On la condamnait à la voie terrestre ? Tant pis. Le temps n’aurait plus cours, seul compterait désormais la distance, qu’elle allait réduire un peu plus à chaque pas. Soudain débarrassée de son impatience, elle venait de trouver le plus court chemin.
*
Le Français, anticipant une lutte fratricide, exhorta l’autre à ne pas tomber dans le piège qu’on leur tendait. Au lieu de sombrer dans l’inhumanité dont on les accusait, pourquoi ne pas prouver à leurs geôliers le parfait contraire ? Qu’avaient-ils à perdre en se montrant sous un jour inattendu, bien plus proche de leur nature profonde que cette figure d’envahisseur ? Son ambition était de raconter aux Huacanis comment par le passé on l’avait condamné, exécuté, et comment il était revenu du territoire des morts.
En l’écoutant, Alvaro hésita entre deux hypothèses : rendu fou par sa captivité, son acolyte avait sombré dans une sorte de délire aux ressorts fabuleux, digne d’un esprit à la fois malade et puissant. À moins qu’une telle fabrication mentale ne fût le signe d’une extrême rouerie, qui pouvait, pour peu qu’on la traduise habilement, leur éviter une mort certaine.
Les natifs, qui certes se méfiaient des affabulations de ces prédateurs déchus, ne purent cependant résister à un récit où il était question de l’Au-delà — de quoi embraser leur éternelle superstition car ils croyaient à une renaissance après la mort, et leurs légendes abondaient de revenants et de fantômes. En fait de combat sanguinaire, la tribu entière, réunie autour des prisonniers, assista ce soir-là à un spectacle inattendu.
Celui qui racontait planta une nature et un climat bien différents d’ici, où alternaient quatre saisons, dont une terrible et froide au point que les populations pouvaient marcher sur l’eau et traverser les rivières devenues solides. Il consacra tout un épisode à la description des animaux qui peuplaient les basses-cours, dont il imita les chants et les cris, ce qui en entraîna bien d’autres dans l’assistance. Puis il s’arrêta un instant sur son métier de braconnier, sa science des pièges et sa grande patience, ce qui lui valut les quolibets des véritables chasseurs. Arriva enfin son vrai récit, car tout ce qui avait précédé dans sa vie n’avait été qu’un préambule avant de rencontrer une exceptionnelle créature. Pour évoquer ses manières et sa grâce, il se lança dans de tels développements que son traducteur, à court de vocabulaire, eut recours à des images puisées dans ses souvenirs de la Bible. Puis il décrivit l’instant de leur rencontre comme une seconde naissance, avec toute la violence de la première, la sensation de soudain s’arracher au néant, de se gorger d’énergie et d’éprouver tous ses sens pour la première fois. Pris par un récit à ce point exalté, les Indiens virent peu à peu apparaître l’ombre de cette femme aux côtés de celui qui la célébrait ; bientôt sa silhouette imaginaire se teinta d’une réelle carnation et ses yeux se mirent à briller dans la nuit. Suspendus aux lèvres du conteur, les indigènes étaient devenus les captifs, et le prisonnier leur geôlier.
Quand il décrivit leur vie au sein du hameau, en proie à l’agacement des villageois, les hommes et les femmes de la tribu ne se virent pas comme un de ceux-là, mais comme l’acteur et l’actrice principaux de la fable, et tous devenaient des amants fervents, maudits par la communauté. Quand il évoqua leur condamnation par le tribunal, puis par le roi lui-même, ils huèrent le pouvoir inhumain qui régnait dans ces contrées-là. Ce ne fut rien en comparaison du chapitre céleste, où le narrateur et sa bien-aimée avaient été déclarés indésirables. Fallait-il que leur dieu soit cruel pour chasser deux âmes si pacifiques, si éprises l’une de l’autre.
Au dernier mot du conte, les Indiens comprirent le sens profond de la présence de l’homme blanc parmi eux. Ils ne le virent plus comme un intrus mais comme une sorte d’éclaireur chargé de visiter une vraie civilisation, humaine et évoluée, afin d’édifier la sienne, confinée dans la barbarie. Et cette visite devait dorénavant être inscrite dans l’histoire de leur clan. Un tailleur de pierre se mit au travail.
On laissa les prisonniers circuler librement, on les nourrit de façon décente, on leur prêta une hutte afin qu’ils puissent se reposer dans l’obscurité, avant leur départ. De la viande séchée, une gourde, une lance à la pointe forgée, un médaillon en or gravé à l’emblème de la tribu, voilà ce que les anciens prisonniers emporteraient avec eux, en plus du souvenir de ces Huacanis, parfois cruels mais capables d’entendre la voix de la sincérité. En longeant le temple, ils reconnurent des scènes gravées dans un bas-relief, l’un pour les avoir vécues, l’autre pour les avoir traduites. On y voyait les silhouettes d’un homme et d’une femme dépouillées de tout vêtement, la tête détachée du corps, entourés d’une myriade de symboles, croix, soleil, mains, flammes, la plupart indéchiffrables aux yeux du profane. Sur une autre dalle, on discernait deux hommes dans une cage, puis les mêmes, munis de lances, entourés d’arbres et de fauves. Qui peuvent être ces deux personnages ? demanda le Castillan à son comparse, qui répondit : Ce sont les deux diables blancs qui avaient un cœur .
#runninglovers.
À minuit passé de vingt minutes, pendant qu’elle conduit sur une autoroute à huit voies en direction de Cleveland, il découvre via son téléphone qu’un mot clé les désigne sur les réseaux sociaux. Déjà on peut voir des images en ligne de leur présence au Chicago Theatre. Quand il n’a pas l’œil rivé sur son écran, il scrute le ciel au cas où les feux d’un hélicoptère se mettraient à scintiller parmi les étoiles.
Sans cet avis de recherche ils parcourraient en ce moment même une route à l’exact opposé, en Colombie, à la recherche d’une pyramide, dernière trace de la civilisation Huacani. Jamais elle ne verra de ses yeux les bas-reliefs aux symboles dont on ne connaît toujours pas la signification. Certes elle les a vus sur une page internet mais comment éprouver cette émotion tant de fois décrite par son mari sinon devant la pierre elle-même.
Lui, de son côté, a renoncé à l’idée de lire un jour ce manuscrit écrit sur papier d’écorce de mûrier, aujourd’hui propriété du consulat de France à Chiangmai, en Thaïlande, après avoir été conservé des siècles dans la bibliothèque d’un monastère bouddhique. Aucune transcription n’en a encore été rendue publique.
Son auteure en éprouve plus de soulagement que de regrets. Bien loin est le temps où les amants veillaient à transmettre leur histoire. Aujourd’hui ils donneraient tout pour que leurs traces s’effacent comme par enchantement, dans les mémoires et dans les écrits. En s’égarant au théâtre, ils ont commis l’erreur de vouloir remonter le temps, ils se sont émus d’eux-mêmes, par nostalgie ou péché d’orgueil, ils se sont mis en péril, trop fiers de leur chaotique passé.
Un #runninglovers vient de tomber. Un Français prend leur parti et les exhorte à n’avoir peur de rien durant leur fuite. Qu’il se rassure : c’était selon eux faire trop d’honneur à cette ère moderne que de la craindre.
Dans cet empire de Chine, la voyageuse préférait faire étape dans les cités, où elle espérait passer inaperçue. Quand elle ne se heurtait pas à l’hostilité des commerçants, elle se faisait une place dans un marché afin d’y vendre sa cueillette, puis se risquait dans les quartiers dits dangereux dans l’espoir d’y croiser un aventurier arrivant de son pays, afin de s’assurer qu’il existait encore. Elle n’en trouva aucun.
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