Sa mère était en train de sombrer dans ce type de léthargie. À force de s’enivrer, elle avait outrepassé ses limites.
Isabelle décrocha le téléphone, tentant de rassembler ses esprits, de ne pas se laisser emporter par la panique, et composa le numéro du SAMU.
— Allô, oui bonjour, je vous appelle, car ma mère est inconsciente dans son canapé… Je ne sais pas… de l’alcool certainement… Des antidépresseurs ? Je ne sais pas… Oui, elle est suivie pour une dépression depuis quatre ans… Le docteur Gillio… au 157 de la rue Paul-Colize au Havre… Oui, rez-de-chaussée… Isabelle Mergis, je vous attends.
Isabelle se mit à pleurer en tenant la main de sa mère. Bien que son père fût mort depuis des années, il continuait à lui faire du mal. Elle le détestait encore plus mort que vivant.
— Faut que tu t’en sortes, maman, tu vas aller à l’hôpital, ils vont te soigner. Et quand tu sortiras, tu ne boiras plus, plus une seule goutte. Je vais t’aider. Je vais quitter Rouen, revenir au Havre, revenir vivre avec toi, maman. Je finirai mes études ici, près de toi. On va s’en sortir, maman, je te le jure.
Les secours arrivèrent sur les lieux en moins de huit minutes, Aline Mergis fut hospitalisée en soins intensifs. Son pouls était descendu très bas. Elle était toujours inanimée. Le médecin convoqua Isabelle dans son bureau.
— Mademoiselle, le corps de votre maman est usé. Elle abuse de l’alcool depuis trop longtemps. Le mélange avec son traitement antidépresseur n’a fait qu’amplifier les effets de l’alcool. Son foie est endommagé.
— Elle va s’en sortir ?
— Je ne peux rien promettre. Je ne veux rien promettre, mademoiselle. Elle est dans ce que l’on appelle un coma phase III, un coma carus.
— Ça veut dire quoi ? Je ne suis pas étudiante en médecine, parlez-moi simplement. Je veux savoir pourquoi elle est gonflée comme ça, pourquoi j’ai l’impression que sa couleur change ! Je veux juste savoir comment elle va…
— Elle va mal, très mal… Elle ne répond à aucun stimulus extérieur. La prise de sang révèle un taux de gamma GT de 65, pour une femme, c’est 40 la limite. Quant à son foie, je vous disais qu’il est endommagé, c’est le cas puisque votre maman souffre d’une cirrhose alcoolique, ce qui explique cette teinte jaunâtre. Les gonflements sont dus à un œdème…
Le médecin fixait Isabelle, elle restait calme, seule une larme roulait sur sa joue gauche. Elle avait voulu savoir, avait exigé la franchise, elle l’avait eue.
— Merci, docteur, je retourne près d’elle.
Elle n’attendit pas de réponse, se leva et se dirigea vers le service où était sa mère. Elle prit une chaise qu’elle installa à la tête du lit, elle posa la main sur celle de sa mère et s’endormit en pleurant.
Les infirmières laissèrent faire, les horaires de visites étaient dépassés, mais elles n’avaient pas le cœur à réveiller Isabelle. Le médecin les avait prévenues au sujet de l’état général de la patiente, elles savaient qu’elle n’en avait plus pour très longtemps.
Soudain, Isabelle fut réveillée en sursaut par une sonnerie stridente. Elle jeta machinalement un coup d’œil à sa montre : mercredi 12 avril, 1 h 37. Les infirmières et un médecin arrivèrent au pas de course, ils l’écartèrent sans ménagement. Mal réveillée, elle entendit des paroles qu’elle ne comprit pas. Ça criait, on donnait des ordres, elle vit un autre type en blouse blanche entrer dans la chambre en poussant un chariot avec un drôle d’engin dessus. Celui qui semblait être le responsable posa comme deux fers à repasser sur le torse de sa mère et lança un ordre bref. Elle vit le corps de sa mère s’agiter. Il compta et recommença plusieurs fois. Une seconde sonnerie aiguë résonna dans la pièce. La ligne qui montait et descendait au rythme du bip sur l’écran de surveillance était dorénavant plate. Plus personne ne bougeait. Isabelle venait de voir sa mère mourir.
Elle pleura en silence face à sa dépouille. On lui fit gentiment comprendre qu’elle ne pouvait rester ici.
Elle rentra chez elle. Impossible de trouver le sommeil. Elle n’arrivait pas à réaliser, sa mère était morte… La nuit lui parut durer une éternité. Elle n’avait pas fermé l’œil, juste versé toutes les larmes de son corps.
Au petit matin, Isabelle prit une douche, elle ne put avaler son café. Elle devait maintenant se rendre aux pompes funèbres, il fallait commencer les formalités pour l’inhumation.
Elle conduisit sa voiture jusqu’au funérarium comme si elle était branchée sur le pilote automatique, sans rien voir de la circulation. Elle était toujours dans le gaz quand elle arriva à sa destination et eut du mal à se concentrer sur ce que lui disait l’ordonnateur, Benjamin Dargelin. Dès qu’elle vit cet homme, elle éprouva un sentiment de rejet. Il avait une attitude trop complaisante, comme s’il voulait lui faire croire qu’il partageait sa douleur. Un mauvais ressenti, un a priori peut-être aussi de sa part, une mauvaise image de sa profession sûrement. Ce n’était pas le genre de personnes que l’on a envie de fréquenter. La mort fait peur, le croque-mort aussi.
À même pas vingt ans, encore étudiante, elle n’était pas du tout préparée à affronter cette épreuve. Isabelle était seule face à lui pour décider des préparatifs des obsèques de sa mère. Elle n’y connaissait strictement rien, elle était perdue et ravagée par la douleur. Elle se foutait complètement de l’épaisseur de la boîte en bois qui allait contenir celle qui lui avait donné la vie, tout comme de savoir si elle voulait un article dans le journal, un registre de condoléances. Pour quoi faire ? À quoi servait tout cela ? Allait-elle être moins triste si elle achetait ces prestations ? Cela ne ferait pas revenir sa mère, alors à quoi bon.
Mais lorsque le croque-mort lui proposa de faire des soins de conservation sur le corps de sa mère, afin que les membres de la famille puissent se recueillir autour de sa dépouille dans un salon funéraire, elle dit oui, elle l’avait accompagnée durant son agonie, elle voulait pouvoir la veiller jusqu’à la fin. Elle voulait aussi passer du temps près de son corps, la veiller comme les gens le faisaient autrefois. Elle voulait que sa maman soit tout simplement belle, même s’ils seraient peu à venir lui rendre hommage.
Rester avec elle, c’était la garder encore un peu près d’elle, refuser que la mort la lui prenne. Elle savait bien que cela était illusoire, mais elle voulait profiter de sa compagnie encore un peu, alors si l’acte qu’il lui proposait pouvait le permettre, elle ne devait pas hésiter.
Isabelle dormit très mal cette nuit-là, elle ne savait pas comment elle allait trouver sa mère le lendemain en entrant dans le salon funéraire. Allait-elle la reconnaître ? Dargelin lui avait vanté les mérites du thanatopracteur. Elle ne connaissait rien à ce qu’était un soin de conservation, elle n’avait jamais entendu parler de ça. De retour chez, elle avait consulté des articles, des sites, des forums sur Internet et avait découvert une profession étrange qui lui était jusqu’alors totalement inconnue.
À neuf heures, le lendemain, Isabelle se présenta à la chambre funéraire. Monsieur Dargelin était là, dans un costume qu’elle trouva ridicule tant il était décalé : un gilet brodé de feuilles d’acanthe, une lavallière, il était coiffé d’un chapeau melon, il tenait à la main une canne à pommeau d’argent. L’homme avait plus sa place sur l’hippodrome d’Epson que dans un funérarium.
Il la précéda pour lui ouvrir la porte de la pièce où reposait sa mère. Elle était étendue sur un semblant de lit, vêtue de son ensemble préféré, un tailleur aux couleurs vives, comme elle les aimait. Les stigmates de la maladie et la couleur jaunâtre avaient laissé place à un teint frais, rosé, aux traits détendus. Elle était belle. Elle semblait sourire, l’odeur de son parfum favori flottait dans le salon. Les larmes roulèrent doucement sur le visage d’Isabelle. Elle demanda au directeur si c’était lui qui avait préparé aussi bien sa mère. Il lui expliqua que c’était son fils qui était thanatopracteur et qui s’occupait de porter les soins somatiques aux défunts.
Читать дальше