Tonnerre d’applaudissements. Un rappel, un autre, puis un autre. Un unique spectateur, les bras ballants, revenait lentement à lui, cachant sa stupéfaction à ses compagnons. En assistant à certains épisodes de cette étrange parabole, il avait éprouvé la sensation de les revivre, et avec eux, la honte publique de naguère. Quel homme au monde pouvait prétendre avoir vu un jour sur scène se dérouler l’histoire de sa vie ? Qui ici-bas était préparé à voir son âme ainsi mise à nu en public ? Par quelle étrange contrefaçon du destin ce coup de théâtre avait-il été possible ? Comment imaginer tous les drames de son existence résumés sous l’angle de la fable, caricaturés jusqu’au grotesque ? Son amour pour sa femme : une gaudriole. L’ire du roi malade : une funeste pantalonnade. L’exécution publique : un numéro macabre. Le courroux divin : une bondieuserie. L’épilogue : un dénouement mensonger.
Tant de questionnements appelaient une réponse séance tenante. À peine démaquillés, les comédiens démontaient déjà la scène et le décor. Étant attendus le lendemain sur une autre place, ils allaient passer la nuit sur la route. Néanmoins ils prirent le temps d’accueillir un admirateur, visiblement ému, qui leur demanda si la pièce portait un titre et si l’un d’eux en était l’auteur. « Les mariés malgré eux », lui répondit-on, l’auteur, Charles Knight, vit à Londres et donne ses pièces à jouer au Pearl Theatre. Nous l’y avons rencontré à la création de celle-ci afin qu’il nous en confie la tournée .
Avant de les quitter, le visiteur ne put se retenir de leur donner quelques indications de jeu. Au comédien gesticulant qui jouait son rôle, il dit que tous les événements décrits ici avaient été affrontés dans la réalité dans le silence de la stupeur et du recueillement. Il reprit celle qui jouait sa femme sur ses minauderies et ses coquettes simagrées, car la vraie bien-aimée de cette fable était d’une tenue et d’une dignité exemplaires. À l’interprète du roi, il soutint que Louis le Vertueux n’avait pas été malade du fait de sa cruauté, mais cruel du fait de sa maladie, et là se trouvait la clé de son rôle. Et au même acteur, qui jouait ce Dieu à la barbe de laine, inspiré d’un Neptune ou d’un Zeus, il affirma que l’Éternel ne pouvait se résumer à des sentiments humains pour les avoir créés Lui-même. Ou bien les incarnait-Il tous à la fois, et l’acteur le plus expressif du monde ne saurait y prétendre.
À la table des gentilshommes, on battit le rappel : l’heure était venue de prendre un peu de repos avant d’embarquer sur le Marie-Mère. Je ne serai pas du voyage , leur annonça alors leur nouvel ami. Qui cessa dans l’instant d’en être un.
*
Le lit était bas, bancal, dur sous les reins, recouvert d’un drap déchiré et d’une couverture poussiéreuse. Mais c’était un lit. La salle, longue et haute, abritait une centaine de mourants et autant de malades ; la plupart étaient alités, les autres claudiquaient, crachaient et vociféraient pour tromper l’ennui et les douleurs. Les infirmes évitaient les scrofuleux, les phtisiques repoussaient les galeux, comme si chaque maladie constituait une caste qui méprisait toutes les autres. Des infirmières calmaient tout ce petit monde par des décoctions sédatives ou, faute de mieux, des paroles de réconfort. Un imposant samovar posé au milieu de la salle était l’objet de toutes les attentions. On le vénérait comme une manne divine, on s’y désaltérait comme à une source, on s’y réchauffait quand les murs luisaient de givre.
Aux confins du royaume de Géorgie et de l’Empire ottoman, sans cesse agités par les guerres et les déchirements, l’hôpital de Svilensk avait été épargné depuis un demi-siècle parce qu’on y recueillait les soldats meurtris, d’où qu’ils viennent et quelle que fût leur armée. Un des quatre pavillons que comptait l’établissement leur étant dévolu, ils y séjournaient le plus longtemps possible avant de retourner au combat. Le mot asile y prenait tout son sens puisqu’il désignait, pour les soldats et les civils, à la fois un lieu de repos et un fief inviolable comme l’étaient les églises et les ambassades. Un véritable petit État dans l’État, une enclave dans la ville de Svilensk, fort occupée depuis un siècle à lutter contre les invasions.
Le bras toujours en écharpe, ses plaies à peine refermées, la belle nomade préparait déjà son départ. Ne sors pas, malheureuse ! lui crièrent ses camarades moribonds, avouant là leurs propres craintes du monde extérieur. Par égard pour eux, elle ne leur cacha rien de ses mésaventures passées ni de sa hâte de rentrer au pays.
Au matin, deux infirmiers la conduisirent de force, non pas aux portes de l’hôpital, mais dans le pavillon voisin, le plus mystérieux, le plus redouté des quatre.
On y avait regroupé les déments, les aliénés, les convulsifs, malades des nerfs et de l’âme, femmes et hommes de tous âges réunis dans une cacophonie de folie comme cent instruments d’un monstrueux orchestre, où la rage côtoyait le délire, qui frayait avec l’obsession. À la différence des autres souffrants, regroupés par catégories, ceux-là étaient livrés à une cruelle anarchie car tous faisaient preuve d’une rare individualité, tous cherchaient à se distinguer, tous méprisaient les stigmates de l’autre, tous s’indignaient de cette promiscuité d’agités à laquelle on les contraignait, tous se demandaient pourquoi on les retenait ici. Pour eux, l’hôpital de Svilensk ne représentait en rien un refuge mais une prison, dont les infirmiers étaient des geôliers, et dont le médecin-chef, autorité absolue, était désigné comme l’ homme aux clés .
Curieusement, le médecin en question ne renâclait pas de s’entendre surnommer ainsi, mais dans un sens bien différent que celui donné par ses malades. En aucune manière il ne se voyait comme le directeur tout-puissant d’un gigantesque cachot mais comme un chercheur dont les travaux sur les dérangements nerveux allaient bientôt soulager l’espèce humaine. Et pour pénétrer dans les antichambres secrètes de l’esprit, ses greniers et ses oubliettes, il lui fallait chercher des clés, symboliques mais libératrices. Il se targuait auprès de ses éminents confrères d’en posséder plusieurs — certains le prenaient pour un précurseur dans son domaine, d’autres pour un fou lui-même. Et en attendant de mettre au point une terminologie savante à base de latin et de grec, le médecin tentait de caractériser chacun de ses patients par un seul et unique vocable.
L’un d’eux, très sensible aux astres de la nuit, d’humeur changeante au point de parfois disparaître dans un abîme d’absence, était désigné comme le Lunatique .
Perpétuellement béate, l’ Illuminée montrait aux autres la voie de la révélation mystique.
Un jeune homme au regard sombre de poète, souffrant d’une incurable langueur qui le tenait prostré sur sa paillasse, était le Mélancolique .
Il suffisait à l’ Irascible de deviner un regard posé sur lui pour déclencher instantanément sa colère.
Le Persécuté soupçonnait quiconque de fomenter des complots à son égard et tentait de les déjouer avec une étonnante imagination.
Pour le Lubrique , toute phrase entendue, même la plus innocente, évoquait quelque paillardise.
Le Versatile abritait en lui deux individus : l’un était d’humeur joyeuse, aux confins de l’euphorie, l’autre était irritable, les deux se livrant un combat sans fin.
Fort peu d’humeur à passer pour des sujets d’étude, les malades acceptaient pourtant les désignations dont on les affublait, car tous avaient perdu leur état civil au moment de leur internement.
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