La mort était leur collègue de travail à tous deux, ils œuvraient pour effacer les traces qu’elle laissait sur les visages des défunts. À force de la côtoyer à longueur d’année, Isabelle en était venue à ressentir un sentiment d’immortalité. Voilà, c’est cela qu’elle pensait au fond d’elle-même, Fred était immortel, il ne pouvait disparaître, c’était impossible.
Et si c’était juste l’une de ses très mauvaises blagues ? Il s’était simplement caché quelque part, il l’observait et rigolait, il voulait juste lui faire peur. C’était plus que réussi, il allait l’entendre lorsqu’il réapparaîtrait ! Elle allait lui faire passer l’idée de faire des blagues aussi nulles.
Depuis le décès de sa mère et son changement d’orientation professionnelle, ils ne s’étaient jamais quittés, elle ne pouvait imaginer la vie sans lui. Il était son unique amour, sa seule famille. Qu’il disparaisse lui semblait impossible. Ils avaient dû combattre tant de gens, affronter tant d’idées préconçues pour faire leur vie ensemble… Tout cela ne pouvait pas finir à cause d’une putain de vague ! Non, Frédéric ne pouvait pas être mort, c’était injuste, pas lui !
Alors elle hurla sa haine à la mer, elle frappa ceux qui essayaient de l’aider, elle les insulta, comme s’ils étaient responsables de sa peine, de son malheur.
Luc resta près d’elle longtemps et réussit à la calmer, puis il la raccompagna chez elle. Dès qu’elle fut à la maison, elle s’habilla chaudement et s’en retourna aussitôt sur la jetée, elle ne pouvait pas rester à attendre seule dans cette maison vide, elle voulait être sur les lieux afin d’être présente lorsqu’il réapparaîtrait.
Isabelle n’eut pas le courage de prévenir ses beaux-parents, les gendarmes s’en chargèrent et téléphonèrent aussitôt aux parents de Frédéric. Monsieur et madame Dargelin arrivèrent très rapidement sur les lieux du drame. Lorsque sa belle-mère aperçut Isabelle, elle s’effondra dans ses bras. Elles pleurèrent ensemble de longues minutes. Ce fut la première et unique fois où elle enlaça sa belle-fille. Monsieur Dargelin, comme à son habitude, ne montra aucune émotion, il discuta avec les secours d’une manière froide et détachée. Puis il prit congé en concluant :
— Nicole, on va rentrer, les gendarmes nous tiendront informés. Je dois repasser par le bureau, Frédéric ne sera pas là demain, et elle, dit-il en en désignant Isabelle du menton avec dédain, elle ne sera pas à son poste non plus… Je dois tout gérer tout seul une fois de plus. Allez, on y va !
Isabelle en resta stupéfaite : son entreprise, son patrimoine, sa boîte, voilà le souci qui retenait son attention ! Son fils était porté disparu mais lui ne s’inquiétait que de la pérennité de son entreprise. Isabelle ne portait déjà pas son beau-père dans son cœur, mais ce jour-là, il descendit dans les abysses de son dégoût… Espèce de monstre , se dit-elle, je n’oublierai pas de le répéter à Frédéric à son retour, il appréciera !
Luc la raccompagna vers vingt et une heures, la nuit était tombée sur Étretat, la mer commençait à se déchaîner, une tempête se préparait. Isabelle ne dîna pas, elle n’avait pourtant rien avalé depuis le matin. Elle entendait le vent battre contre les volets, il prenait de la vitesse. Elle pensait à Frédéric à chaque seconde, espérant toujours qu’il se soit échoué quelque part, qu’il ait pu se mettre à l’abri. Elle ne ferma pas l’œil de la nuit, ou si peu, s’endormant quelques instants pour se réveiller en hurlant, couverte de sueur et grelottante.
À six heures du matin elle se leva, elle avala en vitesse un café serré, s’habillant sans même se doucher, pour se rendre sur la digue. Quand elle vit l’amoncellement de galets sur la plage, elle se rendit compte de la houle qu’il y avait eu durant la nuit. Le vent était retombé à la nouvelle marée, comme souvent. Deux gendarmes marchaient le long du rivage, certainement à la recherche de Frédéric. Elle courut vers eux à en perdre haleine, s’ils étaient encore là, c’est que… elle connaissait déjà la réponse, mais c’était plus fort qu’elle, il fallait qu’elle leur pose la question.
— Bonjour, messieurs, je suis madame Dargelin, c’est mon mari qui a disparu hier, vous l’avez retrouvé ?
— Non, madame, nous sommes désolés, nous cherchons encore. Un hélicoptère va survoler le site de nouveau ce matin, mais vous savez, avec la tempête de cette nuit, c’est… comment vous dire ? Il y a peu de chances de retrouver votre époux vivant.
Oui, elle le savait, malheureusement elle le savait, mais lui-même disait toujours en citant la chanson de Benjamin Biolay : L’espoir fait vivre, vivre d’espoir fait vivre . Alors, elle essaya de garder enfoui au fond d’elle cet espoir insensé, elle voulait encore y croire un peu. Frédéric n’était pas un fou furieux de sport, il connaissait la mer et ses pièges. Quand il sortait les jours où le temps risquait de devenir mauvais, il se sanglait dans un gilet automatique. En cas de chute dans l’eau et de déchirure du footstrap , comme c’était le cas, il avait juste à tirer sur une cordelette de son gilet et celui-ci se gonflait afin de lui maintenir la tête hors de l’eau. Avec ça, il pouvait tenir quarante-huit heures, or, il ne s’était pas encore écoulé la moitié de ce temps, tout était donc encore possible.
Vers neuf heures trente, Isabelle aperçut un hélicoptère au large, rasant la crête des vagues, le travail des secours continuait. Dans le milieu de l’après- midi, il n’y avait toujours aucune trace de Frédéric. Pas une seule seconde elle n’avait quitté la digue, scrutant l’horizon et tenant fermement son portable à l’affût de la moindre vibration, elle savait que des recherches par bateau étaient aussi en cours. Ses beaux-parents ne prirent pas la peine de lui demander des nouvelles, même par texto. Elle en conclut qu’ils préféraient s’adresser directement à la brigade de gendarmerie. Elle devait avoir disparu elle aussi à leurs yeux.
La pluie commença à tomber, il n’était pas loin de dix-neuf heures, l’hélicoptère venait de repartir, bredouille. Luc était venu la chercher, il ne voulait pas qu’elle rentre directement. « Il faut que tu manges, lui avait-il dit, je t’emmène chez moi. »
Estelle, son épouse, avait préparé un petit dîner. Isabelle n’avait pas mangé depuis deux jours, elle n’avait pourtant aucun appétit. Elle se força pour faire plaisir à ses amis qui lui apportaient leur aide. Une fois la première bouchée avalée, son corps en redemanda et elle finit son assiette.
Un silence oppressant régnait à table, Isabelle se décida à le rompre, de toute façon, il lui fallait en parler.
— Tu y crois encore, Luc ?
— À quoi ?
— Arrête, tu sais très bien de quoi je parle, Fred peut-il être encore vivant ?
— Je…
— Réponds franchement, tu es un véliplanchiste confirmé toi aussi, tu connais la mer, ses dangers, la saison, tout, à quoi cela sert de se mentir ? Je veux savoir…
— Sincèrement, je pense que ses chances de survie sont infimes. Ce midi, cela aurait pu être encore possible, mais là, ce soir… Malgré son gilet, il y a la faim, la déshydratation, le froid. L’hélicoptère ne l’a pas repéré, même au large, ça veut dire qu’il a malheureusement sombré. Désolé, Isabelle, mais il est mort depuis le début. Il a dû faire un malaise, un infarctus, je ne sais pas, en tout cas il n’a pas déclenché la balise GPS intégrée à son gilet, donc…
— Je n’avais pas pensé à la balise… Quelle conne je fais !
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