Le grondement de l’océan devenait vite insoutenable si l’on y prêtait attention. Depuis ma couche gluante, je suivais le moutonnement de la mer, la grosse bosse constante formée par la barre, les vagues inégales qui venaient s’étaler sur le sable dont elles modifiaient la couleur.
Un lézard bleu, à tête blanche, se tenait immobile sur le pas de ma porte. Je le voyais fréquemment dans ma case. Il paraissait toujours sur le qui-vive, et cependant ne s’enfuyait qu’à la dernière extrémité, quand ma semelle le surplombait déjà.
Il resta un long moment sur le ciment brûlant, puis il s’affola et disparut. Danièle entra furtivement. Elle portait un maillot de bain et une chasuble vaporeuse, dans les tons corail. Elle se jeta dans l’ombre du logement, mit un doigt sur ses lèvres et m’attendit.
Je ne la rejoignis pas tout de suite, voulant l’admirer tout mon saoul. Je trouvais ses longues jambes magnifiques. Rien n’est plus suave que de s’abandonner à la volupté. La vue d’un morceau de sparadrap collé sur son tatouage acheva de me survolter. Je me levai. Ah ! son odeur ! Le goût de son souffle enfin retrouvé. La chaleur vibrante de son corps…
Nous ne nous dîmes pas un mot ! J’arrachai son fin maillot de bain et la pris debout contre le mur de la hutte.
Nous restâmes longtemps pressés l’un contre l’autre, les bras noués, les jambes tremblantes de l’effort accompli. Heureux enfin, comme nous l’avions été dans le minable hôtel de passes, en face de chez le tatoueur.
— Tu savais que j’étais ici ? demandai-je au bout d’une longue délectation.
— Oui.
— Quand as-tu su ?
— Avant-hier soir, j’ai téléphoné à ton hôtel ; on m’a répondu que tu étais parti en voyage, alors j’ai compris.
— Et si tu ne m’avais pas trouvé à San Pedro ?
— Ç’aurait été effrayant.
Je répétai, frappé par l’excès du terme :
— Effrayant ?
— Oh ! oui, Jean.
Je frottais mes joues contre sa tempe en sueur.
— Alors tu m’aimes ? demanda-t-elle. Tu m’aimes puisque tu es venu m’attendre ?
— Il m’est impossible de vivre sans toi.
Elle hocha la tête.
— Il se doute de quelque chose ?
— Non, absolument pas.
— Je ne savais pas qu’il était ainsi, mur-murai-je.
— Qu’entends-tu par « ainsi » ?
Elle semblait contrariée !
— C’est un être si différent de toi, éludai-je. Il est en fonte brute et toi en porcelaine de Limoges. Comment as-tu fait pour ne pas te briser contre lui ?
Danièle ne répondit pas. Elle m’embrassa et sortit sans se soucier d’être vue quittant ma case. J’allai regarder dehors : le camp frappé de léthargie dormait. Je descendis jusqu’à la mer. Ma blessure était trop laide pour que je me permette le slip de bain. Je l’avais malmenée en étreignant Danièle. À présent des rats affamés me dévoraient la jambe. Je regrettais de n’avoir pas consulté un médecin avant de quitter Paris. En geignant de douleur je m’assis contre un des piquets plantés dans le sable. Toutes les sept vagues, la mer s’élançait jusqu’à moi et léchait mes pieds nus. Quand elle se retirait, je sentais se creuser le sable sous mes talons. Chaque fois ils s’enfouissaient un peu plus profondément.
— Vous êtes dingue, mon vieux, de rester au soleil sans chapeau !
Carbon se tenait devant sa case, entre ses béquilles. Il s’était coiffé d’un large panama à ruban rouge.
— Vous n’avez donc pas de galure ?
— Non !
— Fifille ! Porte-lui ma casquette de toile, aboya le gros homme.
Un comble ! Voilà que j’allais devoir utiliser ses effets !
— Pas la peine ! criai-je.
— Mais si !
Danièle dévala la rampe sableuse, une casquette blanche de tennisman à la main. Elle marchait sur moi en m’adressant des baisers et des œillades frénétiques.
— Tiens ! murmura-t-elle en me tendant la coiffure.
— Ridicule, je n’en veux pas !
— Ça lui fait plaisir. Et puis il a raison, tu vas attraper une insolation. Tu crois que c’est le moment de tomber malade ?
Je m’emparai du couvre-chef et feignis la surprise.
— C’est à lui, ça, tu es sûr ? Il n’y a pas de trous pour ses cornes !
— Tu trouves que c’est généreux de dire ça, Jean ?
— En amour, la générosité n’existe pas. Je te défends de vivre davantage en compagnie de ce type. Ça me choque !
— Elle vous va ? demanda Carbon depuis sa hutte.
Rageusement je coiffai la casquette qui me tomba au ras des sourcils. Danièle éclata de rire. Du coup ma fureur disparut.
— Ton maquignon est un amour, murmurai-je, je sens que nous allons vite devenir une paire d’amis. Y a pas à dire, ça crée un courant de sympathie entre deux hommes d’avoir la même femme…
Elle tourna les talons. Je faillis crier son nom, mais me retins à temps.
Je passai l’après-midi à les regarder exister, tous les deux. Carbon demeura jusqu’au dîner assis devant sa case, dans le fauteuil de rotin. Il contemplait la mer. Sa sérénité finit par m’en imposer. À deux reprises il envoya sa femme lui chercher à boire au bar.
— Vous prenez un drink, monsieur Cinéma ? me demanda-t-il la deuxième fois.
— Pas maintenant, merci.
En fin de journée, Danièle vint se baigner. Elle me dit « Je t’aime » en passant près de moi.
— Ne va pas trop loin, à cause de la barre.
— Je suis bonne nageuse !
— La mer s’en fout, des bons nageurs !
Il est probable que Carbon et moi communiâmes dans le spectacle de Danièle se baignant. Elle nageait avec grâce, d’une manière coulée. On la voyait surgir de la vague fracassante et bondir par-dessus la suivante avec une agilité de dauphin. Elle disparaissait de nouveau pour jaillir là où on ne l’escomptait pas, ruisselante d’eau et de soleil. Puis elle s’abandonnait à la frénésie du flot, se laissait entraîner jusqu’à la plage où l’océan dédaigneux la roulait à coups de boutoir écumants.
Dans ces périodes d’abandon où son corps pantelait, je sentais s’exalter mon continuel désir. J’avais envie de me traîner jusqu’à Danièle, de la saisir et de m’engloutir avec elle dans l’eau qui verdissait à l’approche du crépuscule.
« Je suis venu ici pour la contempler, me disais-je. J’ai parcouru des milliers de kilomètres afin de vivre ces minutes étranges, embusqué à l’ombre du mari. Désormais, ma vie incohérente a un but : arracher Danièle à cet homme vulgaire. »
Je pensais à Mauricette qui m’avait attendu tout l’après-midi du jeudi. Elle n’aimait pas la pension. Martine l’y avait mise après mon départ de la maison en alléguant qu’elle ne se sentait plus le courage d’élever seule cette enfant. En réalité mon ex-femme désirait utiliser totalement sa liberté, peut-être aussi m’infliger un remords supplémentaire ? Elle connaissait mes crises de conscience… Mauricette devait pleurer, le soir, dans son dortoir. Elle savait que nous n’étions pas ses vrais parents et possédait déjà ce don de la résignation des êtres qu’un sort mauvais a marqué dès leur berceau. Nous ne lui avions apporté qu’un faux bien-être car nous étions, Martine et moi, encore plus orphelins qu’elle.
Lorsque Danièle sortit de l’eau, la nuit se précipitait sur l’horizon orangé. Déjà les chiches lumières des lampes à gaz s’allumaient dans la salle commune du camp.
Elle marqua un temps près de mon piquet, comme elle l’avait fait à l’aller.
— Tu t’ennuies, Jean ?
— Non, je te convoite, c’est merveilleux.
L’eau dégoulinait sur ses cuisses. Le sparadrap couvrant son tatouage se décollait et je pouvais apercevoir le haut du « J » ourlé d’une plaie menue.
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