— Regarde la porte!
Il se pétrifie à son tour. Pas de poignée à l'intérieur.
— Le salaud… murmure Marc.
Il confie la lampe à Morgane.
— Tiens-moi ça!
Il prend son élan, se fracasse l'épaule contre l'obstacle, attend quelques secondes avant une nouvelle tentative. A cinq reprises, il essaie de faire céder les gonds.
Morgane l'observe sans un mot. Une larme coule sur sa joue.
— Ce fils de pute nous a enfermés ici! s'écrie Marc avec rage.
Il donne plusieurs coups de pied, s'acharne comme un dément. Puis, enfin, il abandonne et reprend son souffle.
Alors, il songe au dictaphone. Il l'a repéré au fond de la pièce, posé sur la cheminée. Il a un instant d'hésitation; une mauvaise blague, ou…?
Il trouve enfin le courage d'enfoncer la touche play . Dans l'obscurité, la voix d'Aubin prend des allures maléfiques.
«Chère Morgane, tu es arrivée à destination. J'espère que mon petit cadeau te plaît? Toi, dans toute ta splendeur. Je suis certain que tu adores t'admirer, tu vas être servie.
Ces photos retracent ta carrière depuis douze ans. Il y a douze ans, tu devenais une star. Et il y a sept ans, nous nous sommes rencontrés…»
Morgane reçoit soudain le faisceau de la lampe en pleine figure. Elle ne peut voir les yeux de Marc mais imagine sans peine ce qu'ils expriment en cette minute. L'incompréhension, la colère. La haine, peut-être?
«Nous nous sommes rencontrés, mais tu ne t'en souviens sûrement pas. Tu étais trop occupée à penser à toi, trop occupée à réussir.
Moi aussi, j'étais un acteur. Oh! Un débutant qui n'avait tenu que quelques tout petits rôles. Mais ce jour-là, ce jour de mai 1984, la chance a croisé mon chemin.
J'ai été choisi pour le rôle principal dans le film d'un célèbre réalisateur. Un rôle à tes côtés. Le rêve, quoi…
Le metteur en scène avait trouvé que je correspondais au personnage, que j'étais l'acteur idéal.
Sauf que… Sauf qu'après avoir vu mes essais, tu as refusé que ce soit moi qui tienne ce rôle. Est-ce que tu t'en souviens, Morgane? Il paraît que tu ne me trouvais pas assez connu, pas assez séduisant, pas assez talentueux. Pas à TA hauteur. Comme si, sans même me connaître, tu pouvais préjuger de mon talent…! Il paraît que tu as menacé le producteur de ne pas signer le contrat si c'est moi qui jouais à tes côtés. Il paraît que tu as dit des horreurs sur mon compte… Que tu t'es foutu de ma gueule en public, devant toute l'équipe. Alors que je n'étais même pas là pour me défendre. Un nul, sans aucun avenir, un acteur raté et j'en passe…»
Le rire d'Aubin emplit l'espace, Marc baisse enfin la lampe.
Mais Morgane garde les yeux fermés.
«Tu voulais surtout imposer un autre acteur, un ami à toi, si j'ai bien compris… Du coup, le réalisateur m'a rappelé pour me dire que finalement, je n'avais plus le rôle. Face à mon désespoir, il a fini par m'avouer que ce n'était pas sa décision, mais la tienne. La tienne, Morgane… il m'a tout raconté. Il n'aurait jamais dû, c'est évident. Mais je crois qu'il t'en voulait. Il était obligé de t'engager. Moi, il avait envie de m'engager, nuance… Mais c'est évidemment toi qui as gagné.
Après des jours et des jours à planer, des jours sur un petit nuage, à me dire que ma carrière était lancée, tu imagines aisément ce que j'ai ressenti. On dit que la déception est toujours à la hauteur de l'espoir. Elle a été gigantesque, infinie. Une chute brutale.
Le soir, j'ai pris une cuite mémorable. Seul, comme un con. A noyer ma désillusion dans le whisky. Et puis j'ai pris le volant de ma bagnole. Et là, devine ce qui s'est passé, chère Morgane? Je ne peux pas vraiment dire si j'ai fait exprès de lancer ma voiture dans ce mur ou si j'ai perdu le contrôle. Le résultat est le même, de toute façon.
Deux mois de coma, transfusions, opérations, amputation… Séquelles à vie.
J'étais devenu un acteur défiguré et handicapé, en plus d'être un acteur raté. Autant dire que je n'avais plus qu'à faire une croix sur mon rêve.
Et puis, comme si une vie brisée ne suffisait pas, j'ai appris un an après que j'avais chopé une saloperie à l'hôpital. Une maladie incurable, qui me serait fatale.
D'ailleurs, je suis mort! Tu peux pas savoir comme c'est dangereux de séjourner dans un hosto!»
Aubin rit encore, le rire d'une bête enragée. Même Marc frissonne. Lui qui aime tant s'amuser avec les autres, le voilà devenu le jouet d'une macabre mise en scène.
«Ouais, je suis mort… Et c'est toi qui m'as tué, Morgane. C'est toi.
Alors oui, tu as changé ma vie. A cause de toi, elle est devenue un véritable enfer. A cause de toi, j'ai vécu sept ans de malheur, j'ai dû renoncer à ma passion. J'ai enduré des souffrances physiques et morales que tu n'imagines même pas! Et pour finir, je suis mort. Tu m'as tué, Morgane! TU M’AS ASSASSINE!..»
Il ne rit plus, il hurle.
«Comme je te l'ai écrit, je compte bien te remercier, à ma façon. Te rendre la monnaie de ta pièce. C'est le moment de payer, Morgane.
Tu es arrivée à destination. Et tu ne peux plus faire demi-tour.
J'ai l'impression que tu t'aimes beaucoup. Alors tu vas pouvoir crever en t'admirant sur ces magnifiques photos. Tu vas avoir tout le temps… Le temps de mourir de faim, de soif ou de froid… A moins que tu ne meures de peur!
Adieu, Morgane… Non: je te garde une place en enfer. Là, tu seras bien obligée de jouer à mes côtés.»
La cassette défile jusqu'au bout puis s'arrête enfin. Le silence leur tombe dessus comme une malédiction.
Marc reprend enfin ses esprits.
— Bon, restons calmes, dit-il. On va sortir d'ici. Le tout, c'est de garder notre sang-froid.
Il s'acharne à nouveau sur la porte. Coups de pied, coups d'épaule. Hurlements de fauve. Mais il doit se rendre à l'évidence: ce n'est pas comme ça qu'ils vont s'en tirer.
— J'ai vu un coffre au fond! réalise-t-il soudain en se massant l'épaule. Essaie de me trouver des outils, quelque chose pour faire levier… Quelque chose qui pourra nous aider à foutre le camp d'ici!
Morgane ne bouge pas d'un centimètre, complètement paralysée.
— Magne-toi! hurle son mari.
Comme elle est toujours pétrifiée, il lui arrache la lampe des mains et se dirige vers l'énorme coffre en palissandre qui trône sur une table basse, dans un angle de la pièce.
— Putain, il est fermé!
Il récupère le trousseau remis par le notaire dans la poche de son blouson en cuir, essaie une première clef qui semble correspondre.
— Ça ne marche pas! vocifère-t-il.
Morgane voudrait hurler. Seul un murmure s'échappe de ses lèvres.
— Marc, non…
— Ça y est, j'ai la bonne!.. Pourvu qu'il y ait quelque chose là-dedans. Autre chose que des putains de photos de toi!
— Marc, non!
Cette fois, elle a hurlé. De toutes ses forces. Trop tard.
En ouvrant le coffre, Marc sent une légère résistance.
Ce qui suit, Morgane a l'impression de le vivre au ralenti. Pourtant, tout va à une vitesse hallucinante.
Déclic, étincelle de feu, déflagration assourdissante.
Un cri et le bruit sourd de la chute. Un corps qui tombe, un homme qui s'effondre… Un fracas qui résonnera longtemps dans sa tête.
Elle garde la bouche ouverte, tremble des pieds à la tête. Puis ses dents commencent à s'entrechoquer de façon morbide. Grâce à la lampe sur le sol, elle peut apercevoir Marc, gisant sur le côté, les deux mains sur son abdomen. Là où la décharge de chevrotine a déchiqueté ses entrailles. A bout portant.
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