À son retour dans la chambrée, l’ Illuminée l’attendait à son chevet pour lui demander si désormais elle portait un nom, choisi par l’ homme aux clés . La Française affirma que jamais elle n’accepterait qu’on réduise à un seul mot son rêve et sa quête. Mais elle n’aurait pas à subir une telle infamie car elle aurait quitté les lieux avant.
Quitter les lieux ? Tous en avaient rêvé, mais tous y avaient renoncé, et l’ Illuminée en expliqua la raison. Au lieu de faire naître une conscience collective, l’idée d’une insurrection exacerbait l’individualisme de chacun, les rendant bien incapables de suivre une directive commune ; les angoisses des uns affrontaient les obsessions des autres, transformant le pavillon entier en un fatras de fous furieux livrés à une bataille d’ego — un spectacle qui confirmait à leurs gardiens les raisons de les retenir ici.
La nouvelle se mit en tête d’organiser elle-même la fronde. Elle allait ouvrir une brèche dans cette prison où l’on retenait non point des coupables mais des excentriques et des miséreux, dont la punition, en plus de l’enfermement, consistait à être étudiés comme des phénomènes. Et afin de n’en laisser le soin à personne d’autre, elle imposa le nom qu’elle porterait ici : on l’appellerait désormais la Séditieuse .
Plutôt que d’essayer de les rassembler par un même mot d’ordre, il lui sembla plus judicieux de laisser chacun de ses congénères choisir un complice, selon affinités. Un premier en convaincrait un deuxième, qui se chargerait d’en convertir un troisième, et ainsi de suite jusqu’à former une chaîne dont chaque maillon aurait désigné le suivant.
Mettant son principe en application, la Séditieuse se dirigea vers l’ Illuminée , qui voyait dans l’arrivée de la Française une sorte d’archange venu de loin pour les sauver du joug de l’oppression. Afin d’entraîner un troisième conspirateur, l’ Illuminée s’adressa au Versatile , dont elle était une des rares à distinguer le versant aimable.
Flatté que la rébellion ait besoin de lui, celui-ci s’entretint discrètement avec le Lunatique , tous deux étant soumis à des cycles, certes différents, mais qui rendaient parfois leurs humeurs compatibles.
Le Lunatique consentit à descendre de sa planète pour rejoindre celle du Mélancolique , fort proche de la sienne.
Le Mélancolique , distrait de sa tristesse par un projet si extravagant, s’en ouvrit à l’ Imposteur , que l’idée d’un soulèvement excita, car il se prétendait l’héritier d’une dynastie de guerriers et de conquérants.
L’ Imposteur en référa à la Candide , qu’il estimait au plus haut point parce qu’elle était la seule à croire à ses élucubrations.
La Candide en souffla mot au Lubrique , qu’elle pensait digne de confiance car elle ne comprenait aucun de ses sous-entendus égrillards — qu’elle prenait pour de vibrants hommages à sa personne.
La boucle fut bouclée un soir où celui qu’on dénommait l’ Incantateur se rapprocha de la Séditieuse pour l’instruire d’un projet secret qui bientôt allait abattre les murs.
*
Le jour de la première du Bandit amoureux , le Français dépensait ses derniers pennies dans une place au Pearl Theatre. Mais il fit un bien piètre spectateur ; à nouveau il inspecta les balcons, s’introduisit dans les loges, fureta dans les coulisses, où, enfin, il aperçut, fondue dans le décor, une silhouette drapée dans une cape moirée. Une figurante habillée en courtisane de bas quartiers, attendant son entrée en scène, confirma qu’il s’agissait bien du redoutable, de l’obscur Charles Knight.
Le Français, nerveux à en faire peur, profita des applaudissements de l’entracte pour l’aborder. Il fut contraint d’exposer un préambule dont il n’avait finalement que faire au lieu d’aborder les questions essentielles : L’avez-vous vue ? Lui avez-vous parlé ? Est-elle en bonne santé ? A-t-elle gardé le sourire que je lui connais ? Où se trouve-t-elle aujourd’hui ? Pourriez-vous me conduire à elle ? Séance tenante, pourquoi retarder ? Afin de ne pas passer pour une sorte de possédé, il dut cependant présenter de la façon la plus rationnelle possible le récit qui l’était le moins, aussi comptait-il sur le sens qu’ont les auteurs dramatiques des situations extrêmes et leur besoin d’y adhérer, car là était leur matière première.
De fait, l’auteur entendit le plus confus des exposés : un intrus venu du bout du monde se présentait rien de moins que comme le personnage d’une de ses pièces, l’amant maudit des Mariés malgré eux .
Charles Knight en appela au bon sens pour calmer le forcené, qui manifestement avait été le jouet d’un phénomène bien connu des auteurs — du moins ceux qui parlaient au cœur. Il arrivait parfois qu’un spectateur fût touché par un récit au point d’y reconnaître quelque épisode de sa vie, et cette épiphanie, rare mais violente, le poussait à confondre réel et comédie et le persuadait d’avoir été désigné par l’auteur. Pour avoir connu des précédents, Charles Knight y vit un hommage à son œuvre, affirmant de surcroît n’avoir besoin de rien voler à quiconque puisque son imagination était assez féconde pour écrire dix suites aux Mariés malgré eux . Puis il pria son admirateur de rejoindre le public, là où était sa véritable place.
Celui-ci, retenant son exaspération, assura l’auteur de sa plus profonde discrétion : personne ne saurait rien des méandres de son inspiration pourvu qu’il confie, et au plus tôt, d’où il tenait l’argument de sa pièce.
Au lieu d’un vaudeville, les spectateurs entendirent au loin l’écho d’une tragédie et crurent à un effet de mise en scène. Le directeur accourut aux cris indignés de Charles Knight, reconnut l’importun venu le questionner trois jours plus tôt, le menaça d’appeler la police si la pièce était interrompue.
Soudain conciliant, comme si les sommations avaient porté, le Français présenta des excuses et s’engagea à ne jamais reparaître dans ces lieux — il avait trop attendu cette rencontre pour risquer maintenant le cachot, car qui sait où l’imprévisible Charles Knight pouvait de nouveau disparaître. Les acteurs du Bandit amoureux , irrités, retrouvèrent enfin le silence qui leur était dû.
Au-dehors, un homme attendait la fin de la représentation. Avait-il affronté des soldats, résisté à des sauvages, corrigé des marins, combattu des mercenaires, pour capituler devant un écrivain ?
*
Et la révolution eut lieu. Nocturne, imprévisible, préparée avec une minutie dont on aurait cru incapables des aliénés. La Séditieuse , sûre de ses troupes, avait coordonné la manœuvre. Avant l’aube, nurses et infirmiers étaient neutralisés sans qu’aucun pavillon alentour n’en prenne conscience. Le médecin-chef, retenu à son fauteuil par des attelles dont il testait pour la première fois la solidité, fut contraint d’assister à une insurrection en marche. Le grand rebouteux des nerfs, au lieu de trouver là matière à un passionnant chapitre de son glossaire des maladies mentales, y vit un terrible désaveu et une totale remise en question des fondements de sa spécialité. En voyant cent fous adopter la discipline d’une cohorte romaine qui affichait déjà la morgue des vainqueurs, toutes ses théories s’effondraient d’un coup. La somme de cent bizarreries avait provoqué une parfaite solidarité, inadmissible, insultante, impossible, impardonnable. Combien d’années de travail et de dévouement piétinées là, par un bataillon de déments qui découvraient soudain l’esprit de corps ? Des ingrats ! Qui au lieu de léguer leur folie à la science préféraient recouvrer la raison pour former des rangs serrés, dignes de la plus dévouée des armées. Et quelle vision cruelle que de voir à leur tête la plus folle d’entre tous, qui avait su entraîner d’innocents idiots dans sa propre chimère, leur promettant on ne sait quelle rédemption une fois dehors. Livrés à eux-mêmes, aucun d’entre eux n’y survivrait, pas même elle, aveuglée par sa quête d’un autre imaginaire. Une fois sa belle troupe dispersée, elle s’en irait mourir dans une forêt, proférant d’horribles incantations, agitée par des visions hallucinées.
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