— Beau doublé, admira Lombard. Dans la pénombre et à cette distance, chapeau !
Carbon cligna de l’œil en direction de Danièle :
— Pas rouillé, hein ? Les prochains seront pour toi !
Il prit des balles dans ses poches et rechargea le fusil.
— Pourquoi avoir tué ces deux singes inoffensifs, alors qu’ils ne sont même pas comestibles ? m’insurgeai-je.
L’infirme s’amusa de ma colère :
— Tiens, monsieur Cinéma qui prend les crosses de la société protectrice des animaux ! Je commence à croire que vous ne serez jamais chasseur !
— Je m’en flatte !
Il haussa les épaules :
— Chacun est comme il est !
— Ça vous amuse de tuer, monsieur Carbon ?
— Ce qui compte, c’est la cible atteinte, vieux !
— Mais il y a un instant, cette cible vivait ! Elle s’ébattait dans les arbres, elle bouffait, faisait l’amour ! Maintenant deux bêtes commencent à pourrir, pour rien, dans la forêt.
— D’autres bêtes les boufferont avant qu’elles pourrissent !
Je n’insistai pas. Le moteur ronronnait de nouveau et nous poursuivions notre remontée du fleuve. Le jour pointait. Des échassiers blancs, dont la tête s’ornait de caroncules bleues, marchaient à petits pas précieux sur les parties sableuses du fleuve.
Carbon épaula. Il y eut, en réplique à la fumée sortant de son arme, une volée de plumes blanches sur l’embryon de plage. Les plumes retombèrent mollement sur un peu de bouillie sanglante. Je compris que ce nouveau coup de fusil m’était en quelque sorte adressé ! Par le truchement de l’oiseau blanc, Carbon tirait sur mes protestations. Il me disait merde avec une balle.
Je sentis l’épaule de Danièle effleurer la mienne, et je sus que, ce matin-là, elle commençait à abandonner son mari. Je gagnais progressivement une partie dont l’infirme n’avait pas conscience.
La navigation devenait de plus en plus délicate. Les arbres tombés dans l’eau se multipliaient. Nous devions, soit nous coucher dans la barque pour franchir leurs immenses troncs jetés en travers du fleuve, soit nous frayer un passage à coups de machettes dans les branchages immergés.
— C’est pas des roses, hein ? jubilait Carbon.
À un moment donné, le fleuve s’élargit sur une lande de sable où il s’étala, ne coulant plus que par étroits ruissellements sans profondeur. Le débit du plus important était si faible que nous dûmes descendre, tous, à l’exception du paralytique, pour haler la barque. Malgré nos efforts, elle s’ensabla de telle sorte qu’il aurait fallu un tracteur ou un attelage de bœufs pour la tirer.
— Nous allons enlever le moteur pour alléger l’arrière et creuser un petit chenal à l’avant, décida flegmatiquement Lombard.
Je trouvai cette tâche attrayante. Le jour se levait enfin, et les oiseaux se déchaînaient. Un soleil indigo rasait le toit de la forêt et rendait au fleuve ses vraies couleurs. L’eau devenait verte et rouge à cause de la terre ocre.
Alain prit une pelle de campeur et s’activa. Je l’aidai de mon mieux en utilisant une pagaie pour écarter le sable des flancs de la barque. Honoré avait dévissé le moteur et le plantait debout contre un fût d’acajou. Vingt minutes d’efforts nous permirent de libérer le bateau de son enlisement.
— Bon Dieu, lamentait Carbon, si je n’avais pas mes guibolles en caramel mou, je te vous l’arracherais comme une fleur, votre putain de barque !
Les regards dont l’accablait sa femme me comblaient d’aise. Danièle s’irritait de ses vantardises de taureau devenu bœuf. Tout compte fait, j’avais eu raison de venir. La confrontation jouait en ma faveur. Elle commençait à le mépriser et le moment viendrait vite où elle ne pourrait plus le supporter.
— Bon, on va pouvoir repartir ! soupira Lombard.
Le jeune homme était exténué par son terrassement.
— Attendez, je vais retourner chercher le moteur, dis-je, sans me douter que mon empressement allait infléchir le cours de trois destins.
Le poids de l’engin me surprit ; je ne l’estimais point aussi lourd.
Dans ma jeunesse, ma mère se lamentait : « Ce gamin ne sait rien faire de ses dix doigts. » Peut-on se corriger de la maladresse ? Était-ce ma faute si les objets me désobéissaient ? S’ils me trahissaient une fois dans mes mains ? Je ne me suis jamais guéri de cette petite infirmité. Lorsqu’on me tend une tasse de café, je m’attends toujours à la voir basculer sur mon pantalon. Cela pour expliquer qu’au lieu de saisir le moteur par la manette destinée précisément à son transport, je le saisis à bras-le-corps, sans souci de tacher mes vêtements pour une fois, et me dirigeai en pataugeant vers mes compagnons.
Lombard reprenait souffle, adossé à l’avant de la barque. Carbon lui parlait chasse. Danièle contemplait mélancoliquement le fleuve sur les rives duquel les culs-blancs et les martins-pêcheurs se pressaient de plus en plus nombreux. Personne ne me prêtait attention, et j’ahanais comme un bûcheron avec mon moteur tout huileux dans les bras. Comme j’arrivai à la hauteur de la barque, à l’endroit où le courant retrouvait sa vigueur, mon pied gauche s’enfonça brusquement de trente centimètres. Je faillis tomber dans l’eau. J’eus le souci du moteur. S’il était immergé, ses bougies noyées le rendraient inutilisable. Un réflexe désespéré me le fit soulever. Dans mon mouvement désespéré, les pales de l’hélice raclèrent ma jambe blessée. L’intensité de la douleur me fit défaillir. J’eus une nausée, un vertige, une faiblesse.
— Vite ! balbutiai-je.
Lombard se précipita pour me délester de mon fardeau. Je m’agrippai alors à la barque et fermai les yeux pour essayer d’emprisonner en moi ma souffrance. Lentement, je sentis que le courant du fleuve la calmait et je pus respirer.
— Qu’avez-vous ? me demanda Danièle.
— Je me suis blessé avec l’hélice…
Je m’assis sur le banc de nage et, précautionneusement, retirai mes jambes du fleuve. Mes compagnons poussèrent une exclamation en voyant ma jambe rouge de sang.
— Je suis tellement maladroit, bredouillai-je.
— Il faut faire quelque chose ! dit Danièle ! Montrez !
L’hélice avait fendu le bas de mon pantalon de toile sur une cinquantaine de centimètres. Cette déchirure découvrait complètement ma blessure. On voyait parfaitement ma jambe enflée, violacée, avec ses marbrures verdâtres et ses veines en saillie. La pale de l’hélice avait percé la plaie comme l’eût fait un coup de lancette. Un sang douteux, trop sombre et marqué d’infâmes stries blanches sourdait de l’ouverture.
— Mon Dieu ! fit ma maîtresse en détournant les yeux.
Carbon se pencha :
— Eh ben ! dites donc ! vous avez la guibolle dans un joli état ! Qu’est-ce qui vous était arrivé ?
— Une piqûre infectée ! soupirai-je.
C’est alors que Lombard laissa tomber inconsidérément la cruelle petite phrase dont je ne finirai jamais, jusqu’au dernier jour de mes jours, de mesurer les conséquences :
— Vous m’avez dit que c’était un chien danois qui vous avait mordu !
Du coup je cessai de souffrir dans ma chair. Il n’y eut plus au monde que ces mots innocents qui n’en finissaient pas de retentir et de nous atteindre.
« Vous m’avez dit que c’était un chien danois… »
« Un chien danois. »
« Chien danois ! »
Les deux mots martelaient nos esprits, à tous trois. Un solo de batterie, comme dans un film à suspense…
« Chien danois, chien danois, chien danois. »
Mon sang le scandait également à mes tempes.
« Chien danois. »
Et les trois syllabes sortaient des yeux de Carbon. Peut-être existe-t-il des individus capables, en pareille circonstance, de reprendre la situation en main. D’inventer n’importe quoi de plus ou moins plausible, et de le débiter d’un ton enjoué ? Oui, peut-être. À ceux-là j’adresse un grand salut admiratif. Car moi je ne pouvais que me recroqueviller sous le regard du mari. J’aurais voulu m’écouler de moi-même par la plaie de ma jambe. Mon attitude avouait le reste, tout le reste.
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