Le maître en question se sentit de taille à relever le défi en signifiant toutefois que la ressemblance avec le modèle dépendait de la précision qu’elle mettrait à le décrire. Elle le rassura sur sa capacité d’évocation : quoi de plus fidèle qu’une description aimante ? N’est-ce pas l’essence du portrait que d’exalter les qualités intérieures ? Pour l’avoir fait mille fois en pensée, en rêve, elle n’avait qu’à fermer les yeux pour que s’impose l’image de ce doux visage, tant de fois embrassé et caressé naguère, au temps où jamais elle n’aurait imaginé le faire tenir dans un médaillon.
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Dans le foisonnant port de Gênes transitaient l’ensemble des compagnies navales, son débarcadère pouvant accueillir tous types de navires. Le Dragon Gally , sous le commandement du capitaine Knight, y chargea une cale entière de tonneaux de vins du Piémont et d’huiles rares, à la suite de quoi son équipage eut quartier libre pour profiter des conforts et des plaisirs qu’offrait la ville — seuls le capitaine, son chef de quart et une poignée de matelots resteraient à bord. En voyant errer son unique passager sur le pont, Lewis Knight l’incita à découvrir le vieux quartier génois, où il connaissait quelques adresses fort prisées des gentilshommes.
Le Français préféra regagner son bat-flanc. Du reste, il n’avait jamais mieux dormi que sur un bateau, comme s’il glissait sur une mer d’oubli, bercé par un délicat roulis et la rumeur lointaine d’une nuée de goélands — seul le branle-bas provoqué par la tempête à bord du Sainte-Grâce avait su le tirer de sa couche. Il s’enveloppa d’une couverture et se retrouva, les yeux à peine fermés, dans une plantation de thé, ou du moins la description qu’on lui en avait faite.
Il y tourna longtemps avant qu’un fracas, bien étranger à son rêve, ne le ramène à bord. Il perçut des cris étouffés, imagina une algarade avinée, chère aux matelots à cette heure de la nuit. Il referma les yeux en priant pour qu’ils s’en aillent cuver dans leur hamac mais le bruit s’intensifiait, se rapprochait même, et il quitta sa cabine en craignant que ce tumulte ne cesse pas sans son intervention. Devant sa porte un homme gisait, les mains repliées sur son ventre en sang, un autre titubait dans le couloir, les yeux suppliants, avant de s’effondrer. En entendant d’affreux râles provenant du quartier des officiers, il s’y précipita, armé du sabre du malheureux qui venait d’expirer dans ses bras. Le capitaine, torse nu, ferraillait avec un escarpe vêtu d’un pourpoint et d’une chemise noirs, le crâne cerné d’un bandeau écarlate.
Le Français apprendrait plus tard que le Dragon Gally avait subi l’attaque d’une bande de six brigands dont la spécialité consistait à guetter le mouillage des navires de commerce en partance pour l’Orient, en général pourvus d’un coffre d’or destiné à être dépensé dans les comptoirs. Ces pirates qui jamais n’avaient pris la mer procédaient selon un invariable mode : la nuit, deux d’entre eux arpentaient les tavernes à matelots pour offrir des chopes en échange de précieux renseignements sur la contenance des navires et la composition de l’équipe de garde. Et avant l’aube, un abordage était lancé.
Pendant que sur le pont ses comparses désarmaient les matelots consignés à bord, le chef des bandits ordonnait au capitaine, la lame sur la gorge, de le mener au coffre. Et il en aurait été ainsi si le Français n’avait fait irruption dans la cabine, fort contrarié d’avoir été arraché à ses rêves.
Il dormait ! Paisible, retranché, déterminé à rester invisible toute la traversée durant. Or une créature de noir vêtue, prête à embrocher quiconque sur ce navire, venait à son tour compromettre la quête à laquelle il avait tout sacrifié. Il se vit donc contraint de freiner le bon déroulement de ce pillage en règle, et ce qui animait son bras n’était ni un réflexe de survie, ni un geste de loyauté, mais la fureur de se voir convoqué dans une opération crapuleuse qui ne le concernait en rien. Après tant d’épreuves subies sa rage accumulée s’exprimait contre un même adversaire qu’il rendait responsable de toutes ses contrariétés. Celui-là allait payer pour tous les autres, pour une infinie variété de fâcheux, pour ce médecin qui lui avait tâté le crâne afin de s’assurer de sa bonne conformation, pour ce geôlier qui lui avait lancé des fruits pourris à travers les barreaux, pour ce marquis qui l’avait fait bastonner afin de se divertir, pour les serpents dont la couleur se confondait avec le sable, pour l’orfèvre de Teyagueca qui l’avait volé sur le poids de son médaillon, pour les rats effrontés sur des grabats infects, pour les soldats aux uniformes rouges qui l’avaient canonné sans même identifier leur cible, pour ce matelot du Sainte-Grâce qui l’avait insulté sans raison dans une langue inconnue, pour ce tavernier qui lui avait servi des bas morceaux à dégoûter un chien, pour ce juge qui bâillait d’ennui quand il tentait de se défendre, pour mille tonnes de coton charrié, pour tout cela quelqu’un allait payer, et pourquoi pas ce chef des brigands assez lâche pour suriner des marins dans leur sommeil.
Après l’avoir désarmé et projeté au sol, plutôt que de l’achever de son sabre il le massacra à coups de botte afin de voir son sang gicler de toutes parts, de faire craquer ses os un à un, de l’entendre crier non plus de férocité mais de douleur. Sa victime, vomissant une bile rouge, rampant comme un insecte qui fuit le dernier coup de semelle, terrassé par la bestialité de l’attaque, réunit ses dernières forces pour se ruer hors de la cabine en hurlant comme le supplicié qu’il était.
De retour dans la sienne, le Français décida qu’il n’en sortirait qu’une fois les amarres larguées. Sans doute avait-il sauvé la mission du Dragon Gally mais il refusait de s’en voir attribuer le crédit, regrettant presque de s’être embarqué. En prenant le risque fou de rejoindre l’Orient sans savoir ce qu’il allait y trouver, peut-être avait-il contredit par son impulsivité la seule finalité de toute odyssée : le retour au foyer.
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La voiture, qui alliait à la pompe d’un carrosse la robustesse d’une diligence, traversait la forêt de Bogliasco tout en longeant la mer Tyrrhénienne, escortée par deux hommes en armes qui dégageaient la route sur son passage ; le cocher fouettait ses chevaux sans craindre de les crever car d’autres, frais et robustes, les attendaient à chaque relais.
La seule passagère somnolait, ouvrant l’œil au hasard des cahots et des ornières, l’esprit encore embrumé par les festivités qui avaient embrasé la ville de Florence et ses provinces. La famille du duc, reconnaissante, l’avait fêtée comme une invitée de marque, en la priant toutefois de rester discrète sur le détail de sa rencontre avec leur fils ; le peuple avait-il besoin d’apprendre que leur héritier, membre du conseil des sages et bienfaiteur, s’était échappé d’un asile de fous ?
Bien avant l’heure prévue elle sentit un ralentissement, et ce qu’elle vit par la fenêtre lui fit regretter de s’être montrée si confiante dans le bon déroulement de sa chevauchée. N’avait-elle pas appris, au fil de son interminable périple, que le sort choisissait de frapper à l’instant même où l’on imaginait en être délivré ? Ce séjour dans les fastes florentins lui avait-il fait oublier que plus la destination semblait proche, plus longs étaient les détours, plus nombreux les obstacles ? Fallait-il être présomptueux pour s’imaginer qu’un grand galop suffisait à garder une mesure d’avance sur l’adversité ?
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