Petite, en effet, la revanche. « Micou ? Elle est chez le dentiste », piaulera Suzanne de sa voix de mouette, sur le pas de la porte. Je n'aurai plus qu'à filer à la Santima pour demander au père de l'absente de m'accompagner jusque chez cette dame Polin, ma logeuse. Et je n'aurai plus qu'à dîner en face de cette inconnue, qui me débitera les mille et une recommandations d'usage sur l'emplacement des cabinets, l'usage des clefs, les nécessités du paillasson et la sacro-sainte heure des repas. A neuf heures, je serai au lit — un lit neutre, ni mou, ni dur, comme la mère Polin — sans éprouver la moindre envie de sortir, d'user de ma liberté toute neuve. Après tout, Micou fait aussi sa période mince : elle prendra peut-être aussi le type rondouillard de sa mère. Et puis quoi, l'amour ! qu'est-ce que c'est que ça, l'amour ? La mer, l'amour, toujours recommencés. De quoi ai-je l'air ? Roudoudou, sentiment, fleur bleue, non, merci ! Perdre ma force, non, merci ! J'allais m'amollir, mais mon ange gardien veille, mon ange gardien m'avertit à temps. Une petite ardoisière de Trélazé ou une arpète de la Doutre, au passage, pan ! comme le vieux tirait les sarcelles, je ne dis pas non. Mais pour les effusions, mesdemoiselles, vous repasserez.
Puisque les inscriptions sont gratuites, je vais m'inscrire à la fois au Droit et aux Lettres. Je suis un garçon sérieux, moi.
Pour la centième fois, au moins, je me dirigeai vers le cabinet de toilette et pour la centième fois je respectai cette coiffeuse encore garnie de tout un nécessaire aux initiales D. Avant moi, la mère Polin avait hébergé une étudiante, qui s'était brusquement éclipsée en lui laissant quelques bagatelles et trois mois de quittances impayées. (Aucun danger avec moi, M. Rezeau expédiait directement son chèque mensuel.) Je ne me servais que du démêloir amputé de trois dents. Un reste de poudre traînait dans une boîte d'ivoirine et, malgré mon inexpérience, je n'ignorais pas qu'il s'agissait d'une poudre pour brunes. Pour rien au monde je n'aurais voulu utiliser cette éponge douce, qui avait certainement mouillé les seins de l'inconnue, qui s'était promenée, pouah ! dans toutes les anfractuosités de son corps. Du reste, je me lavais peu : mon éducation, sommaire sur ce point, me conseillait seulement cette brève rencontre du coin de serviette et du museau.
— Café, café, café ! chanta la mère Polin.
Elle modulait cela, tous les matins, avant de crier à travers la porte : « Hitler a obtenu quatre-vingt-dix pour cent des voix », ou encore : « On juge les incendiaires du Reichstag. » Jamais elle n'entrait dans ma chambre, dont l'armoire et la table de bois blanc avaient reçu une récente couche de Novémail gris-perle. Jamais, je ne la voyais retaper le lit ni mettre en place la housse, taillée dans une fin de coupe de reps grège.
— Café, café !… Dimitrov va s'en tirer, vous savez.
Comme je passais dans la salle à manger, elle ajouta très vite :
— Pas devant la tasse rose. Vous savez bien que c'est la mienne. Bonjour, mon enfant… Mais, qu'attendent-ils, ici, pour juger Violette Nozières ?
Je me contentais d'une tasse verte, à queue cassée, dernier vestige d'un tête-à-tête qui avait dû être un cadeau de mariage. Je bâillais, je m'étirais. L'agrément du lieu, le seul, était qu'on pouvait y faire fi de toutes manières. Mais quel décor à vous faire éternuer ! Un œuf de bois traînait dans le pondoir de la corbeille à laines. Les portraits de feu les trois maris de M mePolin — veuve professionnelle — s'alignaient côte à côte au-dessus du buffet. Partout ailleurs, fixées au petit bonheur, s'étalaient deux cent photographies découpées dans le Petit Courier. Une douzaine d'almanachs des P.T.T. achevaient de masquer le papier. Bien entendu, ne manquaient ni les patins, ni les douilles d'obus remplies de monnaie-du-pape, ni les rideaux au crochet, ni le chat, abonné de la petite caisse et prêt à s'immiscer dans tous les bâillements de placard.
— Ça ne va pas ? s'enquit la veuve, en me voyant touiller interminablement son café au lait, richement nanti de petites peaux.
Ça n'allait ni mieux ni plus mal. Je relisais le cours ronéotypé du prof de Droit romain, étalé sur la table… Le texte de Gaius, dont nous n'avons longtemps connu qu'un abrégé contenu dans le Breviarium Alaricum, nous a été restitué par un palimpseste, découvert à Vérone par Niebuhr en 1816 et paru dans les Ecloga Juris, en 1822, à Paris… Maintes fois commentés, les Institutes de Justinien ont fait l'objet d'une « Explication historique », dont le savant auteur, M. Ortolan… Ortolan ! Un nom à rôtir ! Mais qu'attendez-vous, braises de l'enfer ?
— Vous vous ennuyez, insistait M mePolin. C'est bien de travailler, mais vous devriez sortir un peu.
Je levai le nez et, soulevant un sourcil, observai cette bonne âme, dûment chapitrée à mon endroit, car tout chèque s'accompagnait d'une carte-lettre et toute carte-lettre d'un post-scriptum : N'oubliez pas de me prévenir à la moindre incartade de mon fils.
— Que voulez-vous que je fasse, sans argent de poche ? Je ne tiens pas à avoir l'air ridicule.
Les yeux de mon hôtesse s'attardèrent cinq minutes sur le Petit Courrier, tandis que son râtelier se battait avec une tartine de pain grillée. Puis sa langue franchit de nouveau ce barrage :
— J'ai rencontré M meLadourd. Elle m'a demandé pourquoi vous ne veniez jamais la voir.
— Ça n'emballe pas mes parents.
Petit travail de sape. D'abord, j'excitais chez cette dame, fort amie des Ladourd, une légère animosité contre le signataire du chèque mensuel. Ensuite cette information, dûment colportée, indisposerait également les Ladourd. Je n'aurais pas pu dire pourquoi, mais je préférais que Ladourd et Rezeau ne s'aimassent point trop. Des Ladourd chers aux habitants de La Belle Angerie me seraient devenus moins sympathiques. Si je ne pensais pas devoir aller chez eux, c'était mon affaire. Les Américains tiennent à leurs Réserves, où il est interdit de chasser. Les provinciaux tiennent à leurs musées, où ils ne mettent jamais les pieds, peut-être par crainte de s'apercevoir que les pièces rares sont fausses ou de moindre valeur qu'ils ne le supposaient.
— Je file au cours, madame.
Or, pour une fois, je n'allais pas au cours, mais au Mail.
Cette sagesse morne est une attente. Ma retraite se prolonge : volontaire, cette fois. Il s'agit de savoir ce que je veux et ce que je peux. S'il ne tenait qu'à moi, j'irais séance tenante revendre chez un bouquiniste mes manuels de droit, je prendrais le train pour Paris, j'essaierais de me faire embaucher quelque part. Mais l'aventure ressemblerait beaucoup trop à une fugue. Essayons de tenir un an. Voilà qui me permettrait d'enlever un premier certificat de licence ès lettres. Et pourquoi pas tenir trois ans ? Après tout, j'aurais l'alliance désirée, et celle que veut mon père par-dessus le marché. Oui, mais trois ans, quel siècle à mon âge ! Il m'est pénible de devoir mes études à la fortune des miens. Certes, je ne suis pas assez sot pour regretter l'instruction qu'ils m'ont donnée, mais maintenant que je parviens à l'âge d'homme, j'aimerais me devoir le reste. J'ai toujours jalousé les boursiers, à qui nul ne peut dire : « Vous avez eu de la chance d'être un fils à papa. » J'envie les « dispensés de cours », qui travaillent chez quelque notaire et potassent toute la nuit. Non que j'aime jouer la difficulté : j'ai seulement horreur de la mentalité de ces petits séminaristes qui simulent une vocation sacerdotale pour se faire offrir le collège et s'esbignent le lendemain du bachot. Leur mauvaise conscience sera demain la mienne. L'abomination de la désolation, ce n'est pas d'être un transfuge, ni même un ingrat. Tout le monde l'est plus ou moins. L'abomination, c'est d'être un faux homme nouveau. On peut tromper les gens, on ne se trompe pas soi-même. Ceux qui prétendent le contraire ont sans doute la chance de pouvoir domestiquer leur orgueil. Moi pas. C'est pourquoi cet orgueil s'irrite. Interminable jeunesse ! Pourquoi faut-il si longtemps exister avant de vivre, demander avant de prendre, recevoir avant de donner ?
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