Avec l’évocation de ses visions célestes et de sa renaissance, avait commencé un autre récit de pure fantasmagorie, une de ces allégories qui allument dans le cœur des mortels le besoin d’élévation. Avec ses mots à elle, elle avait encouragé les âmes terrestres à profiter de l’instant même, sans attendre, quel que fût le poids des servitudes.
Là résidait aux yeux du dramaturge la partie la plus édifiante de cette histoire, comme si cette femme avait connu le divin de son vivant, auprès d’un homme, avec pour tout décor un arbre, une rivière, un feu de cheminée. Oh ! comme ces mots-là m’ont manqué , avoua l’auteur, qui avait tenté de les restituer, espérant conquérir les spectateurs du Pearl Theatre aussi bien que cette Française avait conquis les cueilleurs de thé. Mais malgré les efforts de mémoire de son frère Lewis, comment recréer tant de sensations, comment suggérer toutes les nuances allant de la tristesse à l’espoir, comment traduire une telle exaltation en ne l’ayant pas éprouvée soi-même, et surtout, comment communiquer cette gaieté, imprévisible, poignante car, malgré les terribles événements auxquels elle avait survécu, elle parvenait à les décrire en riant parfois d’elle-même — légèreté dont seuls sont capables ceux qui ont payé de leur personne le prix de leur témoignage.
Charles Knight pleurait maintenant devant cet intrus qui avait cessé toute forme de menace. Cette ombre-là lui rappelait, malgré le succès des Mariés malgré eux , qu’il avait failli à sa tâche. En écoutant la légende de la femme à la tête coupée, rapportée par son frère navigateur, il avait rêvé d’une pièce d’une tout autre envergure, une œuvre majeure qui aurait inscrit son nom en lettres de feu dans l’histoire de la dramaturgie. Il s’était contenté de livrer une pochade qu’on oublierait dès la saison prochaine.
L’intrus, quittant l’ombre, lui proposa alors le plus surprenant des pactes.
Que vous croyiez ou non à mon identité et à mes origines n’a pas d’importance. Et sachez que j’aurais mille fois préféré une vie bien plus paisible, bien plus monotone auprès de celle qui fut et qui reste ma femme . Une vie en rien remarquable, dont on n’aurait pu tirer aucune matière dramatique, et qui dès ses prémices aurait suscité l’ennui du spectateur. Hélas, il en avait été autrement, mais aujourd’hui il était en mesure de suggérer à Charles Knight une toute nouvelle version de ses Mariés malgré eux .
Comment espérer une muse plus précieuse que le personnage lui-même ? Prêt à souffler à l’oreille de l’auteur toutes les images que sa mémoire avait retenues, à veiller à la justesse de ses vers. Il se tiendrait derrière son épaule, posant un œil bienveillant sur ses lignes à mesure qu’il en noircirait les pages. En revivant par la pensée sa passion pour une femme, il la décrirait sans se soucier des procédés du dramaturge, mais en retrouvant la force du réel et le retentissement du vécu.
Charles Knight entrevit ce qu’impliquait cette étrange collaboration. Écrire sous la dictée et se faire corriger comme un enfant courbé sur son pupitre ? Oublier sa licence de thaumaturge pour se plier aux exigences d’un personnage ? S’aventurer dans les recoins les plus obscurs de sa psyché ? Bousculer le bon sens, la vraisemblance, voire les règles de la dramaturgie classique ?
Oui, mille fois oui ! cria-t-il de joie. Quel auteur au monde refuserait une occasion aussi unique ? Mettons-nous au travail sur-le-champ, j’habite à deux pas, ma logeuse nous fera du café bien noir, je sens déjà ma plume toute prête à s’envoler ! Son nouveau collaborateur freina cependant son bel enthousiasme en lui rappelant qu’un pacte induisait nécessairement une contrepartie. En échange de sa prestation, pour laquelle il ne percevrait aucune rétribution ni n’exigerait aucun crédit, il demandait à être présenté à son frère capitaine afin de partir avec lui sur le lieu même où il avait rencontré cette cueilleuse si inspirée, qui, peut-être, par choix ou par contrainte, vivait encore là-bas.
Charles Knight comprit alors, sans tenter de l’expliquer, que l’homme en face de lui était bel et bien cet amant maudit à la recherche de son bonheur perdu.
À l’angle de Mott et Canal Street, au cœur du Chinatown de New York, il sort d’un petit immeuble coincé entre une boutique de souvenirs et une agence de banque taïwanaise. Il vient de restituer la voiture prêtée par le vieillard chinois aux cousins de celui-ci. Ils ont fourni au Français, comme convenu depuis Cleveland, deux téléphones neufs, deux ordinateurs portables, et deux passeports américains plus patinés que nature. Lui et sa femme s’appellent désormais Mr et Mrs Green. Elle est née dans le New Jersey, lui à Seattle.
Son épouse l’attend dans un coffee shop sur Broadway, attablée devant les journaux du jour — elle s’y cherche à chaque page. Sortant d’un box voisin, une femme la prie, en anglais avec l’accent québécois, de garder un œil sur son enfant pendant qu’elle s’absente pour trouver une pharmacie. Mais le petit garçon n’a aucun besoin de surveillance. Il ne bouge pas, ne touche pas à sa part de tarte, ne fixe son regard sur rien et n’émet pas le moindre son. De sa fébrilité d’enfant il ne reste plus qu’une énergie négative qu’il contient et retourne contre lui-même. Il n’est ni effarouché ni même surpris par la présence d’une inconnue, il n’en prend pas conscience.
Elle lui raconte comment, il y a très longtemps, elle a rencontré un jeune homme que tout le monde appelait le Lunatique . De temps en temps il redescendait sur Terre pour retrouver les joies de l’attraction terrestre puis retournait sur sa planète. En fait, il attendait patiemment que l’occasion lui soit donnée de faire la démonstration de ses supers-pouvoirs.
Puis elle se lance dans le récit de ce matin d’insurrection où le Lunatique avait mis sens dessus dessous tout un hôpital. Au mot « hôpital », l’enfant se crispe comme s’il s’était brûlé. Mais l’information est passée : le super-héros dans la Lune a renversé l’hôpital.
La mère, de retour, observe son fils aux prises avec cette inconnue. Sans les clients alentour elle fondrait en larmes en le voyant sourire.
Le mari fait glisser discrètement sur la table un passeport, un téléphone et un ordinateur vers sa femme. Elle se réjouit de s’appeler Green. Mais elle lui annonce un changement de programme : ils ne feront pas la route ensemble jusqu’à Montréal.
Séparément, ils courent moins de risques. Elle passera la frontière dans la voiture de cette dame et de son enfant qui ne veulent plus la lâcher. Et lui remontera en car.
Il lui en veut pour cette décision, pourtant la plus sensée. Elle lui promet que c’est leur toute dernière séparation.
Il lui souhaite bonne route, et ajoute, un rien sarcastique : Si voyager avec des fous ne te fait pas peur…
Elle éclate de rire.
Un attelage de quatre chevaux, lancé comme un projectile à travers les routes. À bord, les tâches s’étaient réparties sans qu’on eût besoin d’en débattre, chacun possédant des compétences qui lui avaient valu son internement à l’hôpital de Svilensk, là où elles n’avaient aucune chance de s’exprimer. Cinq individus présumés déments aux yeux de la science formaient dans la fuite une redoutable symbiose. Une dangereuse inclination là-bas se révélait ici un précieux atout. Le Versatile , quand il laissait le hargneux en lui refaire surface, était prié de quitter l’habitacle pour prendre les rênes afin d’exercer sa vindicte sur les chevaux, ce qui, par ailleurs, faisait de lui un excellent cocher. À son retour, il était redevenu le plus délicieux des voyageurs.
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