Ça ressemble à une déclaration d'amour. Celle qu'un fauve adresserait à une proie.
Je te dégusterai jusqu'au bout, sans en laisser une miette.
— Nous sommes liés à la vie à la mort, ne l'oublie pas…
Il l'embrasse dans le cou, murmure dans son oreille.
— C'est vachement aphrodisiaque comme endroit, raille-t-il. Tu trouves pas?
Elle se dégage de son emprise, fait quelques pas.
En finir, vite. Rentrer chez elle, à Paris.
La maison semble vaste, finalement. Ils débouchent dans une grande salle à manger, pauvrement meublée. Une cheminée, une vieille table de ferme, un pétrin…
— Regarde ça! s'exclame Marc.
Au milieu de la table, bien en évidence, trône un lecteur enregistreur de cassettes avec une enveloppe posée dessus. Une lampe torche juste à côté.
Marc s'empare de l'enveloppe avant que Morgane ait pu faire le moindre geste.
— Un message pour toi… Ça ne te dérange pas si je le lis à ta place?
Morgane hésite. Mais quoi qu'elle dise, il ouvrira ce pli. Alors, elle fait non d'un signe de tête, tandis qu'il déchire déjà l'enveloppe beige. Non, qu'il la déchiquette.
Une lettre et une clef.
Marc se met à lire à voix haute:
«Chère Morgane,
Je suis heureux que tu sois venue ici, ainsi que je te l’ai demandé…»
— Ça commence fort, commente Marc en fixant sa femme. Vous vous tutoyez?
— Je le connais pas, je te dis.
— Ben voyons… continue de me prendre pour un con, chérie!
Il sourit, elle frémit. La peur est encore montée d'un cran.
Elle n'aurait jamais dû venir ici. Elle a envie de s'enfuir, mais reste tétanisée face à celui qu'elle croyait ne plus aimer. Elle se force à répondre, pour désamorcer la bombe qui ne va pas tarder à exploser. Tic tac…
— Dans la lettre que m'a remise le notaire, monsieur Mesnil me disait qu'il pouvait se permettre de me tutoyer puisqu'un mort peut tout se permettre.
— Très drôle.
— Et puis il me demandait de venir visiter cette maison, c'étaient ses dernières volontés.
— Un malade mental, conclut Marc.
— Peut-être, consent son épouse.
— Sans aucun doute. Alors découvrons la suite de cette romantique missive!
Il tire une chaise, l'essuie d'un revers de manche avant de s'y asseoir.
«Tu trouves sans doute que cette maison n'est pas digne de toi. C'est vrai. Mais bien aménagée, elle fera un centre d’accueil parfait pour tes petits protégés.»
— À condition qu'ils ne soient pas difficiles, tes petits protégés! ricane Marc.
— Continue.
— A tes ordres, ma belle…
«Comme je te l’ai écrit dans la lettre que t'a remise Maître Sevilla, j'ai laissé quelque chose pour toi, ici Quelque chose de valeur…»
— Waouh! Un magot! Ce fou t'a laissé le magot, tu te rends compte?!
— Arrête, Marc, s'il te plaît.
— On est là pour s'amuser, non?
— Je ne vois rien d'amusant.
Il soupire et continue, sur un ton théâtral. C'est vrai qu'il a toujours rêvé d'être un acteur, lui aussi.
«Je te l’ai dit: tu as changé ma vie. Et là, juste avant de mourir, je tiens à te remercier, à ma façon…»
— Que c'est beau! ironise Marc. Tu as changé sa vie, tu imagines?
— C'est fini?
— Non, il reste quelques lignes…
«Si tu veux découvrir le cadeau laissé à ton attention, prends le dictaphone posé sur la table et suis mes instructions, elles t'y conduiront.
Bien à toi, Aubin Mesnil»
Ils restent silencieux un instant, puis Marc se lève.
— Une chasse au trésor, mon trésor! C'est palpitant! Une chasse au trésor dans une vieille baraque pourrie: quel chouette week-end tu m'offres là!
Morgane attrape le dictaphone et les piles neuves prévues par Aubin. Il a vraiment pensé à tout. Ses mains tremblent tellement qu'elle a du mal à insérer les batteries dans l'appareil.
— Laisse, je vais le faire, propose Marc en lui confisquant le dictaphone. Pourquoi tu trembles comme ça, chérie? Tu as peur, on dirait… Mais de quoi? Ou de qui?
— Je ne me sens pas très bien ici.
— Allons, je suis là pour veiller sur toi, tu n'as rien à craindre!
Il presse la touche play et monte le son au maximum. La voix d'Aubin Mesnil s'impose entre eux.
«Morgane, je t'invite à rejoindre le deuxième étage. La dernière chambre au fond du couloir. L'escalier est dans la pièce d'à côté, prends la lampe avec toi. Tu trouveras un autre dictaphone lorsque tu seras arrivée là-haut, pour la suite des instructions…»
Marc appuie sur la touche pause.
— Allons-y. C'est super marrant! Finalement, il me plaît ce type.
Morgane le suit jusqu'au fameux escalier en colimaçon. Un Vélux sur le toit offre un peu de luminosité à leur ascension. Ils délaissent le premier étage et grimpent encore pour déboucher dans un long couloir obscur. Quelques toiles d'araignée jalonnent leur chemin.
— Brrrr…! On se croirait dans une maison hantée!
Marc s'amuse bien. Il a toujours adoré s'amuser avec elle.
Non, pas toujours; avant, il n'était pas comme ça.
— Il a dit qu'on aille tout au bout du couloir, c'est bien ça?
— Oui, murmure Morgane.
Maintenant, même ses cordes vocales tremblent. Tandis qu'une voix hystérique hurle dans sa tête, lui intimant l'ordre de faire demi-tour, de prendre ses jambes à son cou.
Pourquoi es-tu là? Mais pourquoi, Morgane? Tu vas le regretter. Le regretter si fort…
— Allez viens, chérie! Avance, n'aie pas peur! Tu es ridicule, je t'assure.
Un pas devant l'autre. Son cœur ne va pas tarder à se déchirer sous la pression. Mais Marc ne se rend compte de rien. S'il la regardait, il saurait. S'il la regardait vraiment. Mais depuis combien d'années ne l'a-t-il pas fait? Pas la star adulée, non. Juste sa propre épouse.
Arrivé devant la dernière porte, il tente de l'ouvrir.
— Merde, c'est fermé.
Morgane s'est figée derrière lui.
— Partons d'ici, implore-t-elle.
Il la considère avec un méchant sourire.
— T'as la trouille, c'est incroyable!.. Que je suis con, la clef dans l'enveloppe, bien sûr.
Il la récupère dans sa poche, ouvre la lourde porte en bois massif. D'un signe de tête, il invite Morgane à le précéder, comme s'il était redevenu tout à coup galant.
S'il y a un piège à mâchoires, il sera pour elle.
Elle avance, ses jambes ressemblent à deux morceaux de bois dur qui ne vont plus la supporter très longtemps.
Elle va s'écrouler.
Tout va s'écrouler.
A moins que ce ne soit qu'un cauchemar. Un simple cauchemar.
Elle réussit à faire deux mètres, Marc la suit.
— On n'y voit que dalle! marmonne-t-il. Un vrai trou à rat!
Il lâche la porte qui grince en se refermant toute seule.
Lorsqu'elle claque, Morgane laisse échapper un cri.
Ils sont maintenant dans le noir le plus complet, le silence le plus complet. Seule la respiration de Morgane donne un semblant de vie à ce tombeau humide.
Marc allume la lampe torche et dirige le faisceau contre les murs, lentement.
Alors, ils restent médusés par le spectacle que dévoile la Maglite.
— Putain de merde, murmure Marc. C'est pas vrai… Morgane, partout.
Du sol jusqu'au plafond.
Des photos d'elle tapissent les murs, sans un seul vide.
— Un admirateur, tu dis?…
— Mon Dieu…
— C'est ça, son cadeau? Saloperie de malade mental… Allez, viens, on se tire d'ici!
Il tourne la lampe vers la sortie.
— Après toi, ma reine.
Soudain, Morgane se fige.
— Marc, la porte…
— Quoi?
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