— Et, quand je l’éteins, c’est comme si j’éteignais ce qui est là.
Autre coup de poing dans le sternum. Puis une sorte de rugissement :
— Et ce qui est là, ce qui est là, c’est ta garce de mère !
Il ne parlera plus de la journée, mais, en trois phrases, il en a dit plus que la veille.
*
Lundi. Avant de mettre le pied sur la descente de lit, Maman se retourne pour me souffler dans le nez :
— Enfin, Céline, que se passe-t-il ? Tu m’avais laissé espérer…
Rien, je ne lui ai rien laisse espérer. Son programme n’est pas le mien. Mais je ne peux combattre sur deux fronts. Mieux vaut mentir :
— Laisse-moi donc faire…
Le ton — mystérieux — lui suffit, lui laisse croire à je ne sais quelle manœuvre et, gratifiée de trois baisers sur la tempe, je peux me renfoncer dans les draps pour savourer cette heure de grâce, ce rab de nuit où s’éteint enfin la veilleuse qui brûle dans ma tête. Une fois levée, plus de moue, plus de soupir, plus d’observation pour m’empêcher de rejoindre Papa. On ne me demande pas d’aider au ménage. Au contraire, on me pousse vers le bureau en murmurant : « Va, va ! » d’une voix complice.
Dure journée, d’ailleurs. Le temps, qui se fixe à la pluie, interdit toute sortie, et les comptes de fin d’année font défiler devant mes yeux de longues colonnes de chiffres, d’interminables additions que mon père cède volontiers à son « aide-comptable ». Mais je serai récompensé : à quatre heures, le jour meurt, et Papa repousse ses livres. Écoute-moi, Céline… Je suis assise, par terre, à ses pieds. Soudain, il ajoute à la formule rituelle : « Prenons les choses par le commencement. » Et d’un seul jet, deux heures durant, il me refait le récit de l’avant-veille. Le même, plus étoffé, enrichi d’une foule de détails où prend place l’épisode oublié ( ?) de l’incendie Daruelle. Pas un mot, toutefois, sur la mort de la vieille Amélie. Et toujours pas de commentaires, pas de réflexions sur les causes ou les conséquences. Mais sa voix, son regard, son visage deviennent sombres. Après la fuite de Besson, le récit s’arrête net. Le temps de compter jusqu’à cent, au moins, et il se violente pour articuler, en deux temps :
— Voilà. Logiquement…
Touchons-nous au port ? Allons-nous connaître cette terrible logique de Néron de village, d’autant plus implacable qu’elle est fausse ? Non. Il achève cette phrase qui semble proférée par un autre que lui :
— Logiquement, nous devrions avoir à déplorer d’autres victimes.
— Qui ?
Coup d’œil égaré. Ou irrité. Il se redresse, hausse imprudemment le ton.
— Est-ce que je sais ? Ça m’est égal. Celui qui m’a flambé le cuir, je ne l’ai pas choisi. L’amant de ma femme, je ne l’ai pas choisi. Mes clients, je les rencontre. Ceux-là aussi… D’ailleurs, tranquillise-toi, il n’y aura pas de prochaine fois.
Il se soulève et répète âprement :
— Non, pas de prochaine fois.
Puis il retombe, accablé. L’obscur travail qui se fait en lui n’est pas terminé, mais l’a déjà bien rongé : tout son visage se fendille, ce qui reste de ses sourcils devient blanc. Et voilà que ses prunelles donnent l’impression de tourner sur elles-mêmes ; son dentier se met à grelotter, sa bouche s’ouvre, se distend, reste béante. On dirait qu’il vient de faire une horrible découverte.
— Céline, Céline, tu devrais tout droit aller me dénoncer : je suis un danger public ! Un danger public !
Enfin ! Il s’en rend compte enfin ! Mais il s’indigne trop fort et ma mère est trop près : qu’elle entende et nous serions frais ! À deux mains, je bâillonne cette bouche qui me baise aussitôt la paume. D’ailleurs Papa se reprend très vite, me jette un regard de reproche comme si j’étais responsable de cette indécente faiblesse, se remet à ses comptes, très froid. Mais son dentier continue à grelotter.
*
Mardi. Depuis le matin, il traîne une chape de plomb, il a le pas lent, l’air funèbre qui convient aux porteurs de cordon. Encore un jour fait de la même matière triste. Encore la pluie lavant de gris le bleu sombre des ardoises luisantes. Encore les mêmes chiffres, la même nuit, le même récit. Toujours économe — ou à court — d’imagination et de mots, il réemploie des passages entiers des précédents : à croire qu’il les a appris par cœur. Tout se passe comme s’il lui avait fallu s’approcher par étapes de ses propres souvenirs et vaincre une végétation sournoise où ils étaient mieux enfouis que des ruines dans la jungle ! Cette version, où figure la mort de la vieille Amélie et qui, d’après la pendule, a duré quatre-vingts minutes, est sans doute complète. Sans doute aussi la dernière.
— Tout cela est abominable. Je ne t’en reparlerai plus. Je sais ce qu’il me reste à faire.
Sa tête tombe entre ses mains. Je sais ce qu’il me reste à faire… Moi aussi. Nouvelle nuit blanche en perspective. Mais, ce soir, ce ne sont pas les allumettes, ce sera le gardénal que je cacherai.
*
Mercredi. Plus rien. Il a parlé, il ne parlera plus. Ce qui reste dans l’ombre y restera définitivement. Mon père n’est plus qu’un figurant, une doublure de lui-même. Qu’il ait pris une décision, cela ne fait plus de doute. Tout à l’heure ma mère, extasiée, a pu l’entendre comme moi. Il avait laissé ouverte la porte du bureau, il téléphonait à un inconnu, d’une voix glacée :
— Céder, non… Enfin c’est à voir. Pour l’instant, je voudrais seulement faire estimer mon portefeuille.
Le « temps couvert » dont parle la météo n’est ici qu’un relais entre deux averses : je connais mon pays, je sais ce que promet cette odeur de pierre mouillée qui glisse entre un tapis de flaques et un ciel fluide, rapide, écorché par l’angle des toits. Également significatifs, ce frissonnant plus cinq qui sait atteindre la peau sous la laine, la moelle dans l’os, et ce calme frais qui s’accorde si bien avec l’obscurité pour renforcer le moindre son. On peut entendre craquer les cuisinières encore tièdes, dont le métal se rétracte. Toutes les vitrines sont opaques, même celle de La Couleuvre, qui n’échappe pas aux fermetures hâtives de l’hiver. On se couche partout : derrière une jalousie se déshabille l’ombre d’une fille penchée sous le poids de ses seins.
— Elle en a un paquet, celle-là ! dit M. Heaume.
Il est venu me chercher tout à l’heure, vraiment colère et braillant haut : « Non, mais, Céline, tu me laisses complètement tomber… Allez, ouste ! Monsieur Colu, je vous l’enlève. » Comment refuser ? Pour déchiffrer les mimiques, il ne semble pas très fort ou c’est moi qui ne sais pas utiliser la grimace. Il a bien fallu y passer et je me laisse traîner, anxieuse, cherchant un prétexte pour écourter la séance. L’après-dîner, c’est l’heure dangereuse entre toutes ! Cet homme prostré que je laisse à la maison, il a un fusil, des cartouches ; il a des cordes dans le grenier, un puits dans son jardin. Et une femme dans la maison qui le guette, qui peut à tout moment faire un éclat et réveiller le fauve. Non, décidément, je ne peux pas m’attarder. Mais comment faire ? M. Heaume pique sur le château, par le chemin de Noisière. Satisfait d’avoir retrouvé mon oreille, il pérore sans pouvoir deviner à quel point ce qu’il dit m’est pénible :
— Ai-je assez couru pour ces bougres de gosses ! Enfin le parquet a décidé de les laisser tranquilles. Ton médaillé de père va être content… Tu sais que Simplet est rentré ?… Et tu as vu que la noce Dernoux s’est passée sans incident : les traditions se perdent ! C’est dommage : ils avaient tous une si belle trouille !… À quoi penses-tu ?
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