Il ajouta :
— Vous devriez aller faire danser un peu la patronne, sinon elle va attraper une jaunisse.
La nuit ne fut qu’un interminable cauchemar à répétition. J’avais le corps endolori par ma blessure, le soleil et les coups de poings de Luigi. Le bougre m’avait cassé une dent et je ne cessais de passer ma langue sur le morceau subsistant.
Des coups à ma porte m’arrachèrent au songe hallucinant qui me faisait mourir dans des conditions fantasmagoriques.
— Debout ! lançait la voix sèche de Lombard. Il est l’heure.
Je vagis une vague promesse et attendis que se dissipent un peu les brumes de mon inconscience. Il faisait nuit. Par les lattes de mon petit volet, j’aperçus de la lumière en provenance de la case voisine. Les Carbon se préparaient pour cette stupide partie de chasse. « Les Carbon ». Lorsque je pensais au couple, Danièle cessait d’être « ma » Danièle pour devenir quelqu’un d’anonyme. Je bâillai, décidai de remuer… Me mouvoir devenait un problème après tous ces incidents. Bientôt je serais plus handicapé que Carbon lui-même.
Mon attention fut attirée par un mince trait lumineux sur mon oreiller. Je crus qu’il s’agissait d’un reflet provenant de la hutte d’à côté. Je passai ma main au-dessus du trait, pensant l’anéantir ; au contraire, sa luminosité se trouva renforcée. La chose avait je ne sais quoi de surnaturel. Elle prolongeait mes cauchemars.
Vivement je me levai, m’empêtrai dans la moustiquaire et me mis à la recherche de la torche électrique de plongée qui me servait de lampe de chevet. Ici, les lampes normales ne résistaient pas à l’humidité. Le faisceau transforma le filet lumineux en un ver brun, répugnant, dont la vue acheva de me réveiller. La voix de Carbon retentit. Il chantait « Nuits de Chine ». On le sentait joyeux de vivre. Malgré sa paralysie inférieure, ce type demeurait à la mesure de l’existence. Existait-il beaucoup d’hommes capables d’aller chasser en brousse, appuyés sur deux béquilles ?
Je me rasai maladroitement, presque au jugé. Il me restait toujours des touffes de poils sur la glotte ou les lèvres. Je mis un pantalon propre, non sans avoir examiné ma plaie au mollet. Elle n’empirait pas, ne se résorbait pas non plus. Son côté stationnaire m’inquiétait. Se pouvait-il que ma jambe restât dure, bleue et enflée jusqu’à la fin de mes jours ?
Ma montre indiquait quatre heures. Je rejoignis les autres à la grande hutte. Lombard n’avait allumé qu’une lampe. On avait l’impression d’une veillée funèbre.
— Tiens, voilà monsieur Cinéma ! tonitrua Carbon, lequel dévorait deux tranches de jambon à la fois.
« Vous n’appréhendez pas trop ? »
Je les saluai, tous les trois, maussade. Le ver phosphorescent en compagnie duquel j’avais dormi me tourmentait comme un mauvais présage et les yeux fervents de Danièle ne parvinrent pas à calmer mon angoisse. Cette partie de chasse me déplaisait. Je trouvais mesquin de suivre le couple, ça déclassait notre amour.
— Vous devriez casser une graine, vieux, recommanda Carbon. Vous seriez plus d’attaque.
— Je ne mange jamais le matin.
— Forcez-vous !
Honoré, un vieux Noir servant de pisteur et de jardinier, apparut, vêtu d’un pagne imprimé et d’une casquette blanche. Il y avait dans la figure de cet homme les signes d’une calme mélancolie.
— Le matériel est prêt ? lui demanda Alain.
— Tout prêt, patron.
— Les jerricans sont pleins ?
— Pleins complets, patron.
— Les fusils, les munitions, le casse-croûte ?
— Eh oui, tout !
Le café trop fort m’écœura. J’abandonnai ma tasse et me déclarai prêt à partir. Nous prîmes place dans un vieux camion plus en ruine que la 2 CV. Carbon fut hissé à l’avant, près du chauffeur. Danièle et moi montâmes sur le plateau avec le Noir. La perspective de cette semi-intimité me fit plaisir, sans pourtant dissiper mon sale pressentiment.
Dès que nous fûmes assis, je pris la main de ma compagne.
— Tu parais très contrarié, chuchota-t-elle.
Le brusque démarrage du véhicule nous coucha sur le tas de fusils. Je profitai du cahot pour l’embrasser. Honoré se tenait debout, agrippé à la cabine.
— Je n’aime pas ça, avouai-je.
— Cette partie de chasse ?
— La vie qu’on mène ici. Ces baisers furtifs, ces regards, la cordialité de ton mari. Tu ne trouves pas cela dégradant ?
— Je ne sais pas. Je t’ai, c’est bon.
— Moi, je n’ai pas le sentiment de t’avoir, bien au contraire. Je comprends que tu appartiens à un autre. Il ne peut plus se comporter comme un mari, il n’empêche que tu es sa femme, sa chose. Je t’observe… Tu le crains. Et tu l’admires aussi, avoue ?
— C’est probable.
— Il est rugueux comme du chêne-liège ; il…
— Oh ! non, Jean, tu sais que je déteste ça…
— Attends : il est grossier à l’intérieur comme à l’extérieur, il n’a aucune vie intellectuelle, c’est un gros plouk sans conversation, mais tu lui es soumise.
Elle sourit et murmura :
— On dirait que tu zozotes !
Elle avait une façon déroutante de changer la conversation par des remarques de ce genre.
J’écartai les lèvres et pointai la langue dans la brèche de ma denture.
— Je zozote parce que je me suis battu comme un chiffonnier hier soir avec ton danseur et qu’il m’a cassé une dent.
Danièle fronça les sourcils.
— Lorsque vous êtes sortis, après le tango ?
— Oui.
— Je m’en suis doutée, tu étais vert de rage.
— Il y avait de quoi. Pour tout arranger, ton cher époux me calmait. Un comble, non ? Vois-tu, Danièle, je vais te dire : pour moi l’amour est une chose très importante. J’ai soif d’absolu. Personne ne me fera jamais admettre que la femme que j’aime vive avec un autre, danse avec d’autres, parle à d’autres…
Le camion cahotait de plus en plus par une route ravinée. Cette fin de nuit était chargée d’odeurs résineuses. Nous traversâmes le village endormi. Çà et là, des coqs chantaient, comme dans les métairies de chez nous. Ensuite nous suivîmes une route bordée de hauts cocotiers dont les lourdes grappes se détachaient en ombres chinoises sur le clair du ciel.
— Je te fais peur, n’est-ce pas ?
— Plus maintenant, Jean.
— Pourquoi ?
— Parce que maintenant je sais que tu m’aimes. Avant je sentais que tu n’étais pas sûr de toi. Tu obéissais à des caprices. Désormais tout est net. Notre amour brûle du même feu.
— Pas d’accord, le tien ressemble à de la braise. Il grésille gentiment dans l’âtre de ton foyer. Tandis que le mien…
— Le tien est un amour d’homme libre. Ton impatience l’attise. Mais nous sommes à l’unisson, mon chéri !
Elle loucha vers le Noir. Le vent de la vitesse retroussait la casquette d’Honoré et rendait son gros nez plus camard.
Rapidement elle embrassa ma bouche. Sa langue s’insinua entre mes lèvres.
— Tu coupes ! pouffa-t-elle avec un rire d’enfant.
Elle me tira la langue. Une petite perle rouge s’y formait.
— Il faudra que tu ailles chez le dentiste. Il te mettra une belle couronne en or qui donnera de l’éclat à ton sourire. À propos, sais-tu que nous avons récupéré Hamlet ?
— Heureux de l’apprendre !
— Il est revenu tout seul. Avant-hier matin, Thérésa l’a trouvé couché devant notre portail en allant chercher le lait.
Nous roulions en forêt, cette fois. Des ramages d’oiseaux trouaient l’immense paix de la brousse.
Je découvris une succession de chantiers peuplés de gros engins jaunes. Des clairières récentes ressemblaient, avec leurs arbres fraîchement déracinés, à un terrain pilonné par des bombes. L’odeur de sève se fit plus pénétrante.
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