements sont dispersés un peu partout sur le lit, sur la table, sur le parquet. M meRezeau vide passionnément les tiroirs de la commode. M. Rezeau, à cheval sur une chaise et le menton à ras du dossier, la regarde faire en bâillant. Dans un coin, raide, les bras croisés, la tête vissée sur l'écrou de sa guimpe, la mère Polin assiste impuissante à la fouille. Au bruit de mes pas, les trois visages se sont détournés ; ils braquent sur moi leurs prunelles de couleur et d'intensité diverses.

— Tu fais des dépenses somptuaires, mon garçon ! grince ma mère en palpant mon costume gris.

— As-tu des nouvelles de Fred ? gémit mon père.

— Vos parents… ont exigé… bredouille la veuve.

Pendant deux minutes, c'est un parfait cafouillage. Ils parlent tous ensemble de choses différentes. Enfin la voix de ma mère se dégage, stridente :

— Allez-vous me laisser parler ?

Six mois de « fatigue » lui ont donné une mine superbe. Elle poursuit dans le silence :

— Joli costume pour faire le joli cœur !… Alors, Jacques, vous dites son fait à ce garçon ?

A pas de souris, sur l'extrême pointe de ses chaussons de feutre, la mère Polin gagne le vestibule. Le vieux se tasse. Ce n'est plus son menton, c'est sa moustache, puis son nez qui repose sur le dossier de la chaise dont il souhaiterait de tout cœur qu'elle devînt paravent.

— Je suis très renseigné, commence-t-il péniblement. Donc, inutile de nier…

— Nous te faisions surveiller, précise M meRezeau. Ton père n'est pas substitut pour rien.

— Ferdinand et toi, vous me donnez bien du souci…

— Heureusement que nous avons Marcel !

Ce discours continue, à deux voix, l'une renforçant l'autre. Nous sommes de très grands coupables, paraît-il. Fred, profitant de ses vingt ans, majorité militaire qui le dispense de toute autorisation, s'est engagé dans la marine, comme simple matelot, sans prévenir personne. Quant à moi, je compromets mes études et je ridiculise ma famille en pelletant du sable sur les quais de la Maine. Je compromets surtout mon avenir et je ridiculise derechef ma malheureuse famille en faisant d'une Ladourd la dame de mes pensées, en m'affichant tous les dimanches rue du Pré-Pigeon. Un Rezeau et une Ladourd ! Quelle aberration ! Les Ladourd ont de l'argent, il faut le reconnaître, mais si j'aime l'argent, ce qui est assez répugnant sans être absolument déraisonnable (M. Rezeau regarde sa femme, une seconde), on peut en trouver plus tard, qui ait moins d'odeur. Plus tard, car je n'ai point l'âge de songer sérieusement à des choses si sérieuses. M. Rezeau s'est échauffé, place une tirade, que ma mère ponctue d'apostrophes… Certes, les circonstances ont changé, certaines positions ont dû être courageusement révisées, certaines nécessités satisfaites. Mais dans un esprit de charité sociale et surtout familiale, dans l'unique but de conserver à la France d'indispensables valeurs et de conserver aux Rezeau cette excellence, cette suprématie spirituelle qui n'abandonne rien au siècle et s'adapte au nom d'une tradition. Puisque les mérites acquis, les fortunes acquises ne défendent plus leur homme, la situation et l'établissement prennent une importance chaque jour plus grande. Ratés et mésalliés n'ont jamais été plus dangereux, car tous les membres de la famille doivent accumuler les avantages de leurs situations et de leurs alliances pour tenir tête à la subversion. Une mésalliance a toujours été une boulette : elle devient une trahison. Au surplus, la révolution et ses avant-gardes, qui voltigent au-devant d'elle sous des uniformes divers, ne sont pas le seul danger. Un contre-courant se produit, fort souhaitable, mais qui charrie le meilleur et le pire. Une foule de parvenus, qui se croient mûrs pour voguer en bourgeoisie, y lancent leur petit bateau, cherchent à se faire prendre en remorque par des imbéciles comme moi. Car je suis un imbécile, doublé d'un ingrat. On sait à quoi riment tous les généreux prétextes dont se couvrent les esprits forts, les esprits qui se veulent avancés et qui sont tout au plus en porte à faux. Ils cherchent à se venger de leur incapacité en épousant glorieusement la jalousie des petites gens ou leur ambition, quand ce n'est pas leurs filles. Faute de pouvoir briller en bonne place, ils vont faire leur ver luisant parmi les médiocres. Ne pas confondre, d'ailleurs, médiocrité subie et médiocrité volontaire. Un Léon Rezeau, une Edith Torure, conservant en leur âme les raffinements d'une éducation qui, que… enfin, je la connais, bien que je feigne de la dédaigner… Un Léon Rezeau, une Edith Torure, voire un Fred, ne déchoient pas dans la mesure où leur médiocrité provisoire est un tremplin qui leur permettra de remonter, par bonds successifs, aux avantages matériels qui garantissent en fin de compte la nécessaire stabilité des élites. Mais que peut-on attendre de moi, de mon esprit de reniement, que n'excuserait même pas une réussite solitaire, au demeurant fort improbable… ?

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