« Depuis le 27 août, la mort sans visage
affole les familles des soldats italiens. »
Ou bien : encore des bagarres raciales, un crime à Courbevoie, une conférence de presse du roi du Cambodge. Les températures relevées sous abri aujourd’hui à treize heures. Lyon 31°. Saint-Étienne 31°. Paris 30°. Ajaccio 29°. Limoges 29°. Dijon 29°. Valence 29°. Nice 28°. Marseille 28°. Bordeaux 28°. Monaco 28°, etc. Le résultat des courses à Longchamp. Les cotes de la Bourse de Paris. Pendant ce temps, les pas se précipiteraient, à gauche, à droite. Le mouvement renaîtrait dans le petit appartement, avec des à-coups, avec des ratés de moteur encrassé. Le mouvement viendrait. Il passerait sous la porte et se mettrait à ramper sournoisement, comme un reptile, vers le lit du malade.
Roch comprit tout à coup que l’immobilité où il était étendu, tout ça, ces murs épais, cette brume, ces meubles debout sur le plancher comme des pierres tombales, était une ruse. C’était une feinte, une comédie fragile et qu’un rien pouvait démasquer. Il suffisait qu’un moustique entre par les fentes des volets, et se dirige droit vers lui. Il bondirait.
En fait, dans cette chambre, tout grouillait ; c’était plein de vers, d’animalcules, d’espèces de fantômes filiformes qui s’étiraient dans tous les sens, qui flottaient sur la surface des choses. Il suffisait de les regarder avec attention. Le plafond, par exemple : on pouvait croire qu’il ne faisait rien, plat, grisâtre, écaillé par endroits. Mais le plafond remuait. Il s’abaissait vers Roch, jusqu’à l’écraser sur son lit, puis, tout à coup, se retrouvait à cinquante mètres en l’air, aspirant comme une voûte d’église. Il ondulait aussi. Des vagues le parcouraient de long en large, irisant la pointure et le plâtre. Des taches brusques s’étalaient, des flaques rouges, violettes, verdâtres, mordorées ; puis elles se résorbaient toutes seules. À leur place, on voyait une dépression moulée, assez profonde. Dans le genre de pattes d’éléphant. Au centre du plafond, autour du fil de l’ampoule électrique, sans qu’on sache pourquoi, il se formait en un clin d’œil une magnifique rosace en relief, une immense gerbe de fleurs et d’angelots, avec quelques colombes en train de s’échapper.
Par moments, même, le plafond devenait le plancher, et sur les tables collées à l’envers, on voyait servi dans des assiettes un repas succulent, des verres de cristal pleins de vins couleur de rubis, des corbeilles de fruits juteux dont quelques-uns avaient roulé sur la nappe.
Roch sentit le lit tanguer sous son corps : le plancher devait avoir suivi l’exemple du plafond, à présent ; les vagues allaient déferler, sans doute, les meubles allaient rouler pêle-mêle, pris par une invisible trombe. Puis ce serait au tour des murs, des volets, des rideaux, des portes. Dans quelques minutes, tout serait chaos et mouvement. L’air lui-même se mettrait à danser, dans le cube de la chambre. Les sons et les couleurs se mélangeraient comme ça, presque joyeusement. En fait, il n’y aurait plus de sons ni de couleurs, mais des sortes de longues impulsions qui courraient à travers l’air, et dans lesquelles on se fondrait sans comprendre. Les objets se pénétreraient les uns les autres, et un nuage fin, gonflé de métamorphose, emplirait la pièce. Roch vit tout s’évanouir autour de lui, et il sentit qu’on l’emportait dans un curieux voyage. Des souffles froids et chauds le soulevèrent comme une plume, et des courants aquatiques firent filer sa peau, ses membres, ses cheveux, à la manière d’une tache d’encre en train de se mélanger sur un papier mouillé.
Il poussa un terrible cri sourd, qui ne dépassa même pas les limites de sa gorge. Un HAAAA !.. d’épouvante, qui résonna longtemps à l’intérieur de sa tête et le fit transpirer. Quand le cri s’arrêta, Roch aperçut sa femme qui était entrée dans le balancement général. Elle n’apparut pas d’un seul coup ; Roch vit d’abord son corps, très blanc et très long, qui flottait nu au milieu de l’air. Puis le corps fut absorbé par un visage immense, si grand qu’il devait remplir la chambre tout entière. Sur cette tête de géante, les yeux ouverts avaient l’air de deux fenêtres profondes d’où on pouvait voir la mer. Les iris étaient ronds, transparents, avec une sorte de cristallisation couleur d’émeraude ; de fins rayons partaient des pupilles noires, et s’étendaient en étoiles, parsemés d’une foule de grains opaques, plutôt dorés. Alentour, la sclérotique brillait avec un éclat surhumain. Près des paupières, il y avait sur la masse neigeuse des marbrures bleutées et des veinules gorgées de sang, dont quelques-unes avaient éclaté. Pris dans la masse de chair, les deux globes étaient immobiles, humides d’une rosée qui s’évaporait dans l’air surchauffé. Elles étaient là, les deux machines à voir, les deux sphères nacrées aux teintes d’arc-en-ciel. La lumière extérieure entrait en elles, par les hublots noirs, et y restait enfermée, dévorée en quelques secondes, absorbée par les parois des rétines.
Sous les yeux, les joues étalaient leur surface plane, les mètres de peau délicate, imperceptiblement ridée. Près des paupières et des cils, il y avait une zone curieuse, une sorte de dénivellation ombreuse, qui ne reposait pas sur de l’os. Si on continuait à descendre, on arrivait près du nez. Droit, mais mou, il se tenait au milieu de la figure, pareil à un monument ; les narines étaient écartées, palpitantes, déversant régulièrement des torrents de gaz chaud et odorant.
La respiration passait en vibrant à l’intérieur de ces canaux, puis elle se répandait au-dehors en formant comme une arborescence volatile. C’était à cet endroit que la vie prenait naissance, certainement, et qu’elle puisait avidement dans l’atmosphère, avec une force impérieuse, secrète, presque invincible. C’était là que l’air était bu goulûment, que les éléments inertes étaient sucés par un vide régulier, venu du plus profond de la poitrine ; là que leur chemin chancelant était tracé à travers le corps, pour nourrir, pour instiller, pour gorger les tunnels pleins de sang.
Plus bas, sous les narines, la bouche aussi était ouverte ; les deux lèvres charnues bâillaient sur les incisives. De chaque côté de la bouche, une petite ride descendait vers le menton, achevant la courbure des lèvres. Ça, c’était la machine à paroles, au repos, la zone frémissante où les consonnes prenaient corps avant d’éclater. Les occlusives naissaient sur cette barrière de chair, les labio-dentales y étaient prononcées doucement, avec un léger chuintement d’air. Le souffle du diaphragme venait se heurter à cet obstacle, et se transformait en bilabiales, en voyelles claires ou graves. À l’intérieur de la caverne buccale, la langue bougeait, elle aussi, montant vers le palais où s’arc-boutant contre l’arrière-gorge. Les mots étaient faits de ces spasmes, depuis des années, et ils avaient modifié la forme même de la bouche, la préparant sans cesse pour l’assaut des nasales ou des vélaires. Les phrases montaient ainsi lentement à travers la gorge, architecture éclatante et crispée qui surgissait avec la rapidité de l’éclair. Les orgues des cordes vocales résonnaient dans tout ce creux de chair et de cartilages, et puis la phrase se jetait au-dehors, tout d’un bloc, comme un tonnerre confus de claquements et de cris. Ou bien la parole sourdait à la façon d’un chant très doux, incompréhensible, flottait comme un halo autour des lèvres mouvantes, et s’enfuyait au loin, serpentant, s’évanouissant peu à peu dans les airs. Le langage, le délicieux langage divin était plus suave qu’une chevelure, plus mélodieux qu’un bruit lacustre. Il s’épuisait lui-même en fumées légères, il se modulait en lumineuses clartés au centre d’une nuit noire. Et, sur son passage, la nuit cédait lentement, l’ombre se séparait et s’écartait, la noirceur était délayée par une eau toute fraîche, dont chaque goutte évanescente avait pouvoir de la rendre pâle.
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