— Que tu es laid, Colu ! Avant notre mariage, tu étais seulement niais, mais tu es devenu immonde… Ce crapaud noir ! Figurez-vous que ça m’aime ! Ça ose ! Ça rêve de me baver dessus.
— Ta fille est là, putain !
Bertrand Colu, mon père, s’est ébranlé d’une seule masse. Il fonce dans cette nappe suffocante où tous les objets s’estompent. Sa lourde main rate de peu M me Colu qui s’adosse à la cloison, terrorisée, se couvre la tête de ses bras, mais trouve en elle encore assez de rage pour crier :
— Ma fille, oui, ma fille… Pas la tienne ! Fous le camp. Tu n’as rien à toi ici, sauf ta belle gueule.
— Viens, Papa, viens. Allons faire cette course…
Il faut l’emmener à tout prix. Tout son visage se contracte. Il s’enracine, hypnotisé par cette huile qui goutte encore, qui file, qui flambe à fleur de braise, et par cette femme dont les cris, en lui, font le même ouvrage. Enfin il cède, se laisse remorquer par ce pan de veste où sont plantés mes ongles, s’évade avec moi dans la fraîcheur d’une queue d’averse.
*
Je ne sais où nous allons, je marche sur des œufs. Ce clignement d’œil, ce sourire sec qu’elle a eus, au dernier moment, à mon intention, m’exaspèrent. Elle était de sang-froid ! Elle suivait l’avis de Julienne. À ce moment, je la condamne, bien plus que lui. Cet homme qu’elle déteste est haïssable, mais elle ne le déteste pas pour le bon motif — qu’elle ignore, — elle le déteste pour la raison même qui m’empêche si fort de le haïr : parce qu’il est mon père. Car il l’est… Sa « révélation » ne m’effraie pas, ne me fait ni chaud ni froid. Si, par invraisemblance, elle était vraie, elle serait fausse quand même : il n’y a de vraie paternité que par adoption filiale. Contrairement aux lois, ce sont les pères qui sont reconnus comme tels par leurs enfants, et la preuve qu’ils réclament n’est pas celle du sang, mais celle de sa chaleur. Du reste, on va me rassurer :
— Ce n’est pas vrai, murmure Papa. Le soir de son mariage, ta mère était…
Une pudeur un peu sotte lui interdit le mot. Il cherche, il trouve une formule exquise :
— Elle était comme tu es, toi, ma Céline.
Stop. Il vient de me prendre le poignet et m’oblige à m’arrêter devant la bijouterie ou, plus exactement, devant le bazar du fils Sigismond qui fait aussi l’antiquaire et tient un petit rayon de bijouterie. Papa secoue le bec-de-cane, en principe bloqué jusqu’à deux heures, et Sigismond vient lui ouvrir, comme il ouvrirait à n’importe quel client qui insiste un peu.
— Attends-moi.
Il ne s’agit pas d’une brusque fantaisie, mais d’une opération bien préméditée. À travers la vitrine, je vois Papa extraire de sa poche la liasse de Lucas, y rajouter quelques billets pris dans son portefeuille et troquer le tout contre un petit paquet que lui remet Sigismond. Aussitôt sorti, il me le glisse dans la main.
— Pour tes dix-sept ans, dit-il. Je ne serai plus là… Maintenant rentrons.
Sa voix tremble. Bien plus que ce qu’il y a sous le papier de soie, j’aimerais savoir ce qu’il y a sous cette phrase. Mais il n’ajoutera rien : le sait-il lui-même ? Cependant j’ouvre le petit paquet qui pèse si lourd pour un si faible volume et je reste bouche bée… Quoi ? Ce n’est pas sérieux. Il y a là une montre d’or avec son bracelet d’or comme personne n’en a jamais eu dans la famille, où l’argent est sacré, où un tel cadeau — plus encore que les incendies — restera comme une preuve d’un dangereux égarement. Une preuve éblouissante et qui me fait ciller, très vite, sur des yeux troubles ! Encore une fois, je ne trouve pas de mots pour le remercier. J’essaie de l’embrasser, mais il me repousse doucement. En quelques secondes, son visage s’est pétrifié. Je n’aime pas ce souffle court. Ces mains crispées. Ces prunelles de verre. Cette mâchoire contractée, qu’il entr’ouvre un instant pour gronder :
— Céline, Céline, elle me hait parce que je suis un monstre. Mais je suis un monstre parce qu’elle me hait.
Il trébuche et se retient à mon épaule, où sa main reste posée, jusqu’à la maison. Mais là, dès le seuil, il me quitte brusquement pour regagner son bureau où, jusqu’au soir, il rangera, froissera, déchirera du papier. Hostile et farouche, je regagne la salle commune.
— Alors ? dit ma mère qui mange tranquillement. Qu’est-ce qu’il te voulait ?
Mon bracelet-montre, qui étincelle, répond pour moi. M me Colu me happe le poignet, reste sidérée.
— Il est fou, dit-elle. Ça vaut au moins…
Le chiffre est trop gros pour lui sortir de la bouche. « Il est fou », répète-t-elle, si absorbée qu’elle oublie que je n’ai pas déjeuné. Elle a soudain l’air vague, le regard en dedans des gens que la réflexion creuse, qui commencent à aller au fond des choses. Inquiète, mais comblée, je tourne la main dans tous les sens, sous tous les angles ; je regarde luire mon bracelet. Ce qu’il vaut ? Je le sais. Il vaut douze ruches. Et, de I à XII, il marquera ses douze heures, comme le jardin montrait ses douze ruches. Et des milliers de secondes s’y poseront, toute ma vie comme des abeilles. Quelle pointe de lucidité, Papa, dans ton délire ! Tu as rendu ton miel inépuisable.
Deux comprimés pour lui, deux pour moi : je croyais pouvoir dormir tranquille et ce fut, en effet, d’un sommeil total, sans rêves — ce qu’on appelle chez nous « l’œil de glu », — que parvint à me tirer la sirène. Non sans mal : j’hésitai bien cinq minutes entre le cauchemar et la réalité. Mais la sirène, de ses grandes dents sonores, sciait la nuit comme une bille d’ébène. Soudain, elle me coupa en deux… Personne à gauche, personne à droite. Mais la porte ouverte, la lumière dans la salle et ma mère dans la glace, furtive, glissant vers la fenêtre sur de hâtives pantoufles. Le sommier fit raquette, m’expédia comme une balle, et, pieds nus, chemise et cheveux fuyants, j’arrivai dans la salle en criant :
— Où est Papa ? Où est Papa ?
— Ne t’affole donc pas, dit ma mère qui soulevait le rideau. Il est parti au Louroux depuis une bonne heure.
— Au Louroux ! Pourquoi au Louroux ?
Par les deux trous de ses remontoirs, le visage rond de la pendule me regardait fixement. L’aiguille se rapprochait du II. Et je m’étais couchée à neuf, harassée, les tempes battantes, espérant tout du gardénal. Quelle naïveté ! Ce demi-tour de cadran, j’allais le payer cher.
— Je viens de me relever, expliquait posément M me Colu. Il y a un feu important au Louroux, d’où on a téléphoné pour réclamer du secours. Ralingue est venu tirer ton père du lit et ils sont partis ensemble vers minuit et demi. La sirène a hurlé à ce moment-là, mais tu n’as rien entendu : tu dormais comme un loir.
Je respirai un peu. Ralingue l’avait tiré du lit… et il s’agissait d’un incendie lointain, au Louroux. Après tout, il y a des feux naturels et il était parti bien souvent prêter main-forte à quelque commune voisine sans m’inquiéter. J’osai même penser : « Dans un sens, il va pouvoir se satisfaire un peu, sans faire de mal. » Mais non, non, il y avait trop de coïncidences, et la sirène hurlait toujours.
— Ont-ils besoin d’autres hommes ? Je me demande pourquoi ça recommence. Entends-tu comme on piétine ?… Mais où vas-tu ?
Des piétinements ! J’entendais même des appels. Toute mon angoisse revenait, décuplée. De neuf à douze, on peut faire beaucoup de choses et, notamment, la navette de Saint-Leup au Louroux. Or, dans la chambre, il y avait cette première preuve : deux points blancs par terre, deux cachets un peu délités. J’étais battue avec mes propres armes ! Il les avait bien mis dans sa bouche, les comprimés, avant de siffler son verre devant moi. Mais il les avait poussés sous sa lèvre supérieure ou dans un coin de joue en avalant seulement l’eau et, une fois partie cette idiote de Céline, il les avait tout bêtement recrachés. Sans plus réfléchir, je me jetai dehors, toujours en chemise et pieds nus. Autre preuve, preuve décisive : ce vélo, posé contre le mur et couvert de boue fraîche. D’ailleurs, on criait au bout de la rue, dont les portes claquaient les unes après les autres :
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