Les adieux de l’auteur à son personnage furent plus poignants que prévu ; leur pacte secret avait créé en chacun d’eux un même malaise, comme s’ils avaient transgressé quelque loi sacrée de la genèse artistique — si les auteurs dramatiques avaient été soumis à un serment, comme les médecins à celui d’Hippocrate, mille fois l’auraient-ils renié. Mais ce pacte-là ne connaissait aucun précédent et ne ferait aucun émule, et peu importait l’origine de ce texte, seuls comptaient les rires et les larmes qu’il allait susciter pour les siècles à venir.
Les deux hommes échangèrent une longue poignée de main sans prononcer le moindre mot — un seul aurait été de trop après tous ceux qu’ils avaient choisis, proférés, soufflés, distordus, honnis, célébrés, inscrits et biffés. Charles confia la destinée de son ami français à son frère. Sur le quai, en voyant le navire s’éloigner, l’écrivain pria Dieu pour que cet énergumène surgi d’on ne sait où y retourne à jamais.
*
Du fait d’une ingénieuse perspective, la coupole laissait entrevoir l’immensité céleste où couraient des constellations dans des trouées d’azur, où des reflets d’or se mêlaient aux ombres blanches, où voletaient des angelots aux traits tendres, à la chair rose. On devinait au point de convergence un motif en cours d’élaboration, un geste et un regard, complémentaires et d’essence divine, le surgissement du Tout-Puissant, dont la main formait comme une corolle qui semblait contenir toutes ses créations terrestres. Ses yeux aux iris d’argent, vifs et pénétrants, évoquaient ceux d’un père veillant sur ses enfants.
La jeune femme, touchée devant l’ampleur du projet, flattée d’assister à la réalisation d’une œuvre que l’on admirerait longtemps, le félicita pour la précision de son trait et la qualité de sa lumière. Nul doute que sous ce ciel sublime, le fidèle, agenouillé sur son prie-Dieu, en sera conforté dans sa foi , dit-elle. Cependant elle ne put s’empêcher de pointer un paradoxe, arguant que le dévot, assidu des prêches de l’office, n’avait nul besoin de cette fresque puisque sa propre vision du royaume des cieux, enflammée par les Saintes Écritures, était bien plus riche de détails que cette coupole ne saurait en contenir, laquelle resterait , malgré votre grand talent, une pâle ébauche du mystère de ce qui Est.
L’artiste affirma avoir respecté point par point la commande de l’Église dont l’autorité ne saurait être remise en question. Était-ce le mot respecté, commande ou autorité qui irrita le plus la jeune femme, celle-ci suggéra qu’un autre public était à conquérir, plus difficile et plus vaste que les croyants et les ministres du culte, celui des mécréants qui s’interrogeaient sur le bien-fondé du Pur Esprit. Pensez aux sceptiques égarés sur ces bancs qui pourraient connaître une épiphanie : la certitude d’être issus de la volonté du Très-Haut. Celui qui leur a offert ces cadeaux magnifiques que sont la vie, la Terre et la nature.
Le rôle de l’art sacré n’était-il pas de susciter la révélation à ceux qui en étaient privés plutôt que de rappeler au pratiquant la promesse du royaume qui l’attendait après une vie de prière ? Imaginez un barbare venu d’une contrée lointaine faisant irruption dans cette nef pour la piller. Il aperçoit votre fresque. Pris d’un malaise, il lâche son glaive. Il murmure des mots qu’il ne comprend pas lui-même : « Quelque chose de sacré se joue ici. » Il s’en va à reculons, honteux de ses crimes passés, hanté à jamais par ce qu’il a entrevu dans cette église. Pour un artiste, n’était-il pas plus exaltant de relever ce défi plutôt que de satisfaire à une commande ?
Le prêtre, surgissant d’un confessionnal, n’avait rien perdu de leur échange. Il prit à partie cette insolente qu’il avait la bonté d’héberger : qui était-elle pour s’immiscer dans la sainte alliance de l’art et de la foi ? D’où tenait-elle son aplomb ? De son asile de fous, perdu dans une contrée sanguinaire ?
Quelle ironie pour celle qui déjà avait été chassée de la maison de Dieu, la vraie, celle que le pauvre peintre essayait vainement de représenter. Si elle avait signifié à ce prêtre qu’elle était bien plus qualifiée que lui pour évoquer ce royaume-là, il l’aurait déclarée non pas folle mais possédée ! À Florence, joyau du rayonnement chrétien, un tel outrage aurait déclenché l’ire d’un peuple toujours prompt à raviver les bûchers du Moyen Âge, et la protection du duc n’y aurait rien changé.
Après avoir renvoyé la pécheresse sur son grabat, l’artiste sut trouver les mots pour calmer le bon curé ; ils avaient affaire à une ignorante des règles des beaux-arts autant que de l’imagerie pieuse, une pauvresse qui montrait là son inculture plus que son impiété, rien qui méritât qu’on reforme les tribunaux de l’Inquisition. Le prêtre en convint, s’en amusa presque, puis retourna à son confessionnal, et le peintre à sa fresque.
Une fresque qui, ce jour-là, resta en souffrance. Son auteur, incapable de poursuivre, troublé par l’intervention de la prétendue folle, attendait la nuit pour la consulter à nouveau.
Grand est le désarroi de l’artiste qui soudain perd confiance en son œuvre. Il se voit accomplir un exercice imposé, pâle imitation des maîtres classiques. Il se sent soudain bon faiseur, qui reproduit avec honnêteté mais ne crée plus. La fresque sur laquelle il avait travaillé des mois avait pris soudain de nébuleux contours, ses motifs séraphiques avaient viré au pompeux. Il se vit rater là son grand rendez-vous avec la postérité et rallier le camp des barbouilleurs prébendés.
Il gardait cependant espoir de redonner à son entreprise un reflet de transcendance. Un espoir qui pour l’heure se reposait sur son grabat après avoir évité de justesse le bûcher. Il implora la jeune femme de l’aider à revoir son ouvrage, dût-il le recouvrir d’un blanc immaculé comme une page à écrire de l’histoire de l’art. Il avait besoin d’elle pour bousculer les académies, dérouter les partisans du bon goût, inventer de nouvelles formes, recréer cette effervescence divine qu’elle évoquait comme si elle-même l’avait connue. Son instinct le poussait maintenant à la traduire sur ces murs et accomplir ainsi sa vraie mission ici-bas : servir le dessein suprême et non rassurer le calotin. Ce fut au tour de la jeune femme de le mettre en garde contre les foudres, non de Dieu mais des gardiens de la chrétienté, prêts à crier au sacrilège dès que l’on transgresse le dogme. Un danger qu’il encourait volontiers : sa coupole, iconoclaste pour certains, glorieuse pour d’autres, allait faire parler de lui jusqu’à Rome. Seul le souverain pontife aurait le droit de statuer sur le bon aloi de l’œuvre. Dès lors, il déciderait de la carrière de l’artiste, soit en lui confiant une basilique, soit en le jetant au cachot.
Qu’il en soit ainsi , dit-elle. Mais pour sa contribution elle demandait une récompense. Et la plus inattendue qui fût.
Bientôt elle serait de retour chez elle, mais qui sait si son village existait toujours ? Une fois sur place, en espérant que son mari y fût aussi, combien de bourgs et de hameaux devrait-elle visiter en espérant le voir apparaître ? Combien de fois lui faudrait-il décrire à des inconnus la couleur de ses yeux, le soyeux de ses cheveux, l’éclat de son sourire : Avez-vous vu cet homme-là ? Aussi son enquête en serait-elle grandement facilitée si elle possédait un médaillon qui renfermât le portrait du bien-aimé, un portrait que seul un maître italien saurait reproduire avec fidélité.
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