— Votre bonhomme n’est pas là ?
— Il a emmené un banquier anglais en Haute-Volta pour un safari.
— Son « Président » est toujours aussi infaillible ?
— Toujours, s’esclaffa M me Garcin, je vois que vous le connaissez bien.
Elle expliqua à Danièle :
— Le « Président », c’est le fusil avec lequel mon époux tire les éléphants. Vous désirez aller tout de suite dans votre case ?
— On bouffe avant ! s’écria Carbon. Moi, je la pile ; rien ne me creuse autant que l’avion.
Il s’avança vers nous, nullement intimidé. C’était un être débordant de puissance, qui toisait l’existence avec insolence.
— Bon appétit, messieurs !
J’imaginai son froncement de sourcils si on lui avait dit qu’il venait d’employer une réplique fameuse de Ruy Blas.
Ses retrouvailles avec l’Afrique le grisaient visiblement. M me Garcin vint faire les présentations. Carbon baragouina des salutations en italien. À moi il me dit « enchanté », mais d’un ton un peu ironique. Ma qualité de client équivalait pour lui à celle de « pigeon ». Mon nom ne le fit pas tiquer. Il me tendit la main par-dessus la table, après s’être arc-bouté sur sa béquille droite. Il avait une main énorme, des bras noueux, couverts de poils gris.
— Viens ici, petite ! lança-t-il à Danièle.
Docile, la jeune femme abandonna son siège.
— Je vous présente ma femme !
Des mains se tendirent. Elle les pressa en distribuant des petits sourires de bon ton. Elle parvint à ne pas modifier son attitude lorsque ce fut mon tour de la saluer. Nos doigts se touchèrent rapidement.
— Mes hommages, madame !
Ensuite ils s’assirent et on leur servit à manger. Danièle se tenait à l’autre extrémité de la table, par rapport à moi. Je ne la voyais qu’en me penchant en avant. Elle évitait de regarder dans ma direction et écoutait discourir son mari. Carbon s’adressait à M me Garcin et à Lombard. Il demandait des explications à propos du futur port qui allait constituer un nouveau poumon pour la Côte-d’Ivoire. Plus besoin de charrier les bois jusqu’à Abidjan. Toute cette zone de forêt serait exploitable à moindres frais. Il racontait ses débuts, les campements, les maigres moyens techniques, le flottage des arbres… Un pionnier. L’Afrique l’avait buriné, tanné, dépouillé de toutes conventions mondaines. Il parlait à chacun comme il devait gueuler ses ordres aux Noirs, jadis. Il ne mangeait pas : il bouffait ! Les coudes sur la table, le buste penché sur son assiette, utilisant son propre couteau : un vieil Opinel rafistolé dont la lame avait diminué de moitié à force d’être affûtée. Il coupait son pain en tronçons, qu’il se fourrait dans la bouche et il mastiquait triomphalement, la tête inclinée comme un chien rongeant un os. Sa présence bousculait « mon état d’âme ». À cause de cet ogre je ne parvenais pas à savourer la présence de Danièle, à me repaître du bonheur de l’avoir là.
Les Italiens se levèrent pour retourner à leurs chantiers, Lombard les imita. Nous ne fûmes plus que quatre à la grande table : les Carbon, M me Garcin et moi. L’infirme buvait sec. Il lui arrivait de vider son verre sans lâcher la bouteille et de l’emplir aussitôt.
Entre deux plats il me lança un regard amusé :
— Qu’est-ce qu’il vous a mis, le mahomed !
— Pardon ?
— Le soleil ! Vous en avez morflé plein la poire, hein ? Quand on a pas l’habitude, c’est toujours comme ça. On se méfie pas, on arrive de l’hiver, on veut se faire dorer la praline, et puis en moins de deux on ressemble à un steak tartare.
Il but encore, s’essuya la bouche d’un revers de bras et lança à Danièle :
— Tu feras attention, petite. Oublie pas que t’as la peau fragile !
Je comprenais qu’il tînt à son danois car la bête lui ressemblait. Ils devaient former un beau couple tous les deux.
— Vous venez de Paris ?
— M. Debise est un célèbre dialoguiste de films, se rengorgea M me Garcin. Jean Debise, vous devez connaître.
Je sentis le reflux de mon sang. Si Danièle lui avait parlé de ma profession, nous allions vivre quelque chose d’extrêmement pénible. Le manque de réaction de ma maîtresse me rassura.
— Oh ! moi, le cinéma, vous savez…
Il se cura les dents avec l’ongle du petit doigt.
— Tu dois connaître, toi, Dany ?
Dany ! Je fus humilié par ce diminutif.
— Oui, dit-elle d’un ton détaché. Je connais.
J’en eus assez de cette situation saugrenue. La vue de cet homme me fut insupportable. Je me levai et sortis dans la lumière. La chaleur atteignait son apogée entre une heure et deux heures. Je m’éloignai en traînant ma patte malade.
Ma hutte sentait de plus en plus le sépulcre. On crevait de chaleur, pourtant l’humidité était souveraine. Elle corrompait tout, sournoisement. Les tissus pourrissaient, les bois gonflaient, les métaux rouillaient. Lorsque je changeais de linge, ceux que je sortais de l’armoire avaient changé de consistance. Ils étaient moites et imprégnés de l’odeur de la case.
Je quittai mes sandales de corde pour m’étendre sur le lit étroit. Les mains sous la nuque, je regardais la faible charpente de bois soutenant la toiture de joncs. Des termites y avaient accroché d’horribles poches de terre qu’on sentait gonflées de larves inquiétantes. Le seul véritable ennemi de l’homme, l’homme excepté, c’est l’insecte. L’insecte qui vole et qui rampe ! Qui fourmille, qui se métamorphose.
Je ne parvins pas à dormir. La sieste est une habitude. Je n’avais jamais contracté celle-là. Quand il m’arrivait de somnoler l’après-midi, je végétais le restant de la journée.
Par ma porte restée grande ouverte je contemplais un morceau de plage hérissé de petites plantes chétives à fleurs mauves.
« Tu es un homme abandonné, Jean ! » songeai-je. Abandonné de toi autant que des autres.
Pourquoi cette déception ? Danièle était accourue jusqu’au relais, pourtant, avertie de ma présence par son instinct de femme. Son soulagement, quand elle m’avait aperçu, plus que des mots exprimait son amour. Et voilà que, malgré tout, je restais insatisfait. Pas malheureux exactement ; plutôt mal heureux. Cela parce que Carbon me faisait honte. J’avais honte qu’elle fût la femme d’un tel rustre.
Ils vinrent occuper la hutte voisine de la mienne ; celle qui possédait un crépi vert. Carbon chantait à tue-tête : « Les jolis soirs dans les jardins de l’Alhambra ». Un cocu content, en somme. Il ne songeait plus aux récentes escapades de son épouse.
Je n’aurais jamais dû violer leur intimité en venant ici, car, dans mon cas, c’était la violer que d’en être le témoin. La voix torrentielle de Carbon me parvenait. Elle ressemblait à une brouettée de pierres qu’on décharge.
— Pose les valises ici, Blanche-Neige. C’est quoi ton nom ?
— …
— Cyprien ? M’étonne pas. Aide-moi à m’asseoir sur le lit. Bon Dieu qu’il est bas ! Tu me tiens bon, hein, Boule-de-neige ? Si jamais tu me lâches, je te casse mes béquilles sur la tête ! Ouf ! T’en va pas, mon gars. Faut que tu me retires mon pantalon. Pose mes deux jambes sur le lit, et ensuite…
Je me mis l’oreiller sur la tête pour ne plus l’entendre. Malgré son infirmité, il était grotesque et je lui refusais toute pitié. Dans la touffeur des plumes, je somnolai un peu, malgré ma volonté de rester éveillé. Je dus amorcer un cauchemar parce que je respirais mal, me débattis et émergeai en suffoquant de limbes opaques. La sueur me collait les cheveux. J’avais soif. J’hésitai à aller au bar. Tout le monde devait roupiller dans le camp. Et autour de nous, dans la forêt… J’imaginais les bêtes tapies dans des broussailles, anéanties par la chaleur.
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