Le maître vérifia une dernière fois le bon agencement de l’équipage, s’adressa aux jeunes chiens comme à des explorateurs au seuil du vaste monde, et souhaita bonne route à la Française. En les voyant s’éloigner, il aurait été bien incapable de dire s’il avait confié la femme aux bêtes, ou l’inverse.
*
Une lame de fond haute comme un château s’abattit sur le Sainte-Grâce et brisa un mât. À la suivante, les matelots arpentaient les ponts en tous sens comme prisonniers de la Nef des fous. Pour tenter de reprendre le contrôle du navire, le capitaine hurlait des ordres à son second, lequel savait différencier l’autorité de la peur.
Au milieu de l’océan, les dangers d’une traversée monotone et d’une conversation ennuyeuse ne furent plus à redouter. Une tempête d’une violence digne des mythologies retournait le navire comme une feuille, détruisait le bastingage, précipitait les hommes à la baille. Certains passagers, accrochés à leur bat-flanc, s’imaginaient à l’abri dans leur cabine, d’autres avaient rejoint le capitaine sur la passerelle pour s’en remettre à lui.
Devant tant d’agitation, un seul homme gardait bonne contenance, maître de ses gestes et de sa volonté ; les deux mains cramponnées à un garde-corps, il attendait chaque nouvelle vague avec un air de défiance. Étrange ironie : il était le seul sur cette embarcation à n’avoir jamais pris la mer. Comment expliquer alors ce flegme proche de l’aveuglement quand les marins les plus aguerris en étaient à se signer ?
Au matin il avait été réveillé par une forte houle qui avait incité le quartier-maître à réduire la voilure. À midi, le coup de tabac s’intensifia, et les matelots, inquiets, évoquèrent de redoutables précédents : la tempête des Hellènes, celle de Saint-Malo, le cyclone des Célèbes. Vers les cinq heures, quand l’horizon disparut dans les ténèbres, le capitaine et son second s’efforcèrent en vain de contenir la panique à bord. Au soir, quand le navire fut happé dans une tornade, les matelots cessèrent d’obéir, gagnés par la mutinerie ; tout le commandement les suivit bientôt, et le capitaine, soudain seul à la barre, se résigna lui aussi : à quoi bon lutter contre la colère de Dieu ?
C’est alors qu’intervint l’homme qui n’avait jamais pris la mer. En entendant invoquer la colère de Dieu , il fut lui-même saisi d’une fureur qui eût fait passer la tempête pour un doux crachin. Que savez-vous de la colère de Dieu, capitaine ? Ce caprice des vents qu’ils subissaient maintenant n’était en aucune manière la preuve d’un courroux divin, le Très-Haut ayant fort à faire en son royaume, comme châtier des amants trop ardents et les séparer pour retrouver son honneur. Il se fichait bien des marins, du coton qu’ils transportaient, du rhum dont ils s’enivraient ou des intempéries qu’ils essuyaient. Aussi la dernière chose à faire était de s’en remettre à Lui ! Et puis quelle immodestie que de se prévaloir de l’ire de Dieu à la première avanie ! Ah si les mortels cessaient un instant de se sentir épiés par le jugement suprême, peut-être atteindraient-ils le moment venu un état de transcendance afin de conjurer eux-mêmes les coups du sort ! Puisque Dieu était si souvent absent, pourquoi ne pas se prendre pour Lui, une heure durant, avant de redevenir un vulnérable humain ?
Pendant que les vagues leur fouettaient le visage, le passager invectivait le capitaine, le sommait de reprendre le cap et de prouver que la détermination d’un seul était plus forte que le découragement de tous. Car l’occasion ne lui serait plus jamais donnée d’ajouter son nom à ceux des capitaines de légende qui avaient triomphé des éléments déchaînés.
Ce fut peut-être ce tout dernier argument qui l’emporta.
Rappelé à son devoir, le capitaine releva la tête, hurla des ordres au timonier, secoua ses lieutenants, arpenta le navire en tous sens pour ramener les hommes à la raison, jurant à tous qu’avant l’aube ils seraient sortis d’affaire : bientôt on parlerait d’eux des Açores au cap Horn.
Le lendemain, le navire glissait sur une mer assoupie après tant de convulsions. Les hommes gisaient sur les ponts, surpris d’être encore en vie après ce cataclysme qui bientôt porterait un nom. Le capitaine, vidé par l’effort, s’employait à reprendre les commandes d’un bateau qui n’en possédait plus ; mâts arrachés, gouvernail détruit, coque endommagée, armatures dévastées de la proue à la poupe ; le Sainte-Grâce , seigneur des mers en perdition, s’abandonnait à l’océan. Se sentant seul et peu inspiré, il se demanda où se cachait ce providentiel passager dont la voix avait grondé plus fort que la tempête. Celui à qui tous devaient leur salut sans le savoir. Après avoir sauvé le navire des abysses, allait-il l’aider à retrouver un cap ?
L’homme en question se languissait sur sa couche. Si la tempête l’avait révolté, la dérive le laissait dans l’incapacité d’agir. Seul le cri d’un homme de vigie qui annonçait une terre parvint à lui faire quitter sa cabine.
Les matelots et passagers regroupés à bâbord tentaient d’apercevoir les contours d’un rivage encore dans la brume. Sans gloire, le capitaine leur apprit que selon toute vraisemblance ils avaient atteint une côte africaine à 2 500 milles au sud de leur destination d’origine.
Il prend pour 30 $ d’essence, de quoi rejoindre Cleveland. Avec les 8 $ qui restent elle peut payer deux grands cafés et un de ces tee-shirts blancs suspendus en vitrine de la supérette de la station. Sur un écran au-dessus de la caisse, qui diffuse une chaîne d’information en continu, elle aperçoit une Ford Capri grise qui file dans la nuit, immatriculée au Nouveau-Mexique, avec l’aile avant droite d’une couleur différente. La même qui présentement est garée à la pompe numéro 2. Comme s’il fallait une confirmation, s’affichent les inévitables photos des deux Français recherchés et violents.
Le caissier prend un air indifférent mais ses gestes se crispent. Il se force même à sourire en rendant la monnaie à cette cliente à haut risque, tout en se demandant si la matraque et le home gun se trouvent bien à l’endroit habituel, sous le rouleau de papier absorbant. Il ne tente rien avant qu’elle ne soit sortie puis décroche son téléphone sans la quitter des yeux.
Les ennemis publics ne remontent pas dans leur voiture et disparaissent. Il est quatre heures du matin.
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Pendant qu’ils enjambent un parapet d’autoroute pour s’engouffrer dans un champ de maïs, ils reconnaissent avoir perdu leur invisibilité. Une heure plus tôt ils s’étaient félicités d’avoir eu de la chance . Ils payent maintenant d’avoir osé prononcer le mot tabou. Ils en sont presque honteux, avouant là leur fatigue et leur amertume, car depuis le premier jour ils s’étaient défaits de l’idée de chance et de destin, refusant d’admettre que leurs choix et leurs actes étaient soumis à l’arbitraire et au hasard. Comment concevoir que seul l’aléatoire régit toute trajectoire humaine, et qu’un individu, pourvu que la chance lui sourie, puisse s’affranchir à la fois de son sens du devoir et de ses convictions ? Eux devaient leur survie à leur seule détermination. Pas une fois — ils insistaient sur ce pas une fois — la Providence ne les avait tirés d’affaire.
Oubliés, les jours de marche dans la solitude et la crainte. Elle comptait désormais sur ses deux chows-chows, infatigables petits compagnons, peu joueurs, le plus souvent taciturnes, vigilants comme des aigles, sérieux comme des mandarins. Le soir venu, ils se chargeaient eux-mêmes de leur nourriture, terribles prédateurs en chasse de tous gibiers, même supérieurs à leur propre taille puisque leur gémellité les rendait invulnérables, et c’était comme un ballet de les regarder progresser vers la proie avant de la tailler en pièces. Quelques bandits de grands chemins et soudards éméchés en avaient fait les frais, les jambes en sang et l’orgueil en lambeaux. À les voir avancer flanc contre flanc, absorbés par leur dialogue muet, on eût dit que ce périple était le leur, et que la créature à leur côté, longiligne, drapée de blanc, leur servait à respecter l’itinéraire et à communiquer par la parole avec ceux de sa race. Boussole et carte en main, elle connaissait désormais le plus court chemin d’une ville à une autre, et quand parfois elle regardait son précieux document avec un peu de recul, elle suivait des yeux la ligne continue qui reliait ses points de départ et d’arrivée, comme un fil d’Ariane qui la guidait vers son bon ami.
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