Seul compte ce fantasme d’avoir échappé au temps présent, qui avance, sûr de sa légitimité, incapable de douter de lui-même. Le simple fait que deux individus aient réussi à passer entre les mailles de la grande toile éclaire différemment le quotidien de chacun, conclut le philosophe. Certains rites obligés, parmi les mille auxquels on se sent soumis chaque jour, sont à remettre en question d’urgence.
Nathan vient de terminer l’inventaire détaillé de sa chambre. Louise quitte la route nationale pour faire un détour par une ferme laitière du Vermont afin d’y faire le plein de produits bio. À peine a-t-elle bifurqué qu’un camionneur, agacé de la trouver sur sa route, baisse sa vitre pour hurler : Go to hell !
Mrs Green lui répond que, pour sa part, c’est déjà fait.
Ils furent vomis dans un espace aux parois saillantes et translucides, des roches de lumière dont les aspérités créaient un scintillement aveuglant, n’offrant aucune ombre, aucun recoin pour y reposer le regard. En fait de ténèbres il s’agissait d’une aire à l’insoutenable brillance dont les amants crurent à tort être les seuls occupants.
On les instruisit sur leur châtiment. Erraient là tant d’autres couples qui avaient vécu un attachement démesuré, certains ayant commis au nom de ce lien des abominations, causé des dommages irréversibles, suscité la folie, donné la mort, et longue était la liste des crimes perpétrés au nom de la passion.
Les couples adultères constituaient le plus grand nombre, certains ayant aggravé leur forfait en s’enflammant pour le frère ou la sœur de leur conjoint, parfois même le père ou la mère de celui-là, ou même leur fils ou fille issus d’un premier mariage. Ne pouvant refréner leur penchant, ils avaient brisé une famille entière et frappé du sceau de l’infamie toute descendance.
D’autres avaient transgressé la première loi qui différenciait l’homme de la bête en forniquant au sein d’une même famille, et ces incestueux, qui déjà de leur vivant avaient connu les pires tourments moraux, n’attendaient plus aucun signe de miséricorde.
Ils n’étaient cependant pas les premiers sur l’échelle de l’abjection, nombreux étant ceux qui, aveuglés par un désir interdit, avaient tué. Combien d’amants félons s’étaient imaginé qu’une promesse de bonheur les attendait après s’être défaits d’un encombrant mari ou d’une affligeante épouse.
Mais il y avait pire encore. Et ces couples-là passaient pour des monstres aux yeux des autres. Pour des raisons connues d’eux seuls, ils s’étaient débarrassés de leurs enfants, devenus des obstacles, des fardeaux. Les plus chanceux de ces innocents avaient été opportunément égarés sur le bord d’une route. D’autres avaient été assassinés sans que leur corps ne trouve de sépulture décente.
Les deux nouveaux arrivants en furent tout étourdis. Là était donc la place qui leur était réservée ? Quelle faute avaient-ils commise pour qu’on les range parmi les délictueux ? Comment comparer la douce fièvre qu’ils avaient éprouvée l’un pour l’autre avec ces accès de démence qui avaient causé tant de drames ? Il n’était certes pas de leur ressort de juger et encore moins de condamner ceux que la passion avait dévorés, mais qu’avaient-ils de commun avec ces malheureux ? Tout à l’inverse, ils avaient pris soin d’entretenir le brasier de leurs cœurs sans que personne n’en souffre. Jamais ils n’avaient porté atteinte à des tiers, ils s’étaient même éloignés de leurs familles, comme s’ils n’étaient nés de personne car leur vraie naissance s’était accomplie au premier jour de leur alliance.
Sachant dans quel décor ils allaient évoluer et quelle compagnie ils allaient côtoyer, ne leur restait plus qu’à apprendre en quoi consistait leur supplice.
Lentement ils sentirent s’opérer une métamorphose, comme s’ils retrouvaient soudain leur enveloppe terrestre ; leur peau se reforma, leurs contours se redessinèrent, leur image réapparut, ils éprouvèrent à nouveau des sensations humaines. En retrouvant leur aspect ils se découvrirent enlacés, leurs yeux se reconnurent, leurs souffles se mêlèrent. Ils recouvrèrent la parole et prononcèrent quelques mots qui se perdirent dans un écho.
Mais à peine avaient-ils repris conscience de leur étreinte qu’un vent léger les entraîna dans un mouvement subtil qui les fit tournoyer sur eux-mêmes. Leurs corps entremêlés décrivirent des cercles de plus en plus larges, et ils se blottirent davantage pour affronter ce tourbillon, encore à ses prémices. Tantôt les pénitents restaient suspendus, presque immobiles, tantôt une bourrasque les soufflait avec tant de violence qu’elle les faisait s’abattre contre une paroi de lumière. Alors ils tombaient à pic comme s’ils chutaient du haut d’une falaise, mais un vent les cueillait à nouveau, les poussant vers une autre destination et une nouvelle collision à leur briser les os.
La vraie signification de ce mouvement inexorable et de cette lumière crue leur apparaissait enfin. Pris dans une tourmente qui leur interdisait de se détacher, un même doute s’immisçait en chacun d’eux : et si l’autre n’était plus celui qui soutient mais celui qui entraîne ? Qui blâmer pour le calvaire subi sinon ce comparse qui vous poursuit depuis la terre et vous égare dans ses projets indécents ? Invariablement, de cette étreinte naissait le mépris ; le visage de l’autre, après avoir été le plus charmant, devenait hideux, son souffle fétide. Son sourire virait à la grimace. Son corps, si recherché naguère, provoquait la répugnance. Sa voix qui avait prononcé tant de galantes paroles grondait d’amers griefs. Le message du Diable s’en trouvait plus clair : votre fascination sera désormais votre hantise.
En général satisfait de l’ironie des tourments qu’il infligeait aux damnés, le Diable se réjouissait particulièrement de celui-ci, pour lui si typique de l’horreur conjugale. Ah la belle invention que le couple, s’aliéner à un autre, absorber son rayonnement comme la Terre le Soleil, se laisser envahir par sa présence, unique, persistante, lourde, ineffaçable, jusqu’à ce point de dégoût où seule la haine, issue elle-même de la passion, saura remplir les cœurs parfois jusqu’à l’extase ; ô haine jouissive, seul baume assez puissant pour apaiser la douleur de l’échec.
Qu’en sera-t-il de votre capiteux désir, de vos tendres élans, après avoir dansé une éternité en pleine lumière ?
Leur embrassement tournoyait dans les airs, décrivant des courbes savantes, et dans les plus vifs remous ils sentaient à la fois battre leur propre cœur et celui du bien-aimé. S’ils n’avaient aucune prise sur leur trajectoire, ils savaient s’abandonner à sa vitesse et anticiper ses détours ; à intervalles irréguliers, ils s’abattaient contre une roche et l’impact retentissait dans leurs os, leur arrachait un cri, leur coupait le souffle. Dans la chute, interminable, ils murmuraient une parole de réconfort avant d’être aspirés par un nouveau courant. En de très rares moments, ils croisaient un autre couple qui voguait dans un souffle contraire ; bien étrange était cette rencontre de moins d’une seconde où soudain ils étaient confrontés à des semblables, jadis humains, désormais âmes errantes.
*
Le Diable, trop occupé à pourrir le monde de demain, avait fini par oublier les amants maudits. Et ce fut presque par hasard si, une éternité plus tard, il les fit mander pour s’assurer de son triomphe.
À peine les eut-il devant lui, agenouillés, les paumes sur les yeux comme pour cacher leurs larmes, qu’il comprit la mascarade qu’on lui jouait. En vérité, pas de contrition dans leur regard, pas la moindre supplique issue de leur bouche, leurs traits étaient purs de toute expression de haine, leurs corps exempts des griffures, coups et morsures qu’ils étaient censés s’infliger. Car ce couple-là avait déjà été puni, sur la Terre, puis au Ciel, et sur la Terre à nouveau. Il avait été persécuté dès le premier jour, il avait subi la peine capitale, il avait été sermonné par Dieu, puis chassé de son Paradis, il avait connu la tempête, la fièvre, la prison, l’asile, l’acharnement des hommes, la menace des bêtes, la violence des éléments, tant de tourments subis au nom d’un seul : la privation de l’être aimé. Et voilà qu’une puissance démoniaque leur avait infligé une promiscuité inespérée, le plus charmant des supplices, une occasion parfaite de rattraper le temps perdu à se chercher sur Terre. Combien de caresses trop longtemps retenues ? Combien de confidences à échanger ? Combien de larmes à essuyer, de plaies à soigner ? Combien de souvenirs à partager ? Combien d’épisodes traversés en veillant à n’oublier aucun détail afin qu’un jour ils puissent le raconter à l’autre, et peut-être en rire. Aussi cette menace de l’odieuse osmose avait pris un tour bien différent. Ils y avaient vu un symbole : le fondement premier du couple n’était-il pas d’affronter à deux les vents contraires ?
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