Son obstination à vouloir qualifier mon voyage m’amusa. Quelle tête aurait-il faite si je lui avais dit que je venais dans ce coin perdu pour y attendre une femme ?
Depuis notre brève entrevue dans la cabine téléphonique de la maison de Suède, je n’avais plus eu de nouvelles de Danièle. Je me rappelais la façon craintive dont je longeais leur travée en traversant la salle. Carbon mangeait des hors-d’œuvre, les coudes sur la table, en tenant sa fourchette comme Mauricette tenait son porte-plume… Il parlait la bouche pleine, semblait détendu. Danièle l’écoutait en hochant la tête. Lorsque j’étais passé devant eux, elle avait gardé les yeux baissés sur son assiette, mais à un frémissement de sa personne, je sus qu’elle « sentait » ma présence.
— Non, j’ai horreur des photos car je travaille pour le cinéma. La pellicule est une denrée qui me paraît vile lorsque je suis en vacances.
— Metteur en scène ?
— Scénariste-dialoguiste seulement. Je me mets la cervelle en tire-bouchon pour inventer de belles histoires que les autres saccagent.
Lombard haussa les épaules.
— Oui, fit-il, ça ne doit pas être marrant. Moi, Paris, je ne pourrais plus. Y a qu’une chose que je regretté : les restaurants, j’ai pas l’air, maigre comme un clou, mais j’aime la bouffe. Pour le reste, ça me flanque des frissons rien que d’y penser…
Nous longeâmes une allée bordée de bananiers et débouchâmes sur le vaste terre-plein où se dressait le Relais. Un arc de triomphe en bambou limitait son territoire et annonçait, en caractères gigantesques : « Relais de Chasse ». La plage était éblouissante.
Le soleil à pic écrasait les cases. Une construction ovale, plus vaste que les autres, servait de salle commune. On avait laissé un large espace entre les murs de torchis et le toit de palmes pour la ventilation de la pièce. La pénombre du local renforçait le bleu de la mer garnissant l’intervalle du fond.
Deux longues tables, un bar de roseau, des fauteuils meublaient la salle. Des trophées de chasse la décoraient : défenses, petits crocodiles et toucans naturalisés, peaux de serpents, papillons, becs d’oiseaux inconnus dérisoirement plantés dans des bouteilles ; le plus spectaculaire consistait en une tête d’éléphant, dépouillée de tous tissus mous et qui servait de table basse. À cause de ses formidables dimensions, ce tronçon de squelette n’incommodait pas. Une demi-douzaine de Blancs déjeunaient silencieusement en écoutant la musique d’un minicassette. Lorsque nous débouchâmes, une vigoureuse femme blonde se leva et vint à ma rencontre. C’était l’hôtesse. Je me présentai et lui remis mon bon d’agence. Tout comme le guide, elle déplora de n’avoir pas été au courant de mon arrivée.
— Vous avez d’autres pensionnaires en ce moment ? remarquai-je en lui désignant la tablée.
— Non, personne. Ces messieurs sont des chefs de travaux qui préparent l’aménagement du futur port. Car on va nous souiller le paysage. Mais j’attends deux clients pour samedi : un couple… Vous désirez manger tout de suite, ou bien préférez-vous vous installer ?
Un couple ! Le terme sapa la félicité que m’apportait ce voyage. Danièle et son mari, un couple ? Je me refusais à l’admettre. Un véritable couple, c’était elle et moi, l’autre nuit, dans l’hôtel à putains.
— Je voudrais boire quelque chose de frais et m’installer. Je n’ai pas faim.
Lombard me servit une bière qu’il prit dans un vieux réfrigérateur à pétrole. Des jeunes noirs s’activaient autour de la grande table où la patronne avait repris sa place. Les convives, un instant déconcertés par mon arrivée inattendue, se remettaient à parler, en italien. Alain Lombard me regardait d’un œil faussement détaché, à l’abri de sa longue visière. Je le déroutais confusément. Généralement, on devait débarquer dans ce relais avec des intentions précises : chasse, pêche ou photo. Un vague esprit conquérant présidait immanquablement à un tel voyage. Et voilà que j’arrivais, cravaté, avec mes élégantes valises de porc et mon blazer de yachtman sans idées précises. Il flairait un mystère…
Mon regard accrocha une carapace de tortue de mer accrochée au mur. Je me souvins des paroles de Danièle : « Tu es comme une tortue à la renverse. »
N’était-ce pas parce que je manquais de défense que je me comportais si sottement, si vilainement, parfois ? Je donnais des coups de nageoires dans le vide, essayant de blesser à tort et à travers qui passait à ma portée.
Je dégustai la bière mousseuse avec délectation.
— Vous en prenez une avec moi ? proposai-je.
— Volontiers.
Il se servit. Il fallait que je parle encore, que je m’adapte à ce milieu, m’y incorpore pour ne pas éveiller la suspicion de Carbon quand il débarquerait. Brusquement je songeai que Danièle lui avait peut-être dit mon nom, ce qui flanquerait tout par terre…
— Ça bouffe beaucoup, un éléphant ?
Je m’entendis parler, trouvai ma question stupide parce qu’inopportune. Un monsieur arrivant en pleine Afrique a d’autres préoccupations que la quantité de nourriture absorbée par un éléphant. Loin de créer un climat « relaxe », j’augmentais la surprise du jeune homme.
— Cinq cents kilos d’herbe par jour !
Comment poussait-on un petit sifflement impressionné ? De quelle voix s’exclamait-on « Mazette » ? Je restai amorphe, à transpirer devant ce méchant comptoir de bois sur lequel des coquillages servaient de cendrier.
— Je suis crevé, m’excusai-je au bout d’un silence indécis. Songez qu’hier après-midi encore j’étais sur les Champs-Élysées…
— Il faisait quel temps ?
— De la merdouille. Vous me montrez mes appartements ?
— C’est un bien grand mot !
Il frappa dans ses mains. Un boy vêtu d’un short blanc et d’une chemise en nylon dont le motif figurait de la peau de panthère, accourut.
— Cyprien, porte les bagages du monsieur dans la case du bout.
Nous sortîmes, à la suite du Noir, dans la chaleur impitoyable. Le sable brûlant pénétrait dans mes souliers de daim. La rumeur de la mer m’attirait. J’avais hâte de me mettre en maillot de bain et de me laisser rouler par les vagues.
— Vous boitez ?
— Oui, une salle morsure de chien danois, au mollet. Ça n’a pas l’air de vouloir se cicatriser… Je pense que l’eau de mer lui fera du bien.
— Faites attention en vous baignant : la barre est mauvaise par ici…
Un lézard bleuté qui somnolait sur le seuil de ma hutte se sauva à notre approche. Cyprien ouvrit la porte d’un coup d’épaule. Le bois gonflé d’humidité raclait le sol cimenté. Une armoire de bois blanc, un fauteuil et deux lits pourvus de moustiquaires constituaient tout le mobilier. Un rideau de plastique masquait un lavabo et une douche. Il fallait utiliser des water-closets chimiques de caravane.
— Un minimum quand on débarque, n’est-ce pas ? jeta Lombard. Après quelques jours de brousse, ce minimum devient presque du superflu. Cyprien, tu apporteras une savonnette et du papier-cul, au monsieur.
Le jeune Noir rit à pleines dents. Machinalement, en habitué des palaces, je me fouillai pour lui remettre un pourboire, mais le guide vit mon geste et secoua la tête.
— Ne vous cassez par la cabane, murmura-t-il, on a assez de mal à trouver de la main-d’œuvre. Vous alliez lui donner combien ?
Je tirai un billet de mille francs C.F.A. tout froissé.
— Vous rêvez : ça représente sa paye d’une semaine. Si vous lui aviez remis ce billet, il ne serait pas venu travailler demain.
« Je vous laisse à votre installation. Ce soir je vous donnerai une lampe. Naturellement, il n’y a pas d’eau chaude. Vous avez un rasoir comment ?
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