Il se mit à tracer des suites de coups de fusain, de l’autre côté de la feuille ; les cheveux, sans doute, ou l’ombre de la mâchoire.
« Connu, à quoi ça sert », dit-il ; « puisque je ne veux pas vendre. »
« Et vous voyagez ? »
« Oui, je me promène en dessinant. »
Il s’arrêta de parler encore quelques secondes.
« C’est tout ce que je sais faire », dit-il ; « alors c’est tout ce que je fais. »
Il estompa un trait de fusain avec son index ; Élisabeth le regarda faire avec une sorte de curiosité grandissante.
« Et vous faites le portrait de toutes les femmes que vous Voyez, comme ça ? » demanda-t-elle. Il sourit :
« Non, pas toutes. Seulement, seulement celles que je vois. Je veux dire, qui me choque. Tous les visages n’ont pas besoin d’être dessinés. Vous comprenez. »
« Vous êtes marié ? »
« Je suis veuf », dit Tobie.
Il secoua la feuille de papier pour faire tomber la poussière du fusain. Il souffla, même.
« Ma femme est morte il y a deux ans. Tuberculose de la peau. »
« Je suis désolée — », commença Élisabeth.
« Il n’y a pas de quoi », interrompit Tobie ; « vers les derniers temps, elle souffrait tellement que je souhaitais qu’elle meure. Et elle est morte. Elle — »
Il but une gorgée de café.
« Quand je l’ai connue, elle était tellement belle que je me suis juré de ne dessiner qu’elle. C’est ce que j’ai fait pendant cinq ans. Je l’ai peinte tous les jours. Jusqu’à sa mort. J’ai des milliers de dessins d’elle, chez moi, à Londres. J’ai d’ailleurs continué, même après sa mort. Mais c’était son fantôme que je dessinais, vous comprenez. Alors — »
« Elle était belle ? »
« Très. Je ne sais pas, au fond. Au début, je la trouvais très belle. Et puis, à force de la dessiner, je ne la voyais plus. C’est curieux. Mais la maladie l’avait très abîmée, vers la fin. Sa peau était devenue comme du papier. Ridée. Cassante. C’est drôle, la déchéance physique. »
« Ça a dû être terrible. »
« Oui », dit Tobie.
Il regarda la main droite d’Élisabeth et se mit à la copier.
« Il y a longtemps que vous êtes mariée ? » dit-il.
« Trois ans », dit Élisabeth.
« Qu’est-ce qu’il fait ? »
« Oh — Il n’a pas de travail fixe. En ce moment, il est employé dans une agence de voyages. »
« Et vous ? »
« Avant, j’étais étudiante en pharmacie. Mais maintenant je ne fais plus rien. »
L’homme continua à travailler sur sa feuille de papier, avec acharnement. De fines gouttes de sueur coulaient sur ses tempes, et le long de son nez ; il les essuyait de temps en temps, avec le dos de sa main droite.
« Il fait chaud », dit Élisabeth.
« J’ai connu autrefois un vrai peintre », dit Tobie ; « c’était il y a dix ou onze ans, à New York. Je devais avoir seize ans, à ce moment-là, quelque chose comme ça, moins peut-être. Mon père m’avait envoyé aux États-Unis pour mon éducation. C’est là que j’ai rencontré ce type, à New York. Il s’appelait Gobel, et je n’ai jamais su d’où il venait. Il parlait très mal l’anglais, je pense qu’il devait être arménien, quelque chose dans ce genre. C’était une espèce de fou, il vivait comme un clochard, en traînant à travers les États-Unis. Il ne peignait que sur le trottoir, avec des bouts de craie. Il faisait des tableaux extraordinaires, comme ça, dans la rue, avec sa craie, et puis après, il s’asseyait à côté, et il attendait que les gens lui lancent quelques pièces. C’était tout ce qu’il voulait. Et pourtant il a fait comme ça les plus beaux tableaux du monde. Le lendemain, tout était effacé. Les gens avaient marché dessus, il avait plu, ou on avait lavé le trottoir. Et il ne restait rien. Mais lui, Gobel, il s’en moquait. Il recommençait un autre tableau ailleurs, et il attendait qu’on lui lance quelques sous. » Tobie but encore un peu de café.
« Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il doit être quelque part, en Amérique, ou ailleurs. Moi je l’ai regardé peindre comme ça tout le temps où je suis resté à New York. Il ne parlait presque pas. Je crois bien que je finissais par l’embêter, à rester là à le regarder travailler tous les jours. Et pourtant c’était une espèce de génie, si ce mot veut dire quelque chose. J’aurais aimé lui ressembler. Pauvre Gobel ! »
La feuille de papier était presque finie, à présent. Tobie donna quelques retouches, rapidement, avec la pointe du fusain.
« C’était un type très doux », dit-il ; « je ne l’ai jamais vu en colère. Parfois les gens passaient sur son dessin, en traînant les pieds, pour l’embêter. Il ne disait rien. Il réparait les dégâts, comme si c’était tout naturel. Mais je crois vraiment qu’il était un peu fou. »
Le dessin était terminé, enfin. Tobie sortit de son cartable un flacon avec un vaporisateur, et il se mit à asperger la surface de la feuille.
« C’est un fixateur », expliqua-t-il ; « comme ça le fusain ne s’en ira pas tout de suite. »
Puis il donna le papier à Élisabeth. Avant qu’elle ait pu regarder, il se leva et s’inclina.
« Je vous remercie d’avoir perdu votre temps avec moi », dit-il simplement ; « au revoir, madame. »
Élisabeth le regarda partir ; puis elle contempla le dessin. Sa figure était là, sur la feuille, avec le haut du corps et la main droite, comme si on les y avait posés. Seul détail bizarre dans ce portrait, l’homme avait oublié de représenter les oreilles.
Dans son vieux lit en métal à deux places, Roch était toujours allongé sans bouger. Sous lui, une espèce de flaque de sueur avait imbibé les draps, et il y flottait comme dans un cloaque. Les heures avaient passé. Le thermomètre était encore très haut, marquant 29 ou 30. Le soleil continuait à traverser les fentes des volets, mais avec une brume plus jaune, à présent. Dehors, le ciel devait être tout blanc, plein d’une lueur phosphorescente. Les murs décrépis de la maison tenaient toujours bon, levés sur la terre avec une fausse majesté de ruine. En haut, en bas, à gauche, à droite, tout était animé ; les voitures glissaient dans les rues, les piétons piétinaient, les enfants jouaient, les femmes mûres marchaient de long en large dans les appartements, en reniflant et en traînant leurs savates. Mais ici, dans la chambre de Roch, c’était l’immobilité totale, absolue, le calme mortuaire et écrasant, la fixité. À part, peut-être, le minuscule grelottement de roues dentées, à l’intérieur du boîtier de la montre-bracelet attachée au poignet de Roch, et la course de l’aiguille des secondes, qui tournait en rond avec de petites secousses pleines de rage.
Roch ne frissonnait plus ; la chaleur avait lentement envahi son corps entier, s’était logée dans tous les replis de sa chair, avait pris possession de chaque organe, étouffant peu à peu les spasmes nerveux. Par endroits, il y avait comme des boules de feu : c’était là que la maladie s’était développée, sans doute, grâce à ces petits soleils douloureux, dans l’aine, aux aisselles, à la base du cou. Une migraine s’était installée dans le crâne, derrière les yeux, à l’occiput, près des oreilles. Elle ne cognait pas, non. Elle se contentait d’être là, et d’appuyer un peu, très peu, à l’intérieur de la tête. Dans la poitrine, le cœur battait vite, irrégulièrement. Et les poumons réclamaient sans cesse de l’air, de l’air nouveau, du gaz gluant et tiède qui entrait en brûlant les fosses nasales et la gorge.
C’est dans cette caverne étouffante qu’Élisabeth allait entrer, d’un instant à l’autre. Elle ne se douterait de rien ; elle sonnerait deux fois à la porte, comme d’habitude. Puis elle mettrait la clé dans le trou de la serrure et pénétrerait dans l’appartement. Elle poserait son sac à provisions dans le couloir, en choquant les bouteilles de limonade contre les bouteilles de lait. Ensuite, elle irait à la cuisine et elle se laverait les mains au-dessus de l’évier. Le robinet cracherait une ou deux fois, à cause de l’air dans les tuyaux. Après cela, elle irait au water, elle actionnerait la chasse. Le bruit de ses sandales italiennes claquerait sur le parquet. Peut-être même qu’elle allumerait le poste à transistors, sur le buffet de la cuisine, et on entendrait une voix d’homme en train de réciter les nouvelles. Dans le genre de :
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