— C'est au rez-de-chaussée.
Morgane se sent un peu anxieuse; sans doute la mise en garde de Bertrand. Pourtant, il n'y a aucune raison pour que ça se passe mal. Et puis, ça ne durera pas longtemps. C'est juste une bonne action, comme elle en accomplit de temps à autre histoire de revenir sur terre, dans le vrai monde.
Aubin l'attend dans la pénombre du hall, devant la porte de son appartement. Il ne ressemble pas au portrait qu'elle s'en faisait. Un homme jeune, grand, qui pourrait être séduisant. Qui a dû l'être. Brun, aux yeux profondément noirs, barbe de trois jours.
Morgane ôte ses lunettes, lui adresse un sourire timide. Celui d'Aubin est plus assuré. Ils se dévisagent, sans un mot.
— J'ai beaucoup de chance, dit-il enfin.
Le sourire de Morgane s'élargit.
— Je passais dans le quartier, je me suis souvenue de votre adresse.
— Vous passiez dans le quartier? Ça, ça m'étonnerait beaucoup!.. Mais c'est encore mieux… Par ici.
Appuyé sur ses béquilles, il la précède dans le couloir.
— C'est pas terrible, prévient Aubin. Petit trois-pièces, avec vue sur rien. Bienvenue chez moi, Morgane.
Elle s'octroie une place au milieu de l'antique canapé tandis qu'il s'assoit dans un fauteuil et pose ses béquilles sur le sol. À la lumière de cette pièce, elle voit mieux les cicatrices sur son visage et ses avant-bras. Sentiment de répulsion qu'elle tente de ne pas laisser transparaître.
C'est une actrice, après tout.
— Quelle surprise, dit-il. Si je m'attendais à vous voir ici…
— Vous m'avez bien proposé de passer, non?
Il se marre.
— Exact! Mais c'est un peu comme si j'avais demandé à Dieu d'apparaître devant moi. Je ne suis pas certain qu'il se serait présenté à mon domicile!
Elle rit à son tour.
— Je suis plus accessible que Dieu, je crois.
— Ça se dirait bien… Désolé, c'est un peu en désordre, mais je ne pensais pas avoir la moindre visite aujourd'hui.
— J'ai hésité, avoue Morgane. Et mon chauffeur voulait absolument venir avec moi!
— Je comprends, répond Aubin. Il a sans doute peur que je vous séquestre pour obtenir une rançon. Ou que j'abuse de vous…
Le sourire de Morgane s'évanouit, celui d'Aubin devient carrément inquiétant. Son sourire et son regard.
— C'est parce qu'il ne me connaît pas, ajoute-t-il au bout de quelques interminables secondes. Sinon, il saurait que je suis incapable de faire du mal à une mouche… Et que l'argent n'a aucune espèce d'importance pour moi. Je vais mourir, alors qu'en ferais-je?
La gorge de Morgane se serre, elle essaie de se décontracter.
— Je vous sers quelque chose? propose Aubin.
— Laissez, je ne veux pas vous obliger à vous lever.
— Aucun problème, assure-t-il.
Il délaisse ses béquilles, se dirige vers un buffet en boitant.
— J'arrive à marcher sans mes cannes, mais seulement pour quelques pas. Vous buvez quoi? J'ai pas grand-chose, remarquez…
— Du whisky, peut-être?
— Ah non! Plus de whisky chez moi. C'est à cause de lui si je suis dans cet état. J'ai des bières au frigo… du Martini, du Carthagène…
— C'est quoi, le Carthagène?
— Une spécialité des Cévennes. Ça vous tente?
Elle hoche la tête, il apporte la bouteille et deux verres.
— Votre lettre m'a beaucoup touchée, confesse soudain la jeune femme. Je… Je l'ai trouvée à la fois belle, drôle et… bouleversante.
— Merci, dit-il en remplissant les verres. Je vais chercher des glaçons.
— Laissez-moi y aller à votre place, conjure Morgane.
— Ok, la cuisine est derrière vous.
Elle s'éclipse, heureuse d'échapper à son regard qui la met mal à l'aise. Pourtant, elle ne peut regretter d'être venue. Elle avait envie de le rencontrer, sans trop savoir pourquoi. Un mois auparavant, elle a reçu une lettre dans laquelle il lui confiait qu'il allait mourir et que son rêve était de la rencontrer avant le grand saut vers l'inconnu.
Un appel qui ne l'a pas laissée insensible. Une lettre magnifique, relue plusieurs fois. Dans laquelle il parlait plus d'elle que de lui. Avec des mots profondément justes et troublants.
Ce n'est pas la première fois qu'elle se rend au chevet d'un malade en fin de vie. Mais c'est la première fois qu'elle le fait en dehors d'un hôpital. En catimini, presque.
Elle ouvre le congélateur qui ne contient que des bacs à glaçons, cherche dans les placards un récipient où les verser.
Quand elle revient dans le salon, Aubin n'a pas bougé.
— Vous ne devez pas avoir l'habitude de faire ça, dit-il.
— Faire quoi? Aller chercher des glaçons ou rendre visite à des inconnus?
— Les deux.
— C'est vrai. Pour les inconnus, pas pour les glaçons.
— Vous n'avez pas de domestiques?
— Je déteste ce mot!.. J'ai quelqu'un qui s'occupe à plein temps de ma maison, c'est vrai. Une dame charmante qui vit chez nous. Et puis mon chauffeur.
— C'est déjà pas mal, conclut Aubin en levant son verre.
Elle manque de dire à votre santé , se retient juste à temps.
— À quoi on trinque? demande-t-elle.
— A vous. A votre sourire… Désarmant, fascinant.
— Le vôtre est pas mal non plus.
Elle n'en revient pas. Comment a-t-elle osé dire ça?
Elle joue son rôle à merveille.
Non, il a réellement un beau sourire. Si on parvient à occulter le reste du visage.
— Il me reste au moins ça, soupire Aubin.
— Ça s'est passé comment? interroge Morgane. Enfin, vous n'êtes pas obligé de…
— Ça ne me dérange pas. Je me suis pris une cuite et un mur à cent kilomètres heure au volant de ma bagnole.
Il maîtrise l'art d'aller droit au but.
— Mais… Mais vous me dites dans votre lettre que…
— Que je vais mourir? C'est vrai. Après l'accident, je suis resté plusieurs mois à l'hosto. Ils m'ont opéré sept fois pour essayer de recoller les morceaux. Ensuite, il y a eu la rééducation. Et un an et demi après ma sortie, j'ai appris que j'avais chopé une saloperie pendant mon séjour. C'est elle qui est en train de s'occuper de moi. De me tuer à petit feu… Il ne me reste plus très longtemps. Un an, peut-être… Ou moins. C'est fou comme c'est dangereux l'hosto! Il y a tout un tas de merdes qui traînent partout.
Morgane hésite, mais curieusement, elle brûle de savoir.
— Pourquoi?… Cette cuite?
— À cause de vous.
Elle a l'impression que le ciel vient de lui tomber sur la tête, mais elle a dû mal entendre.
— Pardon?
— Eh oui, Morgane, c'est à cause de vous si je me suis pris ce putain de mur de plein fouet. C'est à cause de vous si je vais mourir.
Sa voix n'est pas menaçante. Seul son sourire a disparu. Morgane s'est figée, un frisson se promène le long de sa colonne vertébrale.
— Je vois que vous ne vous souvenez pas de moi…
Il lui raconte. Le film, le caprice de la star refusant que cet inconnu joue à ses côtés. Morgane se décompose, elle a les doigts sur le biper. A force de trembler, elle va finir par appuyer dessus. Un instant, elle imagine Bertrand défonçant la porte et a envie de rire. La seconde d'après, elle imagine Aubin qui se jette sur elle avec un couteau de cuisine pour lui dessiner le même visage; et elle a envie de s'enfuir.
Tout se bouscule dans sa tête.
— Voilà, conclut Aubin. Vous savez tout.
Elle reste tétanisée en face de lui, il se remet à sourire.
— Détendez-vous, je ne vais pas vous étrangler!
— Je suis… désolée.
— J'en suis sûr. Je vous avoue que je vous en ai voulu. À mort.
Morgane ne va pas tarder à lâcher son verre. La façon dont il a dit à mort…
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