Isabelle et Frédéric achetèrent une maison à Étretat, dans cette magnifique station balnéaire sur la Côte d’Albâtre, cela leur permettait de changer d’air après le travail et lors des week-ends de congés. Ce fut un choix difficile, quarante-cinq minutes de trajet matin et soir, et parfois plus lors des astreintes, mais c’était le prix à payer pour ce qu’ils voulaient et pour avoir la tranquillité.
Leur demeure était non loin de la plage, une très belle maison de style anglo-normand. Silex noirs et briques rouges pour les deux premiers niveaux, au second on ne retrouvait que les briques et un magnifique colombage. Toutes leurs économies y étaient passées, surtout celles de Frédéric. Isabelle avait utilisé le petit héritage que lui avait laissé sa mère. Mais le jeu en valait vraiment la chandelle, car ils firent de cette demeure un véritable paradis.
Cerise sur le gâteau, la maison possédait un beau terrain alors que la plupart des maisons du centre-ville n’avaient que très peu de place pour la verdure.
Ils appréciaient le calme de ce gros village par rapport à la folie industrielle du Havre et surtout, Frédéric était à deux pas de la mer, il pouvait ainsi s’adonner dès qu’il avait un instant de liberté à sa passion pour la planche à voile. Quant à Isabelle, elle s’émerveillait chaque jour des paysages changeants que lui offrait la nature : les falaises de craie sculptées par l’érosion, les vagues qui faisaient rouler les galets, les teintes de la mer et du ciel qui changeaient sans cesse, la fuite des nuages… Ils passaient tout leur temps ensemble, entre le boulot et les loisirs. Les seuls moments où ils étaient séparés étaient ceux pendant lesquels Frédéric surfait sur sa planche. Isabelle en profitait pour lire, se promener, mais il ne fallait pas longtemps pour que l’un manque à l’autre… Ils étaient devenus un couple fusionnel, incapables de se passer l’un de l’autre.
Lors de leurs congés, ils partaient sans téléphone, avec le strict minimum, ils n’étaient plus que tous les deux, seuls au monde. Il leur arrivait de louer des gîtes dans des endroits insolites, totalement isolés de la civilisation. Ils faisaient les courses avant d’arriver dans leur lieu de villégiature. Dès le premier jour tout était acheté : viande, fruits, laitages, un gros pain rustique qui se conservait tout le temps du séjour. Ainsi, ils n’étaient plus obligés de côtoyer les autres.
Ils marchaient main dans la main à la découverte de paysages sauvages, découvraient des endroits secrets, ils n’avaient aucune activité l’un sans l’autre, ils n’étaient plus qu’un. Jamais avant de vivre ce genre de relation Isabelle n’aurait pu croire que cela fût possible. Celui ou celle qui lui aurait raconté cela serait passé pour un fou à ses yeux…
Seule la mer était capable de les soustraire l’un à l’autre, juste quelques heures, le temps d’un tour en planche à voile pour lui quand il participait à des compétions ou qu’il s’entraînait, et de quelques pages de bouquin pour elle. C’est pour cette raison qu’ils ne partaient jamais pendant toute la durée de leurs vacances près de l’océan, la mer seule était capable de les séparer.
Dix ans passèrent. Et puis vint le drame, chaque minute, chaque instant de cette journée furent gravés à jamais au plus profond du cerveau d’Isabelle.
Un dimanche matin, elle fut réveillée par l’odeur du café qui embaumait la maison. Il devait être neuf heures trente, la lumière filtrait par les persiennes. Isabelle glissa paresseusement une main vers la droite et ne rencontra que les draps encore empreints de la chaleur et de l’odeur de Frédéric. Elle comprit qu’il était déjà parti.
Elle se leva et se dirigea vers la cuisine. Sur la table, Frédéric avait déposé un sachet de croissants frais et laissé un petit mot griffonné à la va-vite : « Mon amour, je suis parti rejoindre ma maîtresse, à tout à l’heure, je t’aime. »
Sa maîtresse… Isabelle ne put s’empêcher de sourire, c’était ainsi que Frédéric appelait la mer, l’océan, la vague, la grande bleue. En même temps qu’elle lisait le mot, elle le visualisa dans sa tenue de néoprène noir, celle aux liserés orange fluorescents, il l’avait préparée la veille au soir, debout sur sa planche à voile et domestiquant la houle.
Elle l’imagina volant au-dessus de l’eau, défiant les éléments. On était fin octobre, mais le temps était encore beau, le soleil brillait, il y avait du vent, une excellente météo pour pratiquer du point de vue d’un véliplanchiste.
Depuis ses dix ans, Frédéric glissait sur les vagues avec sa planche, c’était sa grande passion, sa folie. Parfois, même en plein cœur de l’hiver, il sortait. Bravant l’océan et parfois les tempêtes. Nul n’arrivait à le décourager. Même son père, malgré son autorité, ne réussit jamais à lui faire entendre raison. Les habitués le suivaient des yeux, non loin de l’aiguille creuse. Les jours de grands vents, il donnait l’impression de flotter au-dessus des vagues, à près de quarante nœuds.
Il était dix heures trente quand Luc vint frapper à la porte. Isabelle avait traîné en prenant son petit déjeuner, un livre à la main, elle n’était toujours pas habillée. Elle enfila un peignoir et alla ouvrir. Elle remarqua aussitôt que Luc était essoufflé, pâle et en sueur. La phrase qu’il prononça résonna dans le crâne de la jeune femme d’une manière étrange, comme si les mots avaient du mal à atteindre son cerveau :
— Isabelle, on vient de retrouver la planche de Frédéric sur les galets. Le footstrap [1] Sangle servant de cale-pied au véliplanchiste.
est déchiré, il a eu un accident, on ne le retrouve pas ! Je savais qu’il devait venir faire du freestyle aujourd’hui… On était de java hier, on venait juste d’arriver sur la plage avec Pierrot et Serge pour le rejoindre…
Elle ne put s’empêcher de hurler son prénom.
Elle courut telle une dératée vers la digue, simplement vêtue de son seul peignoir malgré le froid, sans prendre la peine de fermer la porte.
La gendarmerie, prévenue par Serge et Pierrot, arriva sur place en même temps que Luc et Isabelle. Les pompiers déjà présents l’invitèrent à rentrer chez elle pour se couvrir plus chaudement, mais elle refusa, les yeux hagards perdus sur la ligne d’horizon. Ils lui mirent alors d’autorité une couverture sur les épaules. L’hélicoptère de la sécurité civile devait partir en reconnaissance au large. C’était souvent que Dragon 76, l’Eurocopter EC 145 basé à l’aéroport du Havre-Octeville, portait secours aux véliplanchistes en difficulté. Étretat se situant entre deux falaises, les courants étaient forts et les vents puissants.
Mais Frédéric n’était ni un débutant ni un amateur, il pratiquait la planche depuis plus de vingt ans. À trente-trois ans, il était renommé dans le milieu, c’était un moniteur chevronné, bien que bénévole, de l’école « Voiles et Galets » de la Côte d’Albâtre. Il était déjà sorti maintes fois par des temps bien plus mauvais que ce jour.
Isabelle ne voulait pas y croire, elle ne pouvait imaginer qu’il ait eu un accident en mer. Mais au bout de plusieurs heures de recherches, personne ne trouva ni trace ni indice.
La jeune femme savait bien que les chances de survie s’amenuisaient d’heure en heure, car malgré une combinaison thermique, au bout de quarante-huit heures dans une eau n’excédant pas les six degrés à cette époque de l’année, aucun homme ne pouvait résister, l’issue ne pouvait être que fatale. Mais elle refusait de le croire. L’espoir était ancré au plus profond d’elle, on allait le retrouver son Frédéric, tout ne pouvait pas s’arrêter comme cela, d’un coup, le destin ne pouvait pas être aussi injuste avec un homme aussi bon.
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