— Viens là, poulette.
Non, ce n’est pas ma mère. C’est M. Heaume qu’entourent Caré, le docteur Clobe, Calivelle et le brigadier, tous consternés. Ma mère, d’ailleurs, n’est pas loin : on y voit comme en pleine soleillée et tout le monde peut la découvrir plantée devant la plomberie, serrée contre Hacherol qui suit avec terreur la progression de l’incendie, en marche vers sa maison. C’est bien le moment de s’afficher ! Injustice ou justice, je ne sais, mais je me sens une fois de plus soulevée, hérissée : sans la scène qu’elle lui a faite hier, Papa ne serait pas sur son échelle. Sa décision était prise (nous ne saurons jamais laquelle), ses affaires en ordre, sa disparition imminente… Rien de changé, certes ! Il part toujours. Mais ce n’est plus mon père, tendre et désespéré, qui choisit une fin — ou une fuite — discrète, c’est son démon qui s’est emparé de l’affaire, qui a mis au point le saut en enfer.
— C’est la fin de tout ! balbutie Caré, près de moi.
La fin, oui, la fin. Une fin digne de lui. Une sorte d’ascension : on ne retrouvera pas son corps. Et c’est moi qui le condamne. Moi. Car enfin, si je n’existais pas, si je ne savais pas, il pourrait s’en tirer comme il s’en est tiré les autres fois : avec des félicitations émues et une médaille. Il pourrait même recommencer. Mais il sait qu’il ne me surprendra pas deux fois, que je n’ai plus le droit de me taire… Mon point de côté revient, intense. À peu près folle, j’éclate de rire. Le brigadier dit à M. Heaume :
— Cette fois, nous avons des éléments pour l’identifier. Demain, nous saurons d’où est parti le coup de téléphone…
Et M. Heaume répond, en me tapotant une main :
— J’aimerais voir comment il est fait, ce salaud !
Il ne voit que lui, il n’a que lui devant les yeux ! Il est tout à la pointe de l’échelle, sur le dernier coulisseau auxquels ses mouvements donnent un léger ballant. Un instant le brasier s’est divisé, s’est laissé couper en deux flots de topaze, séparés par une zone plus sombre, couleur de poix. Mais la terrible fertilité de la flamme l’emporte. À moitié cuit, Papa descend trois échelons. Une seconde explosion secoue les toits, une nappe de feu nouveau s’avance vers lui, le force à descendre encore deux échelons. De l’autre côté, l’ancienne pompe, remise en batterie, toussaille, crachote ce qu’elle peut, imbibe les façades et les toits pour essayer de circonscrire le fléau. Ailleurs, deux chaînes de seaux expédient quatre fois par minute leurs dix litres d’eau, aussi ridiculement impuissants que dix larmes dans un haut fourneau. Des communes voisines, les secours ne peuvent pas arriver avant une demi-heure. Il y a longtemps que le puits numéro cinq (une invention de Papa, ce numérotage) est vide et que les tuyaux, dont chaque raccord s’entoure de petits jets d’eau, ont dû être allongés d’un autre côté ! De nouveau, la pression baisse… Soudain une lucarne de la maison contiguë au garage se met à vomir noir : Papa, cramoisi, roussi, enduit d’une sueur visqueuse où s’est délayée de la cendre, se laisse glisser à terre et décrète :
— La part ! Rien d’autre à faire, crie-t-il. Abattez la remise d’Arthur : le feu y court. S’il la dépasse, les maisons du coin ne vaudront pas cher. Moi, je vais noyer les toits.
Déjà il empoigne une hache, fait raccourcir et déplacer l’échelle.
— Chapeau ! Quel type, ton père ! murmure M. Heaume dans mon cou. Eh bien ! Célinotte, tu en fais une tête. Qu’est-ce qu’il y a encore ?
*
Ce qu’il y a ! Regardez celui-ci qui s’avance, qui fend la foule, un curieux objet à la main. Écoutez-le crier :
— Méfiez-vous ! Chez moi aussi on a essayé de mettre le feu. Hé, Bertrand !
C’est Botraux, le fermier de La Courre — dont les bâtiments bordent la route du Louroux. Lamorne est déjà sur lui.
— Qu’est-ce que vous dites ?
— Un miracle, braille l’autre, que je sois passé dans ma grange ! Voyez-moi ça : une bougie fichée dans une éponge imbibée de pétrole et posée sur ma paille. La bougie était aux trois quarts consumée : une demi-heure plus tard, la baraque flambait…
— Mais alors, dit M. Heaume, il s’agit d’un vrai système à retardement. Donc le coupable cherchait un alibi. Donc…
— Donc, il est parmi nous, jette la seule voix qui devrait se taire. Quel meilleur alibi que d’être au feu, cette nuit ?
Répondant à l’appel de Botraux, Papa s’avance hâtivement jusqu’à nous, sa hache sur l’épaule. Parade ? Bravade ? Abandon ? Un peu de tout sans doute. Ils sont tous là, les Bertrand Colu : le forcené qui donne un dernier coup de boutoir, le roublard qui sait que la vérité est souvent un abri pour celui qui l’énonce, le désespéré qui une fois de plus fournit un signe, essaie de se trahir.
— Je crois que vous avez raison, murmure le brigadier.
De saisissement, les voilà tous figés… L’incendie n’éclaire plus que des visages fermés, craintifs. M. Heaume me souffle dans le cou, avec passion, tandis que le docteur Clobe le regarde par en dessous et que mes jambes deviennent molles. Il suffirait d’un rien, d’un mot de plus pour rassembler les soupçons qui tourbillonnent encore dans le vide, et mes yeux qui ont enfin rencontré ceux de mon père le repoussent en arrière… le repoussent, le repoussent. Qu’il se livre, je ne le permettrai pas. Qu’il échappe, je ne le permettrai pas. Il le pourrait peut-être, mais ma présence même lui interdit toute défaillance. Et c’est pourquoi mes yeux le quittent, se fixent sur ces colonnes de flammes qui montent, qui s’épaississent toujours. Te souviens-tu, Céline, des questions d’histoire sainte ? Comment mourut Samson ? demandait le vicaire, une main glissée dans la ceinture et l’autre touchant le pompon noir de sa barrette. Et Céline répondait : Il secoua les colonnes du temple et périt sous leur chute…
— Bertrand, Bertrand ! crie Ralingue, débordé.
Large l’épaule ! Et sur l’épaule, toute luisante, la hache ! Papa se retourne.
— Excusez-moi, dit-il. Le feu n’attend pas. Nous verrons ça demain.
Un pas. Il ne me voit plus, il ne me verra plus, il ajoute :
— Va donc te coucher, Céline…
Pour ne pas voir ce qui suit, je sais ! Mais c’est une grâce que je ne peux m’accorder. Vite ! qu’il fasse vite ce qui lui reste à faire ! On s’assemble, on s’agite, on se pousse… Botraux est au milieu du cercle, et Calivelle, surexcité, tend la main en répétant :
— Montrez-moi, montrez-moi…
Allons ! C’était bien l’heure ! Ce bout de bougie, planté dans son éponge, vaut une signature. Il hésite encore, l’instituteur, il ne sait plus très bien où il a déjà vu une bougie semblable plantée dans son bougeoir de cuivre guilloché… Pourvu qu’il ne me regarde pas ! Mes jambes me refusent tout service, je suis suspendue au bras de M. Heaume qui s’étonne et s’alarme : « Tu es crevée, Céline, tu devrais obéir à ton père. » Mais Calivelle a toujours en main ce bout de bougie qu’il retourne dans tous les sens, encouragé par Lamorne qui murmure : « Ça vous dit quelque chose ? » et, là-bas, au lieu de remonter directement sur son échelle, le sergent Colu s’attarde à des parlotes où il est question d’eau, de la nécessité de jeter la crépine dans un autre puits… Le voilà qui se met à courir en criant : « J’y vais ! », mais c’est pour disparaître du côté de la Coopérative agricole — où il y a, en effet, un autre puits, — en traînant des mètres de tuyaux… Il n’aura jamais le temps ! Calivelle me regarde, s’enhardit, ne semble plus retenu que par la crainte de dire une énorme sottise. Il se souvient, oui, il avait même dit : « Vous avez de beaux chandeliers anciens » ; il n’a pas pu ne pas remarquer ces bougies que nous fabriquions nous-mêmes, comme dans les temps, avec la cire de ce qui fut nos abeilles… Papa revient, il court, il jette sa hache, il crie :
Читать дальше