— Il y a combien de temps que ce monsieur est arrivé à San Pedro ? questionna Carbon.
Sa voix restait calme, unie. À peine avait-elle diminué d’intensité. Elle était légèrement plus sourde, plus neutre.
Personne ne répondit. Lombard venait de réaliser les conséquences de sa réflexion. Il ne comprenait pas pourquoi une phrase aussi innocente créait un drame, mais il lisait ce drame sur nos figures.
— Hmm ? insista Carbon en se tournant vers lui, il est arrivé quel jour ?
— Jeudi ! répondit brièvement Alain.
Et il s’affaira à replacer le moteur à l’arrière de la barque.
Carbon se tenait bien droit, le fusil posé en travers de ses jambes inertes.
— Fifille ! appela-t-il doucement, c’est lui, hein ?
Danièle eut un bref acquiescement.
Un bon sourire d’homme honnête tordit les lèvres de Carbon.
— C’est marrant, soupira-t-il. Je ne me doutais franchement de rien.
Il secoua sa grosse tête pleine de fines rides noires et de cheveux blancs, drus, coupés court.
— De rien, répéta-t-il. Faut vous dire, monsieur, que je suis d’un naturel plutôt naïf. Je me suis toujours efforcé de penser le moins possible. La vie n’est pas faite pour les penseurs.
Il se racla la gorge et cracha dans le fleuve.
— Bon, dit-il à Lombard, on va faire demi-tour, fiston, faut soigner notre blessé. Avec une plaie aussi tarte, si on ne fait pas le nécessaire dare-dare, il rentrera en France avec une jambe de bois.
Honoré, qui s’était absenté, en vrai pisteur, pour aller musarder sur la rive, revint à l’appel d’Alain.
— Patron, dit-il, buffle a fait son cabinet, tout près. Il est pas loin…
— On rentre, lui répondit notre guide avec un haussement d’épaule fataliste.
*
Nous avions conservé les mêmes places dans l’embarcation. Nous nous faisions l’effet, Danièle et moi, de deux coupables sur le banc des accusés. Carbon, lui, était le juge souverain. Un juge qui possédait un fusil au lieu d’un maillet de buis. Ses yeux pâles se posaient parfois sur nous, puis erraient sur le fleuve. Je me récitais mentalement le « Bateau ivre » de Rimbaud afin de m’occuper l’esprit. Mais une unique pensée monopolisait mon entendement : « Que va-t-il se passer MAINTENANT ? » Nous venions d’accéder à la minute de vérité, à cet instant sacré où un couple adultère comparaît devant l’un des conjoints. Je n’entrevoyais plus de continuité à notre liaison. Mieux : je ne pensais plus à Danièle, mais à ce tronçon d’homme qui se tenait en face de nous.
— Dany, fit-il après un long silence, sais-tu à qui je pense ? À Dianolé. Tu te rappelles Dianolé ?
— Oui, répondit ma compagne d’une voix blanche.
Carbon me regarda.
— C’était un des Noirs de mon entreprise. Il n’avait qu’un rêve, qu’un but dans l’existence : s’acheter un carillon Westminster qu’il avait vu dans la vitrine d’un horloger d’Abidjan. Il a économisé sou par sou le prix du carillon. Cela a duré des années. Et puis un jour, il a eu la somme et il m’a demandé un congé de trois jours pour aller acheter son horloge. Nous étions à cent vingt kilomètres d’Abidjan. Ça faisait donc deux cent quarante aller et retour. Un tel voyage, à pied, dans la brousse, me paraissait impossible à faire en si peu de temps. Néanmoins je lui ai accordé la permission. Trois jours plus tard, mon Dianolé était de retour, exténué, avec son carillon Westminster dans les bras. Le plus cocasse, c’est qu’il ne savait pas lire l’heure. Ce qui l’intéressait, c’était la sonnerie. Moi je ne pouvais pas supporter cette musiquette répétée, aussi j’ai confisqué les poids de son coucou. Je les lui rendais le dimanche. Alors Dianolé s’éloignait dans la forêt. Il accrochait le carillon à un fromager et il passait la journée devant l’horloge à préparer son foutou. Au bout de quelque temps, le carillon n’a plus marché : l’humidité l’avait détraqué. Vous me croirez si vous voulez, mais Dianolé s’est mis à dépérir. Il a attrapé je ne sais quelle vacherie et il est mort. On l’a enterré avec son carillon. Pourquoi est-ce que je pense à lui, en ce moment, dis, Fifille ?
— Monsieur Carbon, murmurai-je.
Son visage cessa d’être gentil. Ses yeux bleus se firent d’une dureté de cristal.
— Ta gueule ! s’emporta l’infirme.
Il épaula son fusil et, avec une rapidité inouïe, il tira deux fois à gauche et deux fois à droite. Les balles sifflèrent à nos oreilles. Lorsque le bateau eut parcouru quelques mètres de plus, j’aperçus les petits cadavres disloqués de quatre oiseaux sur les rives. Carbon avait passé sur eux sa bouffée de rage. Je me dis qu’il suffirait de très peu de chose pour qu’il me foudroie. Un rien : un regard inopportun, une parole de trop… Je n’avais pas peur.
— Soulagé ? lui demandai-je hardiment.
Le canon de sa carabine obliqua spontanément vers moi. Il s’en fallut d’une fraction que Carbon tirât.
— À cette distance, ce ne serait pas un beau coup de fusil, mais un vilain massacre ! murmurai-je.
Je plastronnais pour Danièle, histoire de lui prouver que je n’avais pas peur. J’osai la considérer enfin. Mon premier regard sui elle depuis que son époux savait… La jeune femme était impassible. Je vis le sparadrap sur sa jambe nue et ma confiance revint. Notre amour reposait sous ce pansement, comme le mètre-étalon au Pavillon de Breteuil. Carbon qui ne perdait pas de vue mes faits et gestes tendit la main vers le coin du sparadrap et tira dessus. Danièle poussa un cri de douleur. Le « J » ressemblait à un marquage au fer. Il était barbare, mais noble. Il signifiait que cette femme m’appartenait.
— C’est beau, une épouse qui se fait tatouer l’initiale de son mari, non ?
C’était stupide : pas un seul instant je n’avais pensé que « J » est également l’initiale de « Julien ». Cette découverte m’anéantit. Ainsi donc, Danièle n’avait pris aucun risque en se faisant tatouer ! Elle avait prétendu à Carbon que c’était son initiale à lui ! De qui se jouait-elle ? De lui ou de moi ? Ou bien des deux ? À moins qu’elle ne se laissât ballotter par l’événement… Je respirai un grand coup avant de décocher à Carbon une dernière flèche empoisonnée :
— J’ai remarqué que vous n’aviez pas la mémoire des noms, monsieur Carbon. Je ne m’appelle pas monsieur Cinéma, mais Jean Debise. Jean, avec un « J », comme Julien !
Il se tassa sur son banc de fer, inclina la tête et se mit à caresser le canon de la carabine.
*
— Honoré, décharge le matériel, pendant que j’emmène ces messieurs-dame au Relais, ordonna Lombard quand nous eûmes ralliés le bac.
Une grande animation régnait à présent sur ce point du fleuve. Des camions chargés de blocs de pierre traversaient l’eau sur le tronçon de pont qu’un Noir athlétique actionnait à l’aide d’une forte manivelle de fer. Des ouvriers mangeaient leur riz pilé dans un carré d’étoffe. D’autres mâchaient des morceaux de canne à sucre dont ils recrachaient la pulpe à dix mètres.
Tous nous saluèrent joyeusement par des gestes et des rires.
Un instant délicat : le transbordement de Carbon de la barque au camion. Je n’osai proposer mon aide. Ce fut lui qui la requit.
— Approchez-vous, les gars, nous lança-t-il à Alain et à moi en écartant ses bras.
Nous le prîmes comme à l’aller. Ma jambe blessée s’enfonça dans la fange rouge. Combien de microbes se précipitaient dans ma chair par la plaie béante à cette seconde ? Je frissonnai en y pensant.
— Foutez-moi à l’arrière ! ordonna l’infirme. Il fait trop chaud dans la cabine, fiston !
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