Une odeur de caoutchouc brûlé se dégageait de toutes les choses, et on voyait de petites rides sur les surfaces planes, comme un signe de vieillesse.
Roch circula au milieu de ces débris poudreux, sur sa bicyclette. En passant dans une ruelle étroite, contre le mur d’une maison, il reçut sur la tête le contenu d’une pelle pleine de gravats. Plus loin, une jeune fille en vélomoteur passa devant lui, très raide, avec du vent qui entrait par l’échancrure de son corsage. Oui, la sécheresse était vraiment totale. On vivait dans une ville où le soleil ne cesserait jamais de frapper, où les rayons douloureux entraient dans la terre durant le jour pour en ressortir la nuit. Il n’y avait pas de répit.
Roch déboucha sur le bord de mer. Il aperçut les membranes obscures qui recouvraient le ciel et la masse liquide. Au loin, le phare s’allumait par intermittences, selon un code mystérieux. À cause de toute cette poudre, de ces plaques sèches et grises, le visage d’Élisabeth s’était fané dans la tête de Roch. Il ne restait plus, au fond de la boîte à souvenirs, qu’une espèce d’œil couleur d’ardoise qui regardait tout seul dans des nappes de laine. Mais ce pouvait être aussi bien la tache aveugle que le soleil avait laissée sur ses rétines.
Roch abandonna sa bicyclette et marcha sur la plage. Et malgré cet œil qui l’espionnait avec insistance, ce ne fut pas un petit plaisir quand il plongea son corps grelottant, encore brûlant, à l’intérieur de l’eau.
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Le jour où Beaumont fit connaissance avec sa douleur
La première fois que Beaumont dut faire connaissance avec sa douleur, ce fut au lit, vers quelque chose comme trois heures vingt-cinq du matin. Il se retourna sur le matelas, péniblement, et sentit la résistance des couvertures et des draps qui participaient à son mouvement de rotation, mais d’une façon incongrue, en s’y opposant. Comme si une main invisible avait tordu les tissus autour de son torse et de ses hanches immobiles. Après quelques minutes, ou quelques secondes, il essaya, les yeux fermés, de se dégager en tirant avec sa main gauche sur les plis de son pyjama et sur les torsades des draps. Il ne réussit qu’à se rendre davantage prisonnier, et, la mauvaise humeur le gagnant, il rua dans l’enchevêtrement de ce qui devait ressembler de plus en plus à une camisole de force. Ses deux pieds percèrent à la fois et surgirent au bout du lit, livides, plongeant d’un seul coup dans le froid. Les derniers restes de la paresse, l’engourdissement du sommeil, sans doute, le maintinrent encore dans cette position ; mais le sentiment d’un inconfort sournois, un malaise très intellectuel et cependant physique, grandit dans son esprit. Son cerveau recommençait à fonctionner. Des images fugitives, à peine tracées, s’allumaient et s’éteignaient sur ses rétines, à l’abri des paupières jointes, comme des enseignes au néon. Il y avait une barque en bois qui dérivait sur une rivière brumeuse, et il ramait de toutes ses forces ; puis il savait qu’il était sur cette barque, et l’histoire commençait : naturellement, la barque chavirait, l’île nageait doucement vers lui, et des plages, des plaques de vase s’infiltraient sous son ventre et le portaient avec de doux chatouillis. Ou bien ses pas qui martelaient le trottoir, en cadence, en légèreté ; et d’autres pas, d’autres jambes survenaient, la présence dansante d’une jeune femme dont il ne parvenait pas à surprendre le visage, mais qui devait avoir des sortes de longs cheveux blond roux et des bras nus très blancs, presque lumineux. Des mots de phosphore naissaient en silence, enfouis au plus profond de sa tête, vers la nuque peut-être, et ces mots s’allumaient et s’éteignaient, eux aussi, dans la nuit du vide préhistorique, prêts à s’organiser en phrases, prêts à moduler des propositions circonstancielles, conjonctives, interrogatives. Comme si des points de suspension les avaient ligotés entre eux. Quand Beaumont sentit que cette invasion, loin de faiblir, précipitait sa course et progressait de façon continue, il comprit qu’il ne pourrait plus dormir. Ses paupières tremblèrent, se resserrant encore de temps en temps, mais nerveusement, puis, tout à coup, sans qu’il ait pu savoir comment et pourquoi, ses yeux furent grands ouverts. Contrairement à ce qu’on lui avait toujours dit : il faut un certain temps pour que la rétine s’habitue à l’obscurité et pour qu’on distingue les choses, Beaumont vit tout, et d’un seul coup. Il était couché sur le côté droit, à cause du cœur, et la chambre lui apparut comme en plein jour, à cette différence que la lumière avait été remplacée par l’obscurité. C’était une chambre dans le genre d’un négatif de photo, avec un haut plafond noir, quatre murs et un plancher grisâtres, et une nuit blanche qui entrait par bandes à travers les volets. Beaumont resta couché sur le côté, les yeux ouverts, parfaitement immobile dans les nœuds et les strangulations de ses draps. Le bruit de sa montre l’atteignit enfin, progressivement, comme si cela avait été une fuite dans un tuyau d’eau, dont chaque goutte se serait attachée à la précédente pour fabriquer une espèce de stalactite mouvante s’insérant millimètre après millimètre dans sa matière grise. Il entendit « tic-tic, tic-tic, tic-tic, tic-tic, tic-tic » et rejeta les couvertures à ses pieds. Il alluma la lampe de chevet et lut l’heure : trois heures trente-deux du matin. Il y avait donc environ sept minutes qu’il avait fait pour la première fois connaissance avec sa douleur, et il ne le savait pas.
Beaumont se leva, traversa le corridor et les pièces sombres, urina, but un grand verre d’eau glacée dans le réfrigérateur. En retournant vers sa chambre, ses deux pieds nus appliqués alternativement sur le parquet humide, il sentit vraiment qu’il se passait quelque chose. Depuis qu’il était réveillé, il avait compris confusément qu’il y avait un détail anormal, en lui, ou ailleurs, qui avait pris possession de son esprit. Impossible de savoir quoi exactement ; c’était un peu comme l’idée d’un changement, mettons la pluie qui tombe brusquement dehors, ou le souvenir du fracas d’un accident, entre deux voitures, en bas, près du carrefour. Au lieu de retourner dans son lit, et de profiter de la place chaude qu’il y avait creusée, il marcha jusqu’à sa table, tira une chaise et s’assit. Il frissonnait ; le pyjama de finette était trop léger pour la saison. Mais le froid, le silence, ni rien d’extérieur ne pouvait le décider à bouger. Il était préoccupé par un vide intense, qui l’habitait tout entier à présent, et le maintenait dans cette posture méditative, la tête dressée, les deux bras appuyés sur le bord de la table. Il regardait droit devant lui, dans la direction du mur d’en face, respirant à peine ; son cerveau, bizarrement, était devenu une drôle d’espèce d’animal, un ver, par exemple, et cet animal se retournait sur lui-même, à la recherche d’une chose inconnue. Cette bête froide rampait imperceptiblement, puis s’immobilisait, et tordait peu à peu son corps trapu pour regarder en arrière. Pas d’yeux, mais des semblants d’antennes, ou des cornes d’escargot, saillaient tranquilles hors de la masse cartilagineuse et se posaient avec délicatesse sur la paroi crânienne, sur l’objet tapissé de méninges rosées. Beaumont comprit brusquement que ce ver cotonneux qui se tordait dans sa tête, c’était son cerveau, c’était son intelligence, c’était lui-même ; il sentit alors une peur inconnue l’envahir, un sentiment précaire et honteux, qu’il n’avouerait probablement à personne. Il prit de sa main droite un miroir cassé qui traînait sur la table, au milieu des papiers, et il se contempla. Il vit son masque anonyme, trente-cinq-quarante ans, aux traits faibles, ses joues ni grasses ni maigres où la barbe avait déjà poussé, comme sur la face d’un mort. Il écarta ses lèvres et vit ses incisives, enfoncées dans les gencives au milieu d’un léger anneau de tartre. Puis ses yeux, vraisemblablement bleus, fixes dans la masse de chair ridée, pareils à des yeux de poupée. Son front à peine fuyant, ses cheveux, ses oreilles, ses narines, ses deux dépressions symétriques à la place des condyles. Il vit son menton, les commissures des lèvres, la cicatrice d’un ancien grain de beauté, et surtout, de plus en plus, il vit sa peau, cette étendue de peau blanche, perforée de trous, hérissée de poils, la peau élastique et saine, la peau flétrie et brunie, la peau où se forment les pustules et les boutons de fièvre, ce tissu d’inflammations et d’eczémas, cette extraordinaire carte qui était la sienne, et où il se perdait, semblable à un moucheron minuscule en train de marcher sur un corps. Quand il bougea à nouveau, ce fut pour allumer une cigarette ; il aimait se regarder fumer ; aussi, il cala le miroir sur la table, contre une pile de livres, et inséra lentement une cigarette entre ses lèvres. Mais, cette nuit-là, il ne parvenait pas à refaire les gestes habituels selon l’ordre. Il ne tremblait pas, non, mais il n’arrivait pas à se voir. Tout se passait trop vite. Il aurait fallu recommencer, encore, encore, remettre la cigarette dans le paquet, le paquet dans le tiroir. Puis reprendre le paquet, très naturellement, y glisser le pouce et l’index en forme de pince, et choisir la cigarette qu’il voulait. La porter à ses lèvres, avec une suite perceptible de mouvements d’ascension de l’avant-bras, le coude fiché sur le rebord de la table. Casser une allumette dans la pochette de carton et la gratter du haut vers le bas. Il aurait fallu que l’allumette brûle, rien qu’une fois, mais une bonne fois, définitivement. Et qu’elle embrase l’extrémité de la cigarette, et qu’elle s’éteigne, et que la cigarette fume, fume, dans sa bouche et dans sa gorge, comme un beau geste dramatique. Au lieu de cela, tout se faisait distraitement, comme si ce n’était pas lui qui fumait, qui allait fumer, qui avait fumé, mais quelqu’un d’autre, celui du miroir, par exemple. Beaumont cessa de regarder le morceau de glace brisée. Il repoussa son buste en arrière et s’appuya contre le dossier de la chaise. Dehors, dans le froid et dans l’indifférence, dans l’illumination électrique des rues, un bruit de cascade descendait. Des nappes de bruit, déchirant le silence, qui s’étalaient le long des trottoirs, résonnaient contre les ailes des voitures, rebondissaient de mur en mur, arrachaient des lambeaux aux affiches. C’était la pluie, ou quelque chose du même genre. Peut-être un arroseur public, peut-être une gouttière crevée. Beaumont respirait la fumée de sa cigarette, et ses yeux étaient fixés sur le toit de la table. Avec des picotements douloureux, il déchiffrait les objets épars, les cendriers pleins de cendres, les crayons à bille pêle-mêle dans une vieille boîte de conserves, deux ou trois dessous de verre en carton, et des centaines de feuilles de papier, amoncelées les unes sur les autres. Un feuillet jaune, au premier plan, attira son regard de quelques centimètres, et il se trouva en quelque sorte obligé de lire, avec une peine et un soin infinis :
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